L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 55
Le guide, déjà fort étonné de la liberté de l'écuyer, le fut encore plus de la patience du maître; mais il pensa que la joie d'avoir vu sa dame, tout enchantée qu'elle était, avait adouci son humeur et lui faisait supporter des insolences qui, en toute autre circonstance, auraient attiré à Sancho cent coups de bâton. Pour moi, seigneur don Quichotte, lui dit-il, je regarde cette journée comme bien employée, car j'y ai trouvé plusieurs avantages: le premier, d'avoir connu Votre Grâce, avantage que je tiens à grand honneur; le second, d'avoir appris les choses merveilleuses que renferme la caverne de Montesinos, telles que la transformation de Guadiana et des filles de Ruidera, ce qui certes ne sera pas un médiocre ornement pour l'_Ovide espagnol_ que j'ai sur le métier; le troisième, d'être renseigné positivement sur l'antiquité des cartes à jouer: en effet, l'on devait s'en servir du temps de Charlemagne, comme le prouvent les dernières paroles proférées par le seigneur Durandart: _patience, et battons les cartes_; car enfin ce chevalier ne peut avoir connu cette expression depuis qu'il est enchanté, mais seulement pendant son séjour en France, sous le règne de cet empereur; et cela vient fort à propos pour mon _Supplément à Polydore Virgile_, sur l'origine des choses. Je ne crois pas qu'il ait encore été parlé de l'invention des cartes, et comme il était important de la connaître, je suis bien aise d'avoir pour garant un témoignage aussi grave que celui du seigneur Durandart. Le dernier avantage, enfin, c'est de savoir avec certitude la source du fleuve Guadiana, ignorée jusqu'ici de tout le monde.
Votre Grâce a raison, dit don Quichotte; je suis heureux d'avoir contribué à éclaircir des choses si importantes. Mais dites-moi, je vous prie, si tant est que vous obteniez le privilége d'imprimer vos ouvrages, à qui pensez-vous en faire la dédicace?
Il ne manque pas de grands seigneurs en Espagne pour cela, répondit le guide.
Moins que vous ne pensez, repartit don Quichotte: la plupart refusent les dédicaces, pour n'être pas obligés de récompenser le travail des auteurs; quant à moi, je sais un prince[97] qui seul peut remplacer tous les autres, un prince d'un mérite tel, que si j'osais dire ce que je pense, j'éveillerais une noble émulation dans plus d'un coeur généreux. Au reste, nous reparlerons de cela en temps opportun; mais allons chercher un gîte pour la nuit.
[97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur.
Il y a tout près d'ici, reprit le guide, une petite habitation où demeure un ermite qui, dit-on, fut autrefois soldat; c'est un homme si charitable, qu'il a fait bâtir à ses dépens cette maison près de l'ermitage, où il reçoit de bon coeur tous ceux qui s'y présentent.
A-t-il des poules, ce bon ermite? demanda Sancho.
Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte; nos solitaires ne sont plus comme ceux de la Thébaïde, qui se couvraient de feuilles de palmier et ne vivaient que de racines; quoique je parle bien des uns, n'allez pas croire que je parle mal des autres; je veux dire seulement que leur vie n'a plus la même austérité. A mon avis, cependant, ils ne sont pas moins dignes de nos respects; car, lorsque tout va de travers, l'homme qui feint la vertu est toujours plus utile que celui qui fait vanité de ses vices.
Ils en étaient là, quand ils virent venir à leur rencontre un paysan qui marchait en toute hâte, chassant devant lui un mulet chargé de lances et de hallebardes. Arrivé près d'eux, cet homme les salua et passa outre: Arrêtez un peu, ami, lui cria don Quichotte; il me semble que votre mulet ne demande pas que vous le pressiez si fort.
Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit le paysan; ces armes que vous voyez doivent servir demain, et je n'ai pas de temps à perdre. Pour peu que vous ayez envie de savoir pourquoi je les porte, je coucherai cette nuit à l'hôtellerie située au-dessus de l'ermitage; si par hasard c'est votre chemin, vous m'y trouverez, et je vous conterai merveille. Adieu, seigneur, adieu, ainsi qu'à votre compagnie.
Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre héros n'eut pas le loisir de lui en demander davantage.
Curieux comme il l'était de tout ce qui avait la moindre apparence d'aventures, don Quichotte résolut aussitôt d'aller, sans s'arrêter, coucher à cette hôtellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et un peu avant la fin du jour ils arrivèrent à l'ermitage, où le guide proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitôt Sancho poussa le grison de ce côté, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort voulut que l'ermite fût absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, à qui notre écuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on leur répondit que le père n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient de l'eau on leur en offrirait de bon coeur, et qui ne leur coûterait rien.
Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouvé de sources en chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la maison de Diego, qu'êtes-vous devenues?
Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie. A quelque distance, ils rejoignirent un jeune garçon qui marchait d'un pas délibéré; sur son épaule, il portait, en guise de bâton, une épée, à laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il était vêtu d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait voir sa chemise; ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans; il avait l'air jovial, la démarche agile, et s'en allait chantant des _seguidillas_ pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en finissait une dont voici le refrain:
Je m'en vais à la guerre et c'est en enrageant; Au diable le métier, si j'avais de l'argent!
Où allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble que vous cheminez bien à la légère?
C'est à cause de la chaleur et de la pauvreté, répondit le jeune homme; et je m'en vais à la guerre.
A cause de la chaleur, je le crois aisément, dit don Quichotte: mais pourquoi à cause de la pauvreté?
Seigneur, repartit le jeune garçon, j'ai là dans ce paquet des chausses de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arrivé à la ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez, jusqu'à ce que j'aie rejoint, à dix ou douze lieues d'ici, quelques compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrôler; alors j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus à l'aise le lieu de l'embarquement, qu'on dit être Carthagène, car j'aime mieux avoir le roi pour maître, et le servir dans les camps, que d'être aux gages de quelque ladre à la cour.
Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide.
Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage d'importance, répondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas, car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places et des gens de rien, qui mettent leurs valets à la portion congrue et si maigre, que la moitié de mes gages suffisait à peine pour payer l'empois de mon collet. En vérité, ce serait miracle qu'un page d'aventure eût pu faire quelques économies.
Depuis le temps que vous êtes en service, demanda don Quichotte, comment se fait-il que vous n'ayez pas attrapé au moins quelque livrée?
J'ai eu deux maîtres, répondit le jeune garçon; mais de même qu'à celui qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon et la robe, de même les maîtres que je servais, ayant achevé les affaires qui les amenaient à la cour, sont retournés chez eux après m'avoir repris les habits de livrée qu'ils ne m'avaient donnés que par ostentation.
Insigne vilenie! s'écria don Quichotte. Félicitez-vous, mon ami, d'avoir quitté de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je ne connais rien de plus honorable après le service de Dieu, que de servir son roi dans le noble métier des armes. Si l'on n'y amasse pas de grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir déjà démontré. Les lettres servent souvent de marchepied à la fortune, mais les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui répand sur les familles un plus vif éclat. Maintenant écoutez bien ce que je vais vous dire, et gravez-le dans votre mémoire, vous y trouverez profit et soulagement dans les peines attachées au métier que vous allez embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversités, et soyez préparé à tous les événements, en songeant que le plus funeste c'est la mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est préférable à la vie. On demandait un jour au grand Jules César quelle était la meilleure mort: La soudaine et l'imprévue, répondit-il; et il disait vrai, car la crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe qu'on soit tué d'une décharge d'artillerie, ou des éclats d'une mine! c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Térence l'a dit: Mourir en combattant sied mieux au soldat que d'être libre dans la fuite. Croyez-moi, le soldat doit plutôt sentir la poudre que l'ambre, et si la vieillesse l'atteint dans ce noble métier, fût-il mutilé et couvert de blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces marques glorieuses le protégeront contre le mépris qui s'attache toujours à la pauvreté. Grâce au ciel, on s'occupe en ce moment à établir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropiés; car il n'était pas juste de les traiter comme ces misérables Mores à qui on donne la liberté quand l'âge les a rendus inutiles, les faisant ainsi esclaves de la faim pour récompenses de leurs services. Quant à présent, mon ami, je n'ai rien à vous dire de plus, si ce n'est de prendre la croupe de mon cheval jusqu'à l'hôtellerie, où je veux que vous soupiez avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite aussi bon que le mérite votre louable résolution.
Le page s'excusa de monter derrière don Quichotte, mais il accepta l'invitation à souper avec force remercîments. L'histoire rapporte que pendant le discours de son maître, Sancho disait en lui-même: Comment se peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de débiter, soutienne avoir vu toutes ces bêtises impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en jette ma langue aux chiens.
Ils arrivèrent bientôt à l'hôtellerie, et outre la joie d'y arriver, Sancho eut encore celle de voir que son maître la prenait pour ce qu'elle était, et non pour un château selon sa coutume. En entrant, don Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des hallebardes; et après qu'on lui eut répondu qu'il était à l'écurie où il arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachèrent leurs montures.
CHAPITRE XXV
DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES, ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE
Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter; aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole.
Seigneur, répondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on peut conter tout cela; que Votre Grâce me laisse achever de panser mon mulet, après quoi je vous donnerai satisfaction.
Qu'à cela ne tienne, répondit notre chevalier, et je vais vous y aider moi-même. Aussitôt il se mit à vanner l'orge, à nettoyer la mangeoire: courtoisie pleine de simplicité qui lui gagna si complétement les bonnes grâces de l'inconnu, que, sortant de l'écurie, celui-ci vint s'asseoir sur le bord d'un puits, et là, ayant pour auditoire don Quichotte, Sancho, le guide, le page et l'hôtelier, il commença de la sorte:
Vous saurez, seigneurs, que dans un village situé à quatre ou cinq lieues d'ici, il arriva qu'un régidor perdit, il y a quelque temps, un âne, par la faute ou plutôt, dit-on, par la malice de sa servante; et quelque diligence qu'il fît pour le retrouver, il n'en put jamais venir à bout. A quinze jours de là environ, comme il se promenait dans le marché, un autre régidor, son voisin, vint à lui: Que me donnerez-vous, compère, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre âne?
Tout ce que vous voudrez, répondit le régidor; mais dites-moi, je vous prie, qu'en savez-vous?
Eh bien, votre âne, reprit l'autre, je l'ai rencontré ce matin, dans la montagne, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; j'ai voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il était déjà devenu si farouche, que dès que je m'en suis approché, il s'est mis à ruer, puis s'est enfui dans le fourré le plus épais. Si vous voulez, nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette bourrique à l'écurie, et dans un moment je suis à vous.
Vous me ferez grand plaisir, répondit le régidor, et en pareille occasion vous pouvez compter sur moi.
C'est de cette façon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour mot. Bref, nos deux régidors se rendirent à pied dans la montagne, vers l'endroit où ils espéraient trouver l'âne; et après bien des allées et venues inutiles: Compère, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer un bon moyen pour découvrir votre baudet, fût-il caché dans les entrailles de la terre. Je sais braire à merveille, et pour peu que vous le sachiez aussi, l'affaire est faite?
Pour peu que je le sache! répondit l'autre régidor; sans vanité je ne le cède à qui que ce soit, pas même aux ânes en chair et en os.
Tant mieux, repartit le premier régidor: nous n'avons donc qu'à marcher chacun de notre côté, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de temps en temps, moi après vous, et il faudra que le diable s'en mêle, si l'âne nous entend pas.
Par ma foi, compère, dit le second régidor, l'invention est admirable et digne de votre rare esprit.
Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer.
Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas mon âne que j'ai entendu?
Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin.
Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments; de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.
Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres; vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en savez plus que tous les ânes ensemble.
Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous venez de dire, je m'estimerai désormais davantage.
Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.
Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance.
Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête, puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi mangée par les loups?
Je m'étonnais bien qu'il ne répondît pas, dit son maître en le voyant, car il n'eût pas manqué de le faire, s'il nous eût entendus braire, ou il n'aurait pas été un âne. Après tout, compère, je tiens pour bien employé le temps que j'ai mis à vous entendre, car ce plaisir compense pour moi la perte de ma bête.
A la bonne heure, répondit l'autre; mais si le curé chante bien, son vicaire ne lui cède en rien.
Enfin ils s'en retournèrent au village, tristes et enroués, et ils contèrent à leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un à l'autre de grandes louanges sur leur habileté à braire.
Tout cela se sut et se répandit dans les villages voisins; aussi le diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient quelqu'un du nôtre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos régidors. Les enfants mêmes se sont mis de la partie, au point que les gens de notre village sont à cette heure connus comme les nègres parmi les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a été si avant, que railleurs et raillés en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiéter ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou après-demain, pas plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est à deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les persécutent le plus; et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les hallebardes que vous avez vues. Voilà, seigneurs, les merveilles que j'avais à vous conter, je n'en sais point d'autres.
En cet instant, parut à la porte de l'hôtellerie un homme habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.
Seigneur hôtelier, dit-il en élevant la voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe qui devine, et le tableau de la liberté de Mélisandre.
Comment, reprit l'hôtelier, c'est maître Pierre! Mort de ma vie! nous nous divertirons joliment ce soir. Que maître Pierre soit le bienvenu! Où donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point.
Ils ne sont pas loin, répondit maître Pierre; j'ai pris les devants pour savoir s'il y avait de quoi loger?
Pour loger maître Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit l'hôtelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui en payeront la vue bien volontiers.
Et moi, repartit maître Pierre, j'en ferai meilleur marché, à cause de l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis à vous.
J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'oeil gauche couvert d'un emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage; ce qui faisait penser qu'il devait avoir ce côté-là endommagé.
Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, et ce qu'étaient son singe et son tableau.
C'est, répondit l'hôtelier, un excellent joueur de marionnettes, qui depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de Mélisandre délivré par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mène avec lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une question, il commence par écouter, puis après avoir réfléchi quelque temps, il saute sur l'épaule de son maître, et lui dit la réponse à la question; réponse que maître Pierre répète tout haut sur-le-champ. Il connaît mieux les choses passées que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela fait croire à beaucoup de gens qu'il a un démon dans le corps. On donne deux réaux pour chaque question, si le singe répond, ou, pour mieux dire, si maître Pierre répond après que le singe lui a parlé à l'oreille: de sorte que ce maître Pierre passe pour être fort riche. C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un mot, il mène la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grâce à son industrie.
Là-dessus, maître Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui était très-grand, sans queue, les fesses pelées, et fort plaisant à voir. A peine don Quichotte l'eût-il aperçu, que, poussé par l'impatience qu'il avait de tout connaître, il lui dit: Maître devin, _quel poisson prenons-nous_[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voilà mes deux réaux. Et il fit signe à Sancho de les donner à maître Pierre; celui-ci prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de l'avenir, comme je vous l'ai déjà dit; il ne parle que du passé et un peu du présent.
[98] Expression italienne, prêtée par Cervantes à don Quichotte, qui équivaut à cette locution française. «Quelle anguille sous roche?»
Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravédis pour apprendre ce qui m'est arrivé: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le seigneur singe connaît le présent, voilà mes deux réaux: qu'il me dise ce que fait Thérèse Panza ma femme, et à quoi elle s'occupe en ce moment.
Maître Pierre répondit qu'il ne recevait point d'argent par avance, qu'il fallait attendre la réponse du singe. Il frappa deux coups sur son épaule gauche, le singe s'élança et s'approchant de l'oreille de son maître, il commença à remuer les mâchoires, comme s'il eût marmotté quelque chose, puis, au bout d'un _credo_, il sauta par terre. Aussitôt maître Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui embrassant les deux jambes:
J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les colonnes d'Hercule, s'écria-t-il. O restaurateur insigne de l'oubliée chevalerie errante! ô illustre chevalier, jamais assez dignement loué, fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui chancellent, bras qui relève les abattus, en un mot, renfort de tous les nécessiteux.
Don Quichotte demeura très-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et le page en admiration; bref, les cheveux en dressèrent à tous ceux qui étaient présents. Maître Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et toi, ô bon Sancho Panza! le meilleur écuyer du meilleur chevalier du monde, réjouis-toi; ta Thérèse s'occupe à l'heure qu'il est de filer une livre d'étoupes; à telles enseignes qu'elle a près d'elle une jarre ébréchée par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert à se délasser de son travail.
Oh! pour cela, je le crois aisément, repartit Sancho, c'est une vraie bienheureuse, et n'était sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui, suivant mon maître, fut une femme très-entendue et de grand mérite. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, dussent en pâtir leurs héritiers.
C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant, reprit notre chevalier; qui se serait jamais douté qu'il y a des singes qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce même don Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mérite près, sur lequel il s'est un peu trop étendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends grâces au ciel de m'avoir donné un bon coeur, et le désir d'être utile à tout le monde.
Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage.