L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 53
En voyant et entendant tout cela, Gamache était plein d'incertitude; mais les amis de Basile le prièrent avec tant d'instances de consentir à ce que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, au moins pour sauver son âme, qu'ils le décidèrent à déclarer que si elle y consentait il ne s'y opposait pas, puisque ce n'était que différer un instant l'accomplissement de ses propres désirs. Alors tous s'approchèrent de Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles obligeantes, ils tâchèrent de l'émouvoir en lui représentant qu'elle ne pouvait refuser cette dernière grâce à un homme qui n'en jouirait pas longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait ou ne voulait pas répondre, et l'on n'aurait peut-être pas tiré d'elle une parole, si le curé ne l'eût pressée de prendre un parti, disant que Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait pas un instant à perdre. Triste et troublée, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les yeux déjà fermés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom de Quitterie. Dès qu'elle fut près de lui, elle se mit à genoux et lui demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de parler.
Basile ouvrit les yeux, et les attachant languissamment sur elle: O Quitterie! lui dit-il, à quoi bon cette pitié, maintenant qu'il me reste si peu d'instants pour jouir du bonheur d'être ton époux, et que rien ne peut arrêter le coup qui va me mettre au tombeau? Mais, au moins, je t'en conjure, ô ma fatale étoile! c'est qu'en ce moment où tu me demandes la main et tu m'offres la tienne, ce ne soit pas par complaisance et pour m'abuser de nouveau: déclare donc que c'est sans contrainte que tu me prends pour époux, et aussi librement que lorsque nous nous donnâmes une foi mutuelle. Dans le triste état où tu m'as réduit, il serait affreux de feindre avec moi, après m'avoir toujours trouvé si fidèle et si sincère.
Pendant qu'il parlait, on le voyait défaillir de telle sorte que tous les assistants croyaient qu'il allait expirer à chaque parole. Quitterie, confuse et les yeux baissés, prit de sa main droite celle de son malheureux amant et lui dit: Rien n'est capable de forcer ma volonté, Basile; d'un esprit aussi libre que je te donne ma main, je reçois la tienne, s'il est vrai qu'il te reste assez de présence d'esprit pour savoir ce que tu fais.
Je te la donne, répondit Basile, l'esprit aussi sain et aussi entier que je l'ai reçu du ciel; et c'est de tout mon coeur que je te reçois pour épouse.
Et moi, ajouta Quitterie, je te reçois pour époux, soit que tu vives de longues années, soit qu'on te porte de mes bras dans le tombeau.
Pour être aussi grièvement blessé, dit Sancho, voilà un garçon qui jase beaucoup: il faudrait lui dire de laisser là toutes ces galanteries, et de songer à son âme, qu'il a, ce me semble, plutôt sur le bout de la langue qu'entre les dents.
Pendant que Basile tenait ainsi la main de Quitterie, le curé attendri, et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, priant Dieu de recevoir en paix l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas plutôt reçu la bénédiction, qu'il se releva prestement, et avec une célérité merveilleuse retira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants étaient frappés de surprise, et plusieurs dans leur simplicité se mirent à crier au miracle. Non, répliqua Basile, ce n'est pas miracle, c'est adresse qu'il faut dire. Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut pour tâter la blessure avec sa main, et il trouva que la dague, au lieu de percer le corps de Basile, était entrée dans un fourreau de fer, adroitement rempli de sang. Bref, le curé, Gamache, et ses amis, virent qu'on les avait joués. Quant à la fiancée, elle n'en témoigna pas le moindre déplaisir; loin de là, entendant dire que ce mariage entaché de fraude ne serait pas valable, elle déclara qu'elle le ratifiait de nouveau: ce qui fit penser à tout le monde que la ruse avait été concertée entre eux. Gamache et ses amis étaient si irrités, qu'ils voulurent en tirer vengeance sur l'heure, et ils attaquèrent Basile, pour lequel, en un clin d'oeil, brillèrent cent épées nues.
Don Quichotte accourut à cheval un des premiers, la rondache au bras, la lance au poing, et se jeta entre les combattants, lesquels s'écartèrent aussitôt. Quant à Sancho, qui avait les querelles en horreur, il se réfugia au milieu des marmites, comme dans un asile sacré.
Arrêtez! seigneurs, arrêtez! criait don Quichotte; on ne doit jamais se venger des ruses que fait inventer l'amour, car l'amour et la guerre sont même chose; et comme dans la guerre il a été de tout temps permis d'employer des stratagèmes pour vaincre son ennemi, de même dans les rivalités d'amour il faut tenir pour légitimes les ruses qu'on emploie afin de réussir, pourvu toutefois que ce ne soit pas au détriment de l'objet aimé. Quitterie est à Basile, et Basile à Quitterie, ainsi l'a voulu le ciel. Gamache est riche, il trouvera assez d'autres femmes; Basile, au contraire, n'a que cette brebis, il serait injuste de vouloir la lui ravir. L'homme n'a pas le droit de séparer ce que Dieu a uni; celui qui osera l'entreprendre, aura d'abord affaire à la pointe de cette lance. En disant cela, il brandissait son arme avec tant de vigueur, qu'il terrifia tous ceux qui ne le connaissaient pas.
L'indifférence de Quitterie avait produit une telle impression sur l'esprit de Gamache, qu'en un instant elle s'effaça de sa mémoire. Aussi céda-t-il sans efforts aux exhortations du curé, homme sage et conciliant; et pour montrer leurs intentions pacifiques, lui et ses amis remirent leurs épées dans le fourreau, blâmant plutôt la facilité de Quitterie que la ruse de Basile. Bien plus, quand Gamache eut réfléchi que si Quitterie aimait Basile, étant jeune fille, elle l'eût encore aimé après son mariage, il rendit grâce au ciel de la lui avoir enlevée, et afin de prouver qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui venait de se passer, il voulut que la fête s'achevât comme s'il se fût marié réellement.
Basile et Quitterie, ainsi que tous ceux de leur parti, refusèrent d'y assister, et l'on se mit en chemin pour le village de Basile, qui malgré sa pauvreté eut tout sujet de se réjouir; car le pauvre vertueux trouve des amis pour le soutenir et l'honorer, comme le riche ne manque jamais de flatteurs pour lui faire cortége. Ils emmenèrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de coeur et qui avait, comme on dit, du poil sur l'estomac. Le seul Sancho avait l'âme navrée d'être forcé de renoncer au splendide festin des noces de Gamache, qui se prolongèrent une grande partie de la nuit. Tournant donc le dos, bien qu'il les portât dans son coeur, aux marmites d'Égypte, dont l'écume presque achevée qu'il emportait dans la casserole lui représentait l'abondance perdue, il suivit son seigneur qui s'en allait avec le quadrille de Basile. Ainsi, tout chagrin, quoique largement repu, il remonta sur son grison et suivit Rossinante.
CHAPITRE XXII
DE L'AVENTURE INOUIE DE LA CAVERNE DE MONTESINOS DONT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE VINT A BOUT
Grands et nombreux furent les régals qui attendaient don Quichotte chez les nouveaux époux, empressés de reconnaître la protection qu'il leur avait apportée si à propos; aussi mettant son esprit au niveau de son courage, ils le qualifiaient tour à tour de Cicéron pour l'éloquence et de Cid pour la valeur. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que Quitterie n'avait eu aucune part à la supercherie de Basile, qui seul s'était concerté avec ses amis, afin que l'heure venue ils lui prêtassent appui.
On ne doit point appeler supercherie, disait don Quichotte, les moyens qui tendent à une fin louable et vertueuse; or pour les amants le mariage est la fin par excellence. Seulement, comme dans le mariage tout doit être contentement, joie et plaisir, le plus grand ennemi que puisse redouter l'amour c'est la pauvreté. Ce que j'en dis c'est afin que le seigneur Basile sache qu'il est temps de renoncer à tous ces exercices du corps où il excelle et qui ne lui feront qu'une réputation inutile, sans lui procurer aucun profit, et qu'ayant maintenant une épouse vertueuse autant que belle, qui a dédaigné pour lui de grandes richesses, il est désormais obligé de travailler à se faire une fortune digne de sa femme, afin d'être tous deux en état de passer leur vie en repos.
Je ne sais quel sage, ajoutait notre chevalier, a dit qu'il n'existait au monde qu'une seule femme véritablement bonne; mais qu'il conseillait à chaque mari de se persuader, pour être heureux, que cette femme était la sienne. Moi, qui ne suis pas marié et qui n'ai encore jamais pensé au mariage, j'oserais cependant donner à celui qui me les demanderait quelques conseils sur le choix d'une épouse. Je lui dirais: faites plus attention, chez une femme, à la réputation qu'à la fortune; la femme vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est vertueuse, mais aussi parce qu'elle le paraît; les légèretés et les imprudences nuisent plus aux femmes que les fautes secrètes. Si vous ouvrez votre maison à une épouse vertueuse, il vous sera facile de la maintenir dans cet état et même de l'y fortifier; mais si pour compagne vous prenez une femme aux penchants vicieux, vous aurez bien de la peine à l'en corriger, car il est très-difficile de revenir du vice à la vertu. La chose n'est pas impossible, j'en conviens, mais je la regarde comme d'une excessive difficulté.
Sancho écoutait, se disant à lui-même: Ce mien maître-là, quand je viens à dire quelques bonnes choses, ne manque jamais de s'écrier que je pourrais monter en chaire et m'en aller prêcher par le monde; eh bien, je soutiens, moi, que lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il pourrait monter en chaire, mais même sur le haut du clocher. Peste soit de l'homme qui, en sachant si long, s'est fait chevalier errant! je m'étais figuré qu'il ne savait guère que ce qui a rapport à sa chevalerie, mais je vois qu'il n'y a point de sujet où il ne puisse placer son mot.
Que murmures-tu là Sancho? demanda don Quichotte.
Je ne murmure rien, répondit Sancho; je pensais seulement à part moi, qu'avant d'avoir pris femme, j'aurais bien voulu entendre dire ce que dit Votre Grâce; peut-être dirais-je à présent que le boeuf libre du joug se lèche plus à l'aise.
Comment, ta Thérèse est méchante à ce point? reprit don Quichotte.
Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je voudrais.
Sancho, dit don Quichotte, tu as tort de mal parler de ta femme; car c'est la mère de tes enfants.
Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; et quand la fantaisie lui en prend, elle ne me ménage guère, surtout si elle a un grain de jalousie. Aussi, dans ces moments-là, je la donnerais à tous les diables.
Nos aventuriers passèrent trois jours à faire bonne chère chez les nouveaux mariés; mais don Quichotte, qui se lassait déjà d'une vie oisive et si contraire à sa profession, pria le licencié avec qui il était venu, et qui jouait si bien des fleurets, de lui donner un guide pour le conduire à la caverne de Montesinos, où il avait le plus vif désir de pénétrer, afin de voir par ses propres yeux les merveilles que l'on en racontait dans le pays. Le licencié lui dit qu'un de ses cousins, garçon fort instruit, et grand amateur de livres de chevalerie, le conduirait de bon coeur jusqu'à l'entrée de la caverne, et lui indiquerait les sources de Ruidera, si fameuses dans toute l'Espagne, ajoutant qu'il aurait grand plaisir dans la compagnie de ce jeune homme. En effet, le cousin arriva bientôt après, monté sur une bourrique pleine. Sancho sella Rossinante, bâta son grison, puis s'étant recommandé à Dieu, et le bissac bien fourni, la caravane se mit en route dans la direction de la fameuse caverne.
Chemin faisant, don Quichotte demanda à son guide quelles étaient ses études et sa profession.
Seigneur, répondit celui-ci, ma profession est celle d'humaniste, et je compose des livres pour le plaisir et l'utilité du public. J'en ai un prêt à paraître, qui a pour titre: _Recueil de livrées_: il contiendra plus de sept cents figures, chiffres et devises, dont le but est d'épargner aux chevaliers de la cour la peine de se creuser la cervelle pour en trouver de conformes à leur intention, lorsqu'ils ont à figurer dans un carrousel ou dans un tournoi. J'ai prévu tout ce qu'on peut souhaiter là-dessus: il y a des devises pour le jaloux, il y en a pour l'absent, pour le dédaigné, qui leur vont comme un gant. Je viens aussi d'achever un autre ouvrage que j'intitule les _Métamorphoses_ ou l'_Ovide espagnol_. Celui-ci est d'une invention rare et originale, car, imitant Ovide dans le genre burlesque, j'explique ce que furent la Giralda de Séville, l'ange de la Madeleine, l'égout de Vinceguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, les fontaines de Legatinos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celles du Pou, du Tuyau doré, et de la Prieure, le tout accompagné de métaphores et d'allégories, de façon que l'ouvrage soit à la fois instructif et amusant. J'en ai encore sur le chantier un autre que j'appelle: _Supplément à Polydore Virgile_, et qui traite de l'origine des choses: c'est un livre d'une grande érudition, car j'y explique toutes les questions importantes qu'avait oubliées Polydore. Par exemple, il n'a point dit quel est le premier homme du monde qui ait eu un catarrhe; quel recourut le premier aux frictions pour guérir le mal français; eh bien, moi, j'enseigne tout cela de point en point et appuyé de l'autorité de plus de vingt-cinq auteurs, la plupart contemporains. Jugez, seigneur, si mon travail est utile et curieux.
Seigneur, vous qui savez tout, demanda Sancho, pourriez-vous me dire quel est le premier homme qui s'est gratté la tête; quant à moi, je pense que c'est Adam, notre premier père.
Très-probablement, répondit le guide, car Adam avait une tête et des cheveux, et il y a apparence qu'étant le premier homme, il y a le premier senti de la démangeaison.
C'est ce que je crois aussi, reprit Sancho; dites-moi maintenant quel est l'homme qui a sauté ou voltigé le premier?
En vérité, frère, répondit le guide, je ne saurais résoudre cela sur l'heure, et il faut avant tout que j'en fasse la recherche; je feuilletterai mes livres aussitôt que je serai de retour, et je vous rendrai raison à la prochaine rencontre, car j'espère que celle-ci ne sera pas la dernière.
Ne prenez pas tant de peine, dit Sancho, je viens de trouver la chose: le premier sauteur du monde fut Lucifer, car, lorsqu'il fut chassé du ciel, il s'en alla voltigeant jusqu'au fond des enfers.
Vous avez raison, compère, répondit le guide.
Sancho, dit don Quichotte, la demande et la réponse ne sont pas de toi; tu les as déjà entendu faire.
Seigneur, repartit Sancho, en fait de demandes et de réponses, j'en ai au moins pour deux jours; et quant à débiter des sottises, je n'ai, Dieu merci, besoin de personne.
Tu en dis plus que tu ne penses, repartit don Quichotte: en effet, il y a nombre de gens qui se donnent beaucoup de peine pour apprendre et vérifier des choses oiseuses où la mémoire et l'esprit n'ont rien à gagner.
Nos voyageurs passèrent la journée dans ces agréables entretiens. Puis la nuit venue, ils allèrent loger dans un petit village, d'où, suivant le guide, il n'y avait pas plus de deux lieues jusqu'à la caverne de Montesinos. Notre chevalier fut averti de se pourvoir de cordes, s'il avait envie de descendre jusqu'au fond. Don Quichotte répondit qu'il y était résolu, dût-il pénétrer jusqu'aux abîmes. On acheta cent brasses de corde, et, le jour suivant, les trois voyageurs arrivèrent, sur les deux heures après midi, proche de la caverne, dont l'entrée, quoique large et spacieuse, était tellement obstruée de ronces et de broussailles entrelacées, qu'elle semblait inaccessible.
Quand ils furent près du bord, don Quichotte, le guide et Sancho, mirent pied à terre; puis les deux compères s'occupèrent à attacher fortement notre chevalier avec des cordes. Pendant qu'on lui ceignait les reins, Sancho lui dit: Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu'elle va faire; pourquoi vous enterrer tout vivant, comme une cruche qu'on met dans un puits pour la rafraîchir? Quel intérêt vous force d'aller voir ce qui se passe au fond d'un trou qui doit être pire qu'une prison de Maures?
Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; à moi seul était réservée une entreprise telle que celle-ci.
Seigneur, lui dit le guide, observez bien, je vous prie, tout ce qu'il y a dans cette caverne: peut-être s'y rencontrera-t-il des choses dignes de trouver place dans mon livre des métamorphoses.
Soyez tranquille, reprit Sancho; mon maître tient la flûte, je vous assure qu'il en jouera bien.
Se voyant prêt à descendre: Pardieu! dit don Quichotte, nous avons été bien imprévoyants de ne pas nous munir d'une petite clochette qu'on aurait attachée à la corde même, et dont le bruit vous eût avertis que je descendais toujours et que j'étais encore vivant; mais puisqu'il n'en est plus temps, à la grâce de Dieu. Sur ce, notre chevalier se jeta à genoux, fit une courte prière à voix basse, pour demander le secours du ciel dans une si périlleuse aventure, après quoi il s'écria: O dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, si les prières de ton amant fortuné arrivent jusqu'à toi, daigne, je t'en conjure, par cette beauté incomparable qui m'a charmé, daigne les écouter favorablement; car elles n'ont d'autre objet que d'obtenir ta protection dont j'ai si grand besoin, au moment où je vais m'enfoncer dans cet abîme, poussé par le seul désir d'apprendre à tout l'univers que celui que tu favorises ne connaît rien d'impossible.
En disant ces paroles, il s'approcha de l'ouverture de la caverne, et voyant qu'il était impossible d'y pénétrer, à moins de s'ouvrir par force un passage, il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles et les épines. Au bruit que faisaient ses coups, il s'en échappa une nuée si rapide et si épaisse d'énormes corbeaux, de corneilles et de chauves-souris, que notre héros en fut renversé. S'il eût été aussi superstitieux qu'il était bon catholique et franc chevalier, il aurait tenu cela à mauvais présage et renoncé à l'entreprise; mais se relevant avec un courage intrépide et voyant qu'il ne sortait plus d'oiseaux, il demanda de la corde au guide et à Sancho, qui commencèrent à le laisser couler doucement. Au moment où il disparut, Sancho lui envoya sa bénédiction, en faisant sur lui mille signes de croix: Que Dieu te conduise, dit-il, ainsi que Notre-Dame du Puy et la Sainte-Trinité de Gayette, crème, fleur, écume des chevaliers errants! Va en paix, champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; que Dieu te conduise et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie que tu abandonnes pour t'enterrer dans cette obscurité!
Le guide répéta à peu près les mêmes invocations.
Cependant don Quichotte criait toujours qu'on lui lâchât de la corde, et ils continuaient à lui en envoyer peu à peu. Quand ils reconnurent qu'ils en avaient coulé plus de cent brasses, et qu'aucun son n'arrivait jusqu'à eux, ils furent d'avis de remonter notre chevalier; néanmoins ils attendirent près d'une demi-heure, après quoi ils commencèrent à retirer la corde. Comme elle remontait sans qu'ils éprouvassent aucune résistance, ils craignirent que don Quichotte ne fût resté au fond de la caverne. Sancho pleurait déjà amèrement, et tirait en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Au bout de quatre-vingts brasses environ, ils sentirent un poids assez lourd, ce qui leur causa une joie extrême, puis enfin après dix autres brasses ils aperçurent distinctement don Quichotte, à qui Sancho cria tout joyeux: Soyez le bienvenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là-bas pour faire race. Don Quichotte ne répondit mot; mais quand il fut au bord du trou, ils virent qu'il avait les yeux fermés, comme un homme endormi. Ils le délièrent et l'étendirent par terre, sans qu'il s'éveillât; enfin quand ils l'eurent bien tourné et retourné, il revint à lui, se frotta les yeux, s'allongea comme si on l'eût tiré d'un profond sommeil, puis jetant de côté et d'autre des regards effarés: Dieu vous le pardonne, amis, s'écria-t-il; mais vous venez de m'enlever au plus beau spectacle et à la plus délicieuse vie dont mortel ait jamais joui. C'est maintenant qu'il me faut reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l'ombre et se flétrissent comme la fleur des champs. O malheureux Montesinos! ô Durandart, lâchement assassiné! ô infortuné Belerne! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de Ruidera, qui par l'abondance de vos eaux faites voir combien vos beaux yeux ont versé de larmes!
Étonnés d'entendre ces paroles qu'il proférait comme s'il eût été pénétré d'une profonde douleur, le guide et Sancho le supplièrent de leur en apprendre le sens, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans cet enfer.
Enfer! s'écria don Quichotte; ce nom, je vous l'assure, ne lui convient nullement. Il demanda quelque chose à manger, parce qu'il avait grand faim; on étendit sur l'herbe le tapis qui formait la selle du coursier, on vida les besaces, et tous trois, de bon appétit, dînèrent et soupèrent d'un même coup. Quand le tapis fut enlevé: Que personne ne bouge, enfants, dit don Quichotte, et prêtez-moi la plus grande attention.
CHAPITRE XXIII
DES ADMIRABLES CHOSES QUE L'INCOMPARABLE DON QUICHOTTE PRÉTENDIT AVOIR VUES DANS LA PROFONDE CAVERNE DE MONTESINOS, ET DONT L'INVRAISEMBLANCE ET LA GRANDEUR FONT QUE L'ON TIENT CETTE AVENTURE POUR APOCRYPHE
Il était environ quatre heures du soir, lorsque le soleil, caché par des nuages qui amortissaient l'éclat de sa lumière et tempéraient l'ardeur de ses rayons, permit à don Quichotte de raconter, sans fatigue, à ses deux illustres auditeurs, les choses merveilleuses qu'il avait vues dans la caverne de Montesinos. Il commença en ces termes:
A douze ou quatorze hauteurs d'homme du fond de cette caverne se trouve à main droite une cavité ou espace vide pouvant contenir un grand chariot attelé de ses mules. Une faible lueur y arrive par quelques fentes assez éloignées, puisqu'elles viennent de la surface du sol. J'aperçus cette cavité dans un moment où j'étais las et attristé de me sentir, suspendu à une corde, descendre dans cette région obscure sans avoir de route certaine; cela me détermina à y entrer pour prendre un peu de repos. Je vous criai en même temps de ne plus lâcher de corde, mais probablement vous ne m'entendîtes pas. Je ramassai alors celle que vous continuiez à m'envoyer, et j'en fis, en la roulant, une sorte de siége sur lequel je m'assis tout pensif, réfléchissant sur ce que j'avais à faire pour gagner le fond. Pendant que j'étais plongé dans ces pensées et dans cette incertitude, je fus gagné par un sommeil des plus profonds: puis, quand j'y songeais le moins, je m'éveillai et alors je me trouvai, sans savoir ni pourquoi ni comment, au milieu de la plus belle, de la plus agréable, et de la plus délicieuse prairie que puisse former la nature ou rêver une riante imagination. Je me frottai les yeux, et reconnus que je ne dormais plus et que j'étais bien réellement éveillé. Je me tâtai la tête et la poitrine, pour m'assurer si c'était bien moi qui étais là ou seulement quelque vain fantôme, quelque contrefaçon de ma personne; mais le sentiment, le toucher, les raisonnements suivis que je faisais en moi-même, tout m'attesta que j'étais véritablement alors ce que je suis à présent.