L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 48

Chapter 483,960 wordsPublic domain

Une fois, le croiriez-vous, elle m'a commandé d'aller combattre en champ clos cette fameuse géante de Séville, appelée la Giralda[81], qui, tout naturellement offre la résistance et la force du bronze, et qui, sans jamais bouger de place, est la plus volage et la plus changeante femme de la terre. Je vins, je la vis, je la vainquis, et je la tins immobile, aidé d'un vent du nord qui souffla toute une semaine. Une autre fois, Cassildée m'ordonna d'aller prendre et soupeser les formidables taureaux de Guisando[82], entreprise plus digne d'un portefaix que d'un chevalier. Ce n'est pas tout, elle a voulu que je me précipitasse tout vivant dans les profondeurs de Cabra pour lui rapporter une relation exacte de ce que renferme cet obscur abîme, entreprise téméraire, inouïe, et dont on ne peut sortir que par miracle. Eh bien, j'arrêtai la Giralda, je soupesai les taureaux de Guisando, je révélai le secret des abîmes de Cabra, sans que Cassildée cessât de se montrer ingrate et dédaigneuse. Enfin, pour dernière épreuve, elle m'a ordonné de parcourir toutes les provinces d'Espagne, afin de faire confesser à tous les chevaliers errants que je viendrais à rencontrer, qu'elle seule mérite le sceptre de la beauté, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux des chevaliers. J'ai obéi, et dans plusieurs rencontres, j'ai vaincu bon nombre de chevaliers assez hardis pour me contredire. Mais, je dois l'avouer, l'exploit dont je suis le plus fier, c'est d'avoir vaincu en combat singulier, le fameux, l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait confesser que ma Cassildée de Vandalie est incomparablement plus belle que sa Dulcinée du Toboso: victoire à jamais glorieuse pour moi, et dans laquelle je puis me vanter d'avoir triomphé de tous les chevaliers errants du monde, puisque le fameux, l'illustre don Quichotte dont je vous parle les a tous vaincus.

[81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette à la haute tour arabe de la cathédrale de Séville.

[82] Les taureaux de Guisando sont quatre énormes blocs de pierre qui ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila.

Don Quichotte eut besoin de toute sa courtoisie pour ne pas donner sur le champ un démenti au chevalier du Bocage; la formule consacrée _tu en as menti_ lui vint même au bout de la langue: il se contint toutefois, certain de lui faire confesser plus tard son erreur de sa propre bouche.

Seigneur, lui dit-il avec calme, que Votre Grâce ait triomphé de la plupart des chevaliers errants d'Espagne et même du monde entier, à cela je n'ai rien à répondre; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la Manche, vous me permettrez d'en douter; il se pourrait que ce fût quelqu'un qui lui ressemblât, quoiqu'à vrai dire il y ait bien peu de gens qui lui ressemblent.

Non, non répliqua le chevalier du Bocage, c'est bien don Quichotte de la Manche que j'ai combattu, que j'ai vaincu, que j'ai fait rendre à merci. C'est un homme de haute taille, maigre de visage, qui a les membres longs et grêles, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et même un peu crochu, les moustaches grandes, noires et tombantes; il combat sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan nommé Sancho Panza; il presse le flanc et dirige le frein d'un fameux coursier appelé Rossinante; enfin il a pour dame de ses pensées une certaine Dulcinée du Toboso, appelée jadis Aldonça Lorenzo, comme la mienne que j'appelle Cassildée de Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda et qu'elle est Andalouse: maintenant si tout cela ne suffit pas pour prouver ce que j'avance, j'ai là une épée qui saura mettre les incrédules à la raison.

Doucement, seigneur chevalier, reprit don Quichotte; ne vous emportez pas, et écoutez ce que je vais vous dire. Apprenez que ce don Quichotte est le meilleur ami que j'aie au monde, et que sa réputation ne m'est pas moins chère que la mienne. Aux indices que vous m'en donnez, je dois croire que c'est lui-même que vous avez vaincu; cependant, je vois avec les yeux et je touche avec les mains que cela est de toute impossibilité, et je ne trouve aucune explication à ce que vous affirmez, si ce n'est que des enchanteurs, surtout un, qui est son ennemi particulier, aura pris sa ressemblance et se sera laissé vaincre tout exprès pour lui enlever la gloire que ses exploits lui ont si justement acquise par toute la terre; et pour preuve de cela, je dois vous apprendre qu'il y a deux jours à peine, ces mécréants ont transformé la belle Dulcinée du Toboso en une horrible paysanne. Ils auront sans doute aussi transformé don Quichotte. Si, après cela, il vous reste encore quelque incertitude, voici devant vous don Quichotte en personne qui maintiendra ce qu'il avance les armes à la main, soit à pied, soit à cheval, enfin de telle manière qui vous conviendra.

En même temps, don Quichotte se leva brusquement, et portant la main sur la garde de son épée, il attendit la décision du chevalier du Bocage, qui lui répondit froidement:

Un bon payeur ne craint pas de donner des gages, seigneur chevalier; celui qui une première fois a su vous vaincre transformé peut espérer vous vaincre de nouveau sous votre forme véritable. Mais comme il n'est pas convenable que les chevaliers errants accomplissent leurs exploits dans les ténèbres, ainsi que des vauriens et des brigands, attendons le lever du soleil, et alors nous verrons à qui des deux Mars sera favorable; toutefois, seigneur, sous cette condition, que le vaincu restera à la discrétion du vainqueur, et sera obligé de faire ce qu'il lui ordonnera, pourvu que ce soit selon les règles de la chevalerie.

Cela dit, ils se rapprochèrent de leurs écuyers, qu'ils trouvèrent dormant et ronflant dans la même posture où ils avaient été surpris par le sommeil; ils les réveillèrent en leur ordonnant de tenir leurs chevaux prêts et en bon état, parce qu'au lever du soleil allait se livrer un combat sanglant et formidable.

Atterré de cette nouvelle, Sancho tremblait déjà pour les jours de son maître, après les prouesses qu'il avait entendu raconter du chevalier du Bocage par son écuyer. Tous deux néanmoins se mirent en devoir d'obéir, et s'en furent chercher leur troupeau; car, après s'être flairés, les trois chevaux et l'âne paissaient ensemble.

Chemin faisant, l'écuyer du Bocage dit à Sancho: Vous saurez, frère, que la coutume des écuyers d'Andalousie n'est pas de rester les bras croisés quand leurs maîtres se battent; ainsi nous n'avons qu'à nous préparer à jouer des couteaux.

Cette coutume peut être celle des bravaches dont vous parlez, répondit Sancho; mais que ce soit la coutume des chevaliers errants, je ne le pense pas; au moins n'ai-je jamais entendu dire rien de semblable à mon maître, lui qui sait par coeur tous les règlements de la chevalerie. D'ailleurs, s'il y a obligation pour les écuyers de se battre quand s'escriment leurs seigneurs, il doit y avoir une peine pour les contrevenants; eh bien, je préfère payer l'amende; elle n'excédera point, j'en suis sûr, la valeur de deux livres de cire[83]; aussi, j'aime mieux payer les cierges que de recevoir quelque mauvais coup et de me ruiner en emplâtres; il y a plus, c'est que je n'ai point d'épée, et que je n'en ai porté de ma vie.

[83] C'était l'amende à laquelle on condamnait les membres d'une confrérie absents le jour d'une réunion

Qu'à cela ne tienne, repartit l'écuyer du Bocage; j'ai là deux sacs de toile de la même grandeur: Votre Grâce en prendra un, moi l'autre, et de la sorte nous combattrons à armes égales.

Très-bien, dit Sancho: d'autant que ces armes seront plus propres à ôter la poussière de nos habits qu'à nous faire du mal.

Comment l'entendez-vous? répliqua l'écuyer du Bocage: nous mettrons dans chaque sac, afin que le vent ne les emporte pas, une douzaine de jolis cailloux bien polis, bien ronds, et après cela nous pourrons nous battre tout à notre aise.

Une douzaine de cailloux! quelle ouate! repartit Sancho; si vous avez la tête de bronze, la mienne est de chair et d'os: mais, je vous le dis et le redis, n'y aurait-il dans les sacs que des cocons de soie, je ne me sens pas d'humeur à guerroyer: laissons nos maîtres combattre tant qu'ils voudront, s'ils en ont envie; quant à nous, buvons et mangeons, par ma foi, c'est le plus court et le plus sûr; le temps se chargera bien assez du soin de nous ôter la vie, sans travailler à la raccourcir nous-mêmes avant qu'elle soit à terme et tombe de maturité.

Vous avez beau dire, répliqua l'écuyer du Bocage, nous nous battrons au moins une demi-heure.

Non, non, répondit Sancho, pas même une minute: je suis trop courtois pour chercher querelle à un homme avec qui je viens de boire et de manger; et puis, diable! qui peut songer à se battre sans être en colère?

A cela je sais un remède, dit l'écuyer du Bocage: avant de commencer le combat je m'approcherai tout doucement de Votre Grâce, et avec cinq ou six coups de poing par les mâchoires et autant de coups de pied dans le ventre, je suis assuré de réveiller votre colère, fût-elle plus endormie qu'une marmotte.

Et moi j'en sais un autre qui ne lui cède en rien, reprit Sancho: je prendrai un bon gourdin, et avant que vous ayez réveillé ma colère, j'endormirai si bien la vôtre, qu'elle ne pourra se réveiller que dans l'autre monde. Oh! je ne suis pas homme à me laisser manier de la sorte; tenez, le meilleur est de laisser dormir chacun notre colère. Il ne faut point, comme on dit, réveiller le chat qui dort, et tel souvent va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit les querelles; faisons de même: aussi bien, si un chat enfermé se change en lion, en quoi suis-je capable de me changer, moi qui suis un homme?

C'est bien, dit l'écuyer du Bocage; le jour ne tardera pas à paraître, et nous verrons ce qu'il faudra faire.

Déjà l'on entendait gazouiller dans le feuillage une foule de petits oiseaux, saluant de leurs cris joyeux la venue de la blanche aurore, qui commençait à se montrer sur les balcons de l'Orient. De sa chevelure dorée ruisselait un nombre infini de perles liquides, et les plantes, baignées de cette suave liqueur, paraissaient elles-mêmes répandre des gouttes de diamant; les saules distillaient une manne savoureuse, les fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois prenaient un air de fête et les prairies se paraient de fleurs.

Aussitôt que le jour parut, le premier objet qui s'offrit aux regards de Sancho fut le nez de l'écuyer du Bocage, nez si grand, si énorme, qu'il faisait ombre sur son corps. En effet, l'histoire raconte que ce nez était d'une longueur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de verrues, d'une couleur violacée comme celle des mûres, et qu'il descendait deux doigts plus bas que la bouche. Cette hideuse vision épouvanta si fort le pauvre Sancho, et il fut saisi d'un tel tremblement que, tout bas, il se vouait à tous les saints d'Espagne, afin d'être délivré de ce fantôme, bien résolu d'en recevoir cent gourmades plutôt que de laisser éveiller sa propre colère pour combattre ce vampire.

Don Quichotte regarda aussi son adversaire; mais celui-ci avait déjà le casque en tête et la visière baissée, de sorte qu'il ne put le voir au visage; seulement il remarqua que c'était un homme fort et robuste, quoique de moyenne taille; par-dessus ses armes il portait une casaque qui paraissait de brocart d'or; on y voyait éclater quantité de petites lunes ou miroirs d'argent, et ce riche costume lui prêtait beaucoup d'élégance et de grâce; son casque était surmonté de plumes jaunes, vertes et blanches; sa lance, appuyée contre un arbre, était grosse et longue, et terminée par une pointe d'acier d'une palme de long. De tout cela, don Quichotte conclut que l'inconnu devait être d'une force peu commune; mais loin de s'en étonner, il s'avança vers lui d'un air dégagé: Seigneur, lui dit-il, si l'ardeur qui vous porte au combat n'altère point votre courtoisie, je vous prie de lever un moment votre visière, afin que je puisse voir si votre bonne mine répond à la vigueur qu'annonce votre noble taille.

Vainqueur ou vaincu, répondit le chevalier des Miroirs, vous aurez tout le temps de m'examiner après le combat; je ne puis accéder à votre demande, car il me semble que je fais tort à la beauté de ma Cassildée et à ma gloire, en reculant d'une seule minute l'aveu que je dois vous arracher.

Au moins, répliqua notre héros, vous pouvez me dire, avant que nous montions à cheval, si je suis ce don Quichotte que vous prétendez avoir vaincu.

A cela, je répondrai qu'on ne peut pas avoir plus de ressemblance, dit le chevalier des Miroirs: mais, après ce que vous m'avez dit de la persécution des enchanteurs, je n'oserais jurer que vous soyez le même.

Il suffit, reprit don Quichotte; qu'on amène nos chevaux, et je vous tirerai d'erreur en moins de temps que vous n'en auriez mis à lever votre visière; si Dieu, ma dame et mon bras, ne me font pas défaut, je verrai votre visage, et vous me direz alors si je suis ce don Quichotte qui se laisse vaincre si aisément.

Ils montèrent à cheval sans discourir davantage, et tournèrent leurs chevaux pour prendre du champ; mais à peine s'étaient-ils éloignés d'une vingtaine de pas, que le chevalier des Miroirs appela don Quichotte.

Seigneur chevalier, lui dit-il en se rapprochant, vous savez les conditions de notre combat; le vaincu sera à la disposition du vainqueur.

Je le sais, répondit don Quichotte; mais à la condition aussi que le vainqueur n'imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie.

Cela est de toute justice, repartit le chevalier des Miroirs.

En ce moment, l'étrange nez de l'écuyer du Bocage vint frapper les regards de don Quichotte, qui n'en fut pas moins surpris que Sancho; il crut même voir une sorte de monstre, un homme de race nouvelle, jusqu'alors inconnu sur la terre. Sancho, voyant partir son maître pour prendre du champ, ne voulut pas rester seul avec cet effroyable nez; s'accrochant à une des courroies de la selle de Rossinante, il courut derrière don Quichotte, et dès qu'il le vit prêt à tourner bride, il lui dit à l'oreille: Seigneur, je vous supplie de m'aider à grimper sur ce chêne, afin que je puisse voir plus à mon aise votre combat avec ce chevalier.

N'est-ce point plutôt, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger courir les taureaux?

S'il faut dire la vérité, repartit Sancho, l'effroyable nez de cet homme me fait peur, et je n'ai pas le courage de rester seul avec lui.

Il est tel, en effet, reprit don Quichotte, que si je n'étais pas ce que je suis, il me ferait trembler moi-même. Viens çà, que je t'aide à accomplir ton dessein.

Pendant que don Quichotte secondait les efforts de Sancho, le chevalier des Miroirs prenait le champ qu'il jugeait nécessaire; et pensant que son adversaire avait fait de même, il tourna bride pour venir à sa rencontre de toute la vitesse de son cheval, c'est-à-dire au petit trot, car son coursier ne valait guère mieux que Rossinante. Mais en voyant don Quichotte occupé à prêter secours à Sancho, il s'arrêta au milieu de la carrière, à la grande satisfaction de sa monture, qui ne pouvait déjà plus remuer. Notre héros, qui croyait au contraire que son adversaire allait tomber sur lui comme la foudre, enfonça vigoureusement l'éperon dans les flancs de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte, que l'histoire rapporte qu'il prit enfin le galop, ce qui ne lui était jamais arrivé. Ainsi emporté, le chevalier de la Triste-Figure s'élança sur celui des Miroirs, qui ne cessait de talonner son cheval sans pouvoir le faire avancer; et le choc fut si violent, qu'il lui fit vider les arçons et le coucha par terre privé de connaissance.

Sancho, se laissant glisser de son arbre, vint en toute hâte rejoindre son maître, qui déjà s'était précipité sur le vaincu, et lui détachait les courroies de son armet, pour voir s'il était mort, ou pour lui donner de l'air, si par hasard il était encore vivant. Il reconnut... (comment le dire sans frapper d'étonnement et d'épouvante ceux qui liront ce récit?...) il reconnut, dit l'histoire, le visage, la figure, l'aspect, l'effigie, enfin toute l'apparence du bachelier Samson Carrasco. A cette vue, il appela Sancho à grands cris: Accours, mon fils, lui dit-il, accours, viens voir ce que tu ne pourras jamais croire, même après l'avoir vu; regarde quel est le pouvoir de la magie, la malice des enchanteurs et la force des enchantements.

L'écuyer s'approcha, et reconnaissant Samson Carrasco, il se signa plus de mille fois. Mais comme le chevalier vaincu ne donnait pas signe de vie: Seigneur, dit-il à son maître, plantez-moi, à tout hasard, votre épée deux ou trois fois dans la gorge de cet homme qui ressemble si fort au bachelier; peut-être tuerez-vous en lui un de vos ennemis les enchanteurs.

Tu as raison, repartit don Quichotte; aussi bien, plus de morts, moins d'ennemis. Et déjà il tirait son épée quand l'écuyer du chevalier des Miroirs, qui n'avait plus ce nez qui le rendait si effroyable, accourut en criant de toutes ses forces: Arrêtez, seigneur, arrêtez, prenez garde à ce que vous allez faire, cet homme étendu à vos pieds est le bachelier Samson Carrasco, votre bon ami, et moi qui vous parle, je lui servais d'écuyer.

A d'autres, répliqua Sancho; qu'est devenu le nez?

Le voici, répondit l'écuyer du Bocage; et il tira de sa poche un nez de carton vernissé, tel qu'il a été dépeint.

Sainte-Vierge! s'écria Sancho en regardant l'homme qui le lui montrait, n'est-ce pas là Thomas Cécial, mon voisin et mon compère?

C'est lui-même, ami Sancho, répondit Thomas, c'est votre voisin, et qui vous dira tout à l'heure par suite de quelle intrigue il se trouve ici. Mais priez d'abord votre maître de ne point faire de mal à ce chevalier qu'il tient sous ses pieds, et qui n'est autre que le pauvre et imprudent Samson Carrasco.

En cet instant, le chevalier des Miroirs revint à lui, et au premier signe de vie qu'il donna, don Quichotte lui présentant l'épée à la gorge: Vous êtes mort, chevalier, lui dit-il, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcinée du Toboso l'emporte en beauté sur votre Cassildée de Vandalie. Vous allez promettre en outre, dans le cas où vous survivriez à ce combat et à cette chute, de vous rendre à la ville du Toboso, et de vous présenter devant madame, pour qu'elle dispose de vous selon son bon plaisir. Si elle vous laisse libre, vous reviendrez me chercher à la trace de mes exploits, afin de me rendre compte de ce qui se sera passé entre elle et vous, conditions qui, ainsi que nous en sommes convenus avant le combat, ne sortent pas des règles de la chevalerie.

Oui, je le confesse, répondit le pauvre Carrasco, mieux vaut cent fois le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso, que les mules brodées d'or de Cassildée de Vandalie; je promets d'aller au Toboso me présenter devant votre dame, et de revenir ensuite vous rendre un compte exact et détaillé de ce que vous demandez.

Il faut encore confesser, continua don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu n'était ni ne pouvait être don Quichotte de la Manche, mais seulement quelqu'un qui lui ressemblait: comme aussi, de mon côté, je reconnais que vous n'êtes point le bachelier Samson Carrasco, mais quelque autre qui lui ressemble, et à qui les enchanteurs mes ennemis ont donné le même visage et la même forme, afin de modérer les mouvements impétueux de ma colère, et me faire user avec clémence de la victoire.

J'avoue tout cela et le confesse selon votre désir, dit Carrasco; laissez-moi seulement me remettre debout, je suis fort incommodé de ma chute.

Don Quichotte l'aida à se relever, secondé par Thomas Cécial, que Sancho ne quittait pas des yeux, lui faisant mille questions pour s'assurer si c'était bien lui qu'il voyait, car il ne pouvait y croire, tant la rencontre lui semblait surprenante, et tant l'opinion de son maître sur le pouvoir des enchanteurs s'était fortement imprimé dans son esprit.

Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, et le chevalier des Miroirs s'éloigna, suivi de son écuyer, afin d'aller se faire guérir les côtes. Un moment après, don Quichotte reprit sa route vers Saragosse, où il faut le laisser aller pour dire quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez.

CHAPITRE XV

QUELS ÉTAIENT LE CHEVALIER DES MIROIRS ET L'ÉCUYER AU GRAND NEZ

Don Quichotte s'en allait tout ravi, tout glorieux, tout fier de la victoire remportée sur un aussi vaillant adversaire que le chevalier des Miroirs; confiant dans la parole que ce chevalier lui avait si solennellement donnée, il comptait apprendre bientôt des nouvelles de Dulcinée, et surtout si son enchantement durait toujours. Mais si le vainqueur pensait une chose, le vaincu en pensait une autre; car ce dernier ne songeait, comme on l'a dit, qu'à se faire guérir promptement les côtes pour être en état d'exécuter son nouveau dessein.

Or, voici ce que rapporte l'histoire: lorsque Samson Carrasco conseilla à don Quichotte de retourner à la recherche des aventures, ce ne fut qu'après en avoir conféré avec le curé et le barbier. Sur sa proposition particulière, l'avis unanime fut qu'on laisserait partir notre héros, puisque le retenir était chose impossible; que quelques jours après, Carrasco partirait à sa rencontre, en équipage de chevalier errant, chercherait à le provoquer et à le vaincre, ayant auparavant mis dans les conditions du combat que le vaincu serait à la discrétion du vainqueur; qu'alors il lui ordonnerait de retourner dans sa maison, et de n'en pas sortir sans sa permission avant l'expiration de deux années: ce que don Quichotte ne manquerait pas d'accomplir religieusement, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie, et qu'alors peut-être il oublierait ses extravagances, ou du moins qu'on aurait le loisir d'y apporter remède. Samson s'était chargé de bon coeur de l'entreprise; Thomas Cécial, compère et voisin de Sancho, et de plus bon compagnon, s'était offert à lui servir d'écuyer.

Carrasco s'équipa donc comme nous venons de le voir, et prit le nom de chevalier des Miroirs. Pour n'être pas reconnu de Sancho, Thomas Cécial s'étant mis un faux nez, tous deux suivirent don Quichotte à la trace, et de si près, qu'ils faillirent assister à l'aventure du char de la Mort; mais ils le rejoignirent seulement dans le bois où eut lieu le combat que nous venons de raconter; et n'eût été la cervelle détraquée de don Quichotte, qui se figura que le vaincu n'était point Carrasco, notre bachelier demeurait à tout jamais hors d'état de prendre ses licences de docteur.

Thomas Cécial, voyant le mauvais succès de leur voyage, et le pauvre Carrasco en si piteux état: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, nous n'avons que ce que nous méritons; entreprendre une aventure n'est pas chose difficile, mais la mener à bonne fin est tout différent. Don Quichotte est un fou, et nous nous croyons sages; cependant il s'en va sain et content, et nous nous en retournons tous deux tristes, et de plus vous bien frotté. Dites-moi, je vous prie, quel est le plus fou, ou de celui qui l'est parce qu'il ne peut s'en empêcher, ou de celui qui le devient par l'effet de sa volonté? La différence entre ces deux espèces de fous est que celui qui l'est sans le vouloir, le sera toujours, tandis que celui qui l'est par sa volonté, cessera de l'être quand il lui plaira. Ainsi donc, si j'ai consenti à être fou en vous servant d'écuyer, je veux, pour ne l'être pas davantage, reprendre le chemin de ma maison.