L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 43
Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons pas à voir Sancho à l'oeuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien près de venir, je crois déjà la voir d'ici.
Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.
Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner satisfaction, repartit le bachelier.
Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour Dulcinée du Toboso.
Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses dispositions pour leur nouvelle campagne.
CHAPITRE V
DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE
En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle un langage qui semble surpasser son intelligence bornée, et qu'il y dit des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds; toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme c'était son devoir, puis il continue de la sorte:
Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait aperçu son allégresse à la distance d'un trait d'arbalète, lui demanda avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si joyeux?
Femme, répondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'étais pas si content.
Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus joyeux si vous n'étiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je ne crois pas qu'on puisse regretter d'être content.
Apprends, Thérèse, répondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce que j'ai résolu de repartir avec mon maître don Quichotte, qui s'en va pour la troisième fois chercher les aventures; apprends de plus que si je m'en vais avec lui, c'est d'abord par nécessité, et ensuite dans l'espoir de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés; car si Dieu m'avait accordé de vivre à l'aise dans ma maison, ce qui lui était facile, puisqu'il n'avait qu'à le vouloir, ma joie serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le déplaisir de te quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je serais plus content si je n'étais pas si joyeux?
En vérité, dit Thérèse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que vous êtes dans vos chevaleries.
Dieu m'entend, femme, répliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces trois jours-ci, afin qu'il soit en bon état; double-lui sa ration, regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas à la noce que nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne serait que pain bénit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois et des Mores enchantés.
Je me doute bien, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne mangent pas gratis le pain de leur maître; aussi je prierai Dieu qu'il vous garantisse des mauvaises aventures.
Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'espérais devenir bientôt gouverneur d'une île, je me laisserais tomber mort à l'instant même.
Que dites-vous là, Sancho? reprit Thérèse, vive, vive la poule, même avec sa pépie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent à tous les diables. Vous êtes sorti sans gouvernement du ventre de votre mère, et sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure; il faudra bien trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec appétit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez à attraper un gouvernement, tâchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre fils Sancho a bientôt quinze ans, et il est temps de l'envoyer à l'école, si tant est que son oncle le bénéficier le destine toujours à l'Église; quant à Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'être mariée que vous d'être gouverneur; après tout, mieux vaut fille mal mariée que bien amourachée.
Écoute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne l'approchera pas à moins de la traiter de Seigneurie.
Oh! pour cela, non, non, s'il vous plaît, répliqua Thérèse, croyez-moi, mariez-la avec votre égal, c'est le plus sage parti; mais si vous la faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y reconnaîtra plus, et fera voir à chaque instant qu'elle n'est qu'une grossière paysanne.
Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux ou trois ans, après quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres! Qu'elle soit Seigneurie d'abord, après nous verrons.
Mesurez-vous avec votre état, Sancho, reprit Thérèse, sans chercher à vous élever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire de marier notre Sanchette avec quelque gentillâtre, qui, lorsqu'il lui en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je l'ai élevée; tâchez seulement d'apporter de l'argent; et quant à la marier, fiez-vous-en à moi. Nous avons ici tout près le fils de Juan Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garçon frais et gaillard, que nous connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite d'un mauvais oeil, il est notre égal, et avec lui elle sera bien mariée. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; père, mère, enfants et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bénédiction de Dieu sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, où on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même.
Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute, Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles! (C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza, gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.
Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille. Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens. Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante, et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira; mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a pris le _don_ celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont jamais porté!
En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme l'infante _dona Urraca_[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être de mon avis?
[75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.
Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres, mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé, on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d'abeilles.
Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi, lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise, s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en faire reproche.
Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de faire ce que vous dites...
Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho.
Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent apprendre de bonne heure le métier de leurs pères.
Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître.
Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai comme un chérubin.
Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera comtesse?
Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les femmes ne sont que vos servantes.
Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ.
CHAPITRE VI
QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NIÈCE ET SA GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE
Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à froid.
Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi.
J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires causassent au roi le moindre souci.
Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n'y a pas des chevaliers?
Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la majesté royale.
Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?
Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans le monde, et quoique les uns et les autres portent le même nom, il existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant, loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce chevalier doit, avec une contenance dégagée et un coeur intrépide, attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées, des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume.
Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un _san benito_[76], comme corruptrices des bonnes moeurs.
[76] C'était la coiffure des condamnés du Saint-Office.
Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu n'étais ma nièce, la fille de ma propre soeur, je t'infligerais, pour le blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage, les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents par la conduite.
Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.
En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres, illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y demeurer, c'est le menu peuple.
De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans l'histoire.
Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera d'un coeur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la vertu.
Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:
Par ce sentier étroit, si rude et si pénible, On arrive à la fin au séjour éternel; Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible Et renoncer au ciel.
[77] Garcilaso de la Vega.