L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 42
Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais si vous voulez que j'amène ici le bachelier, je l'irai querir à vol d'oiseau.
Tu me feras plaisir, mon enfant, dit don Quichotte; ce que tu viens de m'apprendre m'a mis la puce à l'oreille, et je ne mangerai morceau qui me profite jusqu'à ce que je sois exactement informé de tout.
Sancho s'en fut. Peu après il revint avec le bachelier, et il y eut entre eux trois la plaisante conversation que l'on verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE III
DU RISIBLE ENTRETIEN QU'EURENT ENSEMBLE DON QUICHOTTE SANCHO PANZA ET LE BACHELIER SAMSON CARRASCO
En attendant le bachelier Samson Carrasco, don Quichotte resta tout pensif; il ne pouvait se persuader que l'histoire de ses prouesses fût déjà publiée, quand son épée fumait encore du sang de ses ennemis. Il en vint alors à s'imaginer qu'un enchanteur, ami ou ennemi, les avait, par son art, écrites et livrées à l'impression: ami, pour les grandir et les élever au-dessus de celles des plus illustres chevaliers; ennemi, pour les ravaler et les mettre au-dessous des moindres exploits du plus mince écuyer. Cependant, se disait-il à lui-même, jamais, s'il m'en souvient, exploits d'écuyer ne furent écrits! et s'il est vrai que mon histoire existe, étant celle d'un chevalier errant, elle doit être noble, fière, pompeuse et véridique. Cette réflexion le consola; mais venant à songer que l'auteur était More, comme l'indiquait ce nom de cid, et que de pareilles gens on ne doit attendre rien de vrai, puisqu'ils sont tous menteurs et faussaires, cela lui fit craindre que cet écrivain n'eût parlé de ses amours avec madame Dulcinée du Toboso d'une manière peu décente et qui entachât l'honneur de la souveraine de son coeur. Il espérait au moins qu'en parlant de lui, l'auteur avait eu soin d'exalter cette admirable constance envers sa dame, qui lui fit refuser tant d'impératrices et de reines, pour ne point porter d'atteinte, même légère, à la fidélité qu'il lui devait. Ce fut plongé dans ces pensées que le trouvèrent Sancho Panza et Samson Carrasco, et il sortit comme d'un assoupissement pour recevoir le bachelier, à qui il fit beaucoup de civilités.
Bien qu'il s'appelât Samson, ce Carrasco était un petit homme, âgé d'environ vingt-quatre ans, maigre et pâle, de beaucoup d'esprit et très-railleur: il avait le visage rond, le nez camard et la bouche grande, signes caractéristiques des gens qui ne se font pas scrupule de se divertir aux dépens d'autrui. En entrant chez don Quichotte, il se jeta à genoux en lui demandant sa main à baiser: Seigneur, lui dit-il, par les licences que j'ai reçues, vous êtes bien le plus fameux chevalier errant qui ait jamais été et qui sera jamais dans tout l'univers. Soit mille fois loué Cid Hamet Ben-Engeli du soin qu'il a pris d'écrire l'histoire de vos merveilleuses prouesses! et cent mille fois loué soit celui qui l'a fidèlement traduit de l'arabe en castillan et qui par là nous fait jouir d'une si agréable lecture!
Il est donc vrai, dit don Quichotte en le relevant, que l'on a écrit mon histoire, et qu'un More en est l'auteur?
Cela est si vrai, seigneur, repartit Carrasco, qu'à cette heure on en a imprimé, je crois, plus de douze mille exemplaires tant à Lisbonne qu'à Barcelone et à Valence; on dit même qu'on a commencé de l'imprimer à Anvers, et je ne doute point qu'un jour on ne l'imprime partout, et qu'on ne la traduise dans toutes les langues.
Une des choses qui peuvent donner le plus de satisfaction à un homme éminent et vertueux, dit don Quichotte, c'est de se savoir en bon renom dans le monde, imprimé et gravé de son vivant.
Oh! pour le bon renom, repartit le bachelier, Votre Grâce l'emporte de cent piques sur tous les chevaliers errants, car l'auteur more dans sa langue, et le chrétien dans la sienne, ont pris à tâche de peindre votre caractère avec tous les ornements qui pouvaient lui donner de l'éclat: l'intrépidité dans le péril, la patience dans les adversités, le courage à supporter les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques avec madame dona Dulcinée du Toboso.
Ah! ah! interrompit Sancho, je n'avais pas encore entendu donner le _don_ à madame Dulcinée du Toboso, on l'appelait seulement madame Dulcinée, voilà déjà une faute dans l'histoire.
C'est une objection sans importance, répondit le bachelier.
Certainement, ajouta don Quichotte. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits que l'on vante le plus dans cette histoire?
Les goûts diffèrent à ce sujet, répondit Carrasco, et les opinions sont partagées. Ceux-ci raffolent de l'aventure des moulins à vent, que Votre Grâce prit pour des géants; ceux-là de l'aventure des moulins à foulon; quelques-uns préfèrent celle des deux armées qui se trouvèrent être deux troupeaux de moutons; il y en a qui sont pour l'histoire du mort qu'on menait à Ségovie; d'autres pour celle des forçats; beaucoup enfin prétendent que votre bataille contre le valeureux Biscayen l'emporte sur tout le reste.
Dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, demanda Sancho, parle-t-on dans cette histoire de l'aventure des muletiers Yangois, quant il prit fantaisie à Rossinante de faire le galant?
Il n'y manque rien, répondit le bachelier: l'auteur n'a rien laissé au fond de son écritoire, il a tout relaté, tout bien circonstancié, jusqu'aux cabrioles que le bon Sancho fit dans la couverture.
Je ne fis pas de cabrioles dans la couverture, répliqua Sancho; mais dans l'air, et beaucoup plus que je n'aurais voulu.
Il n'y a point d'histoire, ajouta don Quichotte, qui n'ait ses hauts et ses bas, surtout les histoires qui traitent de chevalerie, car elles ne sont pas toujours remplies d'événements heureux.
En effet, repartit Carrasco, parmi ceux qui ont lu celle-ci, beaucoup disent que l'auteur aurait bien dû omettre quelques-uns de ces nombreux coups de bâton que le seigneur don Quichotte a reçus en diverses rencontres.
Ils sont pourtant bien réels, dit Sancho.
On aurait mieux fait de les passer sous silence, reprit don Quichotte: à quoi bon rapporter des choses inutiles à l'intelligence du récit, et qui sont faites pour déconsidérer le héros qui en est l'objet? Croit-on qu'Énée ait été aussi pieux que le dépeint Virgile, et Ulysse aussi prudent que le fait Homère?
En effet, répliqua Carrasco, autre chose est d'écrire comme poëte ou d'écrire comme historien; le poëte peut raconter les événements non tels qu'ils furent, mais tels qu'ils devraient être; tandis que l'historien doit toujours les rapporter comme ils sont, sans rien y ajouter, ni rien retrancher.
Pardieu, si ce seigneur more est un historien véridique, dit Sancho, sans doute qu'en parlant des coups de bâton de mon maître, il aura fait mention des miens; car jamais on n'a pris à Sa Grâce la mesure des épaules, qu'en même temps on ne m'ait pris celle de tout le corps. Mais il ne faut pas s'en étonner, si, comme le dit monseigneur, du mal de la tête les membres doivent souffrir.
Sancho, vous êtes un mauvais plaisant, reprit don Quichotte, et vous ne manquez pas de mémoire, quand cela vous convient.
Comment pourrais-je oublier les coups de bâton, repartit Sancho, quand les meurtrissures sont encore toutes fraîches sur mes côtes?
Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez pas le seigneur bachelier, que je prie de passer outre, et de m'apprendre ce qu'on raconte de moi dans l'histoire en question.
Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on prétend que j'en suis un des principaux parsonnages.
Dites personnages, et non parsonnages, interrompit Carrasco.
Allons! voilà un autre éplucheur de paroles, s'écria Sancho; si cela continue, nous ne finirons de la vie.
Que Dieu cesse de veiller sur la mienne, Sancho, reprit le bachelier, si vous n'êtes pas le second personnage de cette histoire; il y a des gens qui préfèrent vous entendre parler que d'entendre le plus huppé du livre; mais on trouve que vous avez été bien crédule en prenant pour argent comptant cette île que le seigneur don Quichotte devait vous donner à gouverner.
Il y a encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte; à mesure que Sancho avancera en âge, il deviendra, avec l'expérience des années, plus capable d'être gouverneur qu'il ne l'est à présent.
Par ma foi, reprit Sancho, l'île que je ne saurais pas gouverner à l'âge que j'ai, je n'en viendrais pas à bout, quand même j'aurais l'âge de Mathusalem: le mal est que l'île se cache, et qu'on ne sait où la trouver, mais ce n'est pas la cervelle qui manque pour cela.
Il faut s'en rapporter à Dieu là-dessus, reprit don Quichotte, et tout ira peut-être mieux qu'on ne pense; il ne tombe pas une feuille de l'arbre sans sa volonté.
Cela est vrai, reprit Carrasco, et si Dieu le veut, Sancho aura plutôt cent îles à gouverner qu'une seule.
Moi, j'ai vu par ici, dit Sancho, des gouverneurs qui ne me vont pas à la cheville; cependant on les traite de Seigneurie, et ils mangent dans des plats d'argent.
Ce ne sont pas des gouverneurs d'îles, mais d'autres gouvernements plus à la main, reprit Carrasco; car ceux qui ont la prétention de gouverner des îles doivent au moins savoir la grammaire.
Je n'entends rien à toutes vos balivernes, répliqua Sancho; au reste, Dieu saura m'envoyer là où je pourrai mieux le servir. Seigneur bachelier, l'auteur de cette histoire a bien fait, en parlant de moi, de prendre garde à ce qu'il disait; autrement je jure que j'aurais crié à me faire entendre des sourds.
Par ma foi, on aurait crié au miracle, repartit Samson.
Miracle ou non, répliqua Sancho, que chacun fasse attention à la manière dont il parle des personnes, et qu'il ne mette pas à tort et à travers tout ce qui lui passe par la cervelle.
Un des défauts de cette histoire, continua le bachelier, c'est que l'auteur y a inséré une nouvelle intitulée: _le Curieux malavisé_; non que cette nouvelle soit ennuyeuse ou mal écrite, mais parce qu'elle n'a aucun rapport avec les aventures du seigneur don Quichotte.
Je gage que, dans cette histoire, ce fils de chien aura tout fourré pêle-mêle comme dans une valise, dit Sancho.
S'il en est ainsi, reprit don Quichotte, cet historien n'est pas un sage enchanteur, mais quelque bavard ignorant; il aura sans doute écrit sans jugement et au hasard, comme peignait ce peintre d'Ubeda qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il allait faire, répondait: Ce qui se rencontrera. Une fois, il peignit un coq si ressemblant, qu'on fut obligé d'écrire au bas: Ceci est un coq. Je crains bien qu'il n'en soit de même de mon histoire, et qu'elle n'ait grand besoin de commentaire.
Oh! pour cela, non, répondit Carrasco; elle est si claire, qu'aucune difficulté n'y embarrasse, et que tout le monde la comprend. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la dévorent, les hommes en sont épris, les vieillards la vantent. Finalement, elle est lue et relue par tant de gens, qu'à peine voit-on passer un cheval étique, aussitôt chacun de s'écrier: Voilà Rossinante. Mais ceux qui raffolent le plus de cette lecture, ce sont les pages: il n'y a pas d'antichambre de grand seigneur où l'on ne trouve un DON QUICHOTTE; dès que l'un l'a quitté, l'autre s'en empare; et tous voudraient l'avoir à la fois. Enfin, ce livre est bien le plus agréable et le plus innocent passe-temps que l'on ait encore vu, car on n'y rencontre pas un seul mot qui éveille une pensée déshonnête ou qui prête à une interprétation qui ne soit parfaitement orthodoxe.
Celui qui écrirait autrement mériterait d'être brûlé vif comme faux-monnayeur, reprit don Quichotte. Mais je ne sais vraiment pourquoi l'auteur s'est avisé d'aller mettre dans cette histoire des aventures épisodiques et qui n'ont nul rapport au sujet, alors que les miennes lui fournissaient une si ample matière? Rien qu'avec mes pensées, mes soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes hardies entreprises, n'avait-il pas de quoi remplir plusieurs volumes? Je conclus de tout ceci, seigneur bachelier, que pour composer un livre il faut posséder un jugement solide et un mûr entendement; il n'appartient qu'aux grands esprits de plaisanter avec grâce, de dire des choses piquantes et ingénieuses. Dans la comédie, vous le savez, le rôle le plus difficile à peindre, c'est celui du niais; car il ne faut pas être simple pour savoir le paraître à propos. Je ne dis rien de l'histoire, chose sacrée, qui doit toujours être conforme à la vérité; et cependant on voit des gens qui composent et débitent des livres à la douzaine, comme si c'étaient des beignets.
Il n'y a livre si médiocre qui ne contienne quelque chose de bon, dit le bachelier.
Sans doute, repartit don Quichotte: mais on a vu souvent des écrits vantés tant qu'il restent en portefeuille, être réduits à rien dès qu'ils sont livrés à l'impression.
La raison en est simple, dit Carrasco; un ouvrage imprimé s'examine à loisir, on est à même d'en saisir tous les défauts, et plus la réputation de l'auteur est grande, plus on les relève avec soin. Nos grands poëtes, nos historiens célèbres, ont toujours eu pour envieux cette foule de gens qui n'ayant jamais rien produit, se font un malin plaisir de juger sévèrement les ouvrages d'autrui.
Il ne faut pas s'en étonner, reprit don Quichotte; nous avons quantité de théologiens qui figureraient très-mal en chaire, quoiqu'ils jugent admirablement des sermons.
D'accord, répliqua le bachelier, mais au moins ces rigides censeurs devraient être plus indulgents, et considérer que _si aliquando bonus dormitat Homerus_[73], il a dû se tenir longtemps éveillé pour imprimer à la lumière de son oeuvre le moins d'ombre possible; il se pourrait même que ces prétendus défauts dont ils sont choqués fussent comme ces signes qui relèvent la beauté de certains visages. Aussi, je dis que celui qui publie un livre s'expose à une bien grande épreuve, car, quoi qu'il fasse, il ne pourra jamais plaire à tout le monde.
[73] Si le bon Homère dort quelquefois.
D'après cela, dit don Quichotte, je crois que mon histoire n'aura pas satisfait beaucoup de gens.
Au contraire, repartit le bachelier; comme _stultorum infinitus est numerus_[74], infini est le nombre de ceux à qui a plu cette histoire. On reproche seulement à l'auteur de manquer de mémoire, parce qu'il oublie de faire connaître le voleur qui déroba l'âne de Sancho; en effet, il dit que le grison fut volé, et quelques pages plus loin on revoit Sancho sur son âne, sans qu'on sache comment il l'a retrouvé. On lui reproche encore d'avoir oublié de nous apprendre ce que Sancho fit des cent écus qu'il trouva dans certaine valise; car il n'en est plus question, et l'on serait bien aise de savoir ce qu'ils sont devenus.
[74] Infini est le nombre des fous.
Seigneur bachelier, répondit Sancho, je ne suis guère, à l'heure qu'il est, en état de vous répondre sur tant de points; je viens d'être pris d'une faiblesse d'estomac que je vais m'empresser de guérir avec deux bonnes rasades. Ma ménagère m'attend, et dès que j'aurai fini, je reviendrai vous satisfaire sur l'âne, sur les cent écus, sur tout ce que vous voudrez; et il partit sans attendre de réponse.
Don Quichotte retint Carrasco à dîner; on ajouta deux pigeons à l'ordinaire, ils prirent place à table, et le bachelier se mettant à l'unisson de son hôte, on ne parla que de chevalerie. Après le repas, ils firent la sieste, et quand Sancho revint on reprit la conversation.
CHAPITRE IV
OU SANCHO PANZA RÉPOND AUX QUESTIONS ET ÉCLAIRCIT LES DOUTES DU BACHELIER SAMSON CARRASCO, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'ÊTRE RACONTÉS
Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la conversation précédente, quand, comment et par qui mon âne fut volé. Eh bien, je m'en vais vous le dire. La nuit où, redoutant la Sainte-Hermandad, nous gagnâmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena, après cette maudite aventure des forçats et la rencontre du défunt qu'on menait à Ségovie, nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur d'un bois, et là, lui à cheval, et appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison, tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormîmes comme sur de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du bât pour le soutenir, puis de tirer mon âne d'entre mes jambes sans que je m'en aperçusse.
L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est arrivée à Sacripan, lorsqu'au siége d'Albraque ce larron de Brunel lui déroba son cheval.
Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en m'éveillant, les quatre pieux manquant à la fois, je tombai à terre fort lourdement. Je cherchai mon âne, et je ne le vis plus. Aussitôt mes yeux se remplirent de larmes, et je me livrai à une lamentation telle que si l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir oublié un excellent morceau. A quelque temps de là, comme je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon âne, en habit de bohémien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon maître avait délivré de sa chaîne.
Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho était monté sur ce même grison.
Je n'ai rien à répondre à cela, reprit Sancho, sinon que l'historien s'est trompé ou que c'est une faute de l'imprimeur.
C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent écus? demanda Carrasco.
Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause que ma Thérèse a pris en patience toutes mes courses à la suite du Seigneur don Quichotte; car si, après ma longue absence, j'étais revenu sans âne et sans argent, je n'en aurais pas été quitte à bon marché! Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu'on ne se mette point à éplucher ce que j'ai rapporté, ce que j'ai dépensé; car si tous les coups de bâton que j'ai reçus dans le cours de ces voyages m'étaient comptés seulement quatre maravédis la pièce, mille réaux ne suffiraient pas pour m'en payer la moitié. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mêler de critiquer les autres.
J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire; cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition.
Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte.
Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura l'importance de celle-ci.
Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don Quichotte.
Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes contents.
Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier.
A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en tirer.
Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts, réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir des chevaliers errants.
A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco, et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.
Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux qui avaient besoin du secours de son bras.
Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier _Saint Jacques!_ et _Ferme Espagne!_ d'autant plus que j'ai entendu dire bien des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien son serviteur.
Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta maison.
Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un royaume.
Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de force à gouverner île ou royaume.
Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les moeurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à méconnaître la mère qui vous a mis au monde.
Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera content.