L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 40

Chapter 403,815 wordsPublic domain

La tête brûlée qui para la Manche De plus de dépouilles que Jason de Crète; Le jugement qui eut la girouette pointue, Là où elle aurait dû être plate;

Le bras que sa force a tant allongé, Puisqu'il atteignit du Catay à Gaëte, La Muse la plus affreuse et la plus discrète, Qui grava jamais des vers sur l'airain:

Celui qui laissa en arrière les Amadis, Et fit très-peu de cas des Galaors, S'appuyant sur son amour et sur sa bravoure:

Celui qui fit taire les Bélianes: Celui qui erra çà et là sur Rossinante, Gît ici sous cette pierre froide.

[60] Mot composé de _mono_, singe, et de _congo_, c'est-à-dire singe du Congo, marmot, gros singe.

LE PANIAQUADO[62], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA IN LAUDEM DULCINEÆ DU TOBOSO

SONNET

Celle que vous voyez au visage joufflu, A la forte poitrine et au maintien altier, C'est Dulcinée, reine du Toboso, Dont le grand don Quichotte fut l'adorateur.

Il foula, pour elle, à pied et fatigué, L'un et l'autre flanc de la grande montagne Noire Et les fameux champs de Montiel, Jusqu'à la plaine verdoyante d'Aranjuez.

Par la faute de Rossinante, ô étoile adverse! Cette dame manchoise et cet invincible Chevalier errant, dans leurs jeunes années,

Elle cessa en mourant d'être belle, Et lui, bien qu'il reste écrit sur le marbre, Il ne put échapper à l'amour et aux tromperies.

[62] Ce mot a différentes acceptions, telles que _commensal compagnon_, _partisan déclaré_, etc.

LE CAPRICIEUX TRÈS-DISCRET ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA A LA LOUANGE DE ROSSINANTE, CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

SONNET

Sur le superbe tronc diamanté, Que Mars foule de ses pieds sanglants, Le Manchois frénétique fait flotter son étendard Avec un courage extraordinaire.

Il suspend les armes et le fin acier Avec lequel il détruit, il ravage, il fend, il taille: Nouvelles prouesses; mais l'art invente Un nouveau style pour le nouveau paladin.

Et si la Gaule se glorifie de son Amadis, Dont les braves descendants firent triompher Mille fois la Grèce en propageant sa renommée;

Aujourd'hui le temple où Bellone règne, Couronne don Quichotte, et la Manche se glorifie Plus de lui que la Grèce et la Gaule.

L'oubli ne souillera jamais ses gloires, Car Rossinante même excède en gaillardise Brilladore et Bayard.

DU FACÉTIEUX ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA A SANCHO PANÇA

SONNET

Voici Sancho Pança, petit de corps, Mais d'un grand courage. Miracle étrange! Je vous jure et certifie qu'il fut l'écuyer le plus simple Et sans artifice qu'il y eût au monde.

Il tint à un rien qu'il ne fût comte, Et il l'aurait certes été si les insolences et les injures De ce siècle mesquin qui ne pardonne, pas même A un âne, ne se fussent conjurées pour sa ruine.

C'est sur lui[63] (pardon de le nommer) Que marchait ce paisible écuyer, derrière le paisible Cheval Rossinante, et derrière son maître.

O vaines espérances du monde! Vous passez en promettant le repos, A la fin vous devenez une ombre, de la fumée ou un rêve.

[63] L'âne.

LE CACHIDIABLO[64], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA SUR LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE

ÉPITAPHE

Ci-gît le chevalier Bien moulu et mal errant Que porta Rossinante Par maint et maint sentier.

Sancho Pança le Nigaud Repose aussi près de lui; Ce fut l'écuyer le plus fidèle Parmi tous les écuyers.

[64] Nom d'un fameux renégat.

DU TIQUETOC, ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, SUR LE TOMBEAU DE DULCINÉE DU TOBOSO

ÉPITAPHE

Ici repose Dulcinée, Que, bien que fraîche et dodue, A été changée en poussière et en cendre Par la mort épouvantable et vilaine.

Elle naquit de bonne race, Et eut un certain air de dame; Elle fut la flamme du grand Quichotte Et la gloire de son hameau.

Voici les seuls vers que l'on put lire; l'écriture des autres était tellement vermoulue, qu'on les remit à un académicien pour qu'il les défrichât par conjectures. On a appris qu'il est parvenu à le faire à force de veilles et d'assiduité et qu'il a l'intention de les publier dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte.

LOS ACADÉMICOS DE LA ARGAMASILLA LUGAR DE LA MANCHA _HOC SCRIPSERUNT_ EN VIDA Y MUERTE DEL VALEROSO DON QUIJOTE DE LA MANCHA

EL MONICONGO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, A LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

EPITAFIO

El calvatrueno[61] que adornó la Mancha De mas despojos que Jason de Creta; El juicio que tuvo la veleta, Aguda, donde fuera mejor ancha;

El brazo que su fuerza tanto ensancha, Que llegó del Catay hasta Gaeta, La Musa mas horrenda y mas discreta, Que grabó versos en broncinea plancha:

El que á cola dejó los Amadises, Y en muy poquito á Galaores tuvo, Estribando en su amor y bizarría:

El que hizo callar los Belianises: Aquel que en Rocinante errando anduvo, Yace debajo desta losa fria.

[61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y alocado.

DEL PANIAGUADO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, IN LAUDEM DULCINEÆ DEL TOBOSO

SONETO

Esta que veis de rostro amondongado, Alta de pechos y ademan brioso, Es Dulcinea, Reyna del Toboso, De quien fué el gran Quijote aficionado.

Pisó por ella el uno y otro lado De la gran Sierra Negra, y el famoso Campo de Montiel, hasta el herboso Llano de Aranjuez, á pie y cansado:

Culpa de Rocinante. ¡O dura estrella! Que esta Manchega dama, y este invito Andante caballero, en tiernos años,

Ella dejó muriendo de ser bella, Y él, aunque queda en mármoles escrito, No pudo huir de amor, iras y engaños.

DEL CAPRICHOSO, DISCRETISIMO ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA EN LOOR DE ROCINANTE CABALLO DE DON QUIJOTE DE LA MANCHA

SONETO

En el soberbio tronco diamantino, Que con sangrientas plantas huella Marte, Frenético el Manchego su estandarte Tremola con esfuerzo peregrino.

Cuelga las armas y el acero fino, Con que destroza, asuela, raja y parte: Nuevas proezas; pero inventa el arte. Un nuevo estilo al nuevo Paladino.

Y si de su Amadis se precia Gaula, Por cuyos bravos descendientes Grecia Triunfó mil veces, y su fama ensancha,

Hoy á Quijote le corona el aula Dó Belona preside, y dél se precia Mas que Grecia ni Gaula, la alta Mancha.

Nunca sus glorias el olvido mancha, Pues hasta Rocinante, en ser gallardo, Excede á Brilladoro y á Bayardo.

DEL BURLADOR, ACADÉMICO ARGAMASILLESCO, A SANCHO PANZA

SONETO

Sancho Panza es aqueste en cuerpo chico; Pero grande en valor. ¡Milagro extraño! Escudero el mas simple y sin engaño, Que tuvo el mundo, os juro y certifico.

De ser Conde no estuvo en un tantico, Si no se conjuraran en su daño Insolencias y agravios del tacaño Siglo, que aun no perdonan á un borrico.

Sobre él anduvo (con perdon se miente) Este manso escudero, tras el manso Caballo Rocinante y tras su dueño.

¡O vanas esperanzas de la gente, Como pasais con prometer descanso, Y al fin parais en sombra, en humo, en sueño!

DEL CACHIDIABLO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

EPITAFIO

Aquí yace el Caballero Bien molido y mal andante, A quien llevó Rocinante Por uno y otro sendero.

Sancho Panza el majadero Yace también junto á él, Escudero el mas fiel, Que vió el trato de escudero.

DEL TIQUETOC, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA SEPULTURA DE DULCINEA DEL TOBOSO

EPITAFIO

Reposa aquí Dulcinea, Y aunque de carnes rolliza, La volvió en polvo y ceniza La muerte espantable y fea.

Fué de castiza ralea, Y tuvo asomos de dama, Del gran Quijote fué llama, Y fué gloria de su aldea.

Estos fueron los versos que se pudieron leer: los demás, por estar carcomida la letra, se entregaron á un Académico, para que por conjeturas, los declarase. Tiénese noticia que lo ha hecho á costa de muchas vigilias y mucho trabajo, y que tiene intencion de sacallos á luz, con esperenza de la tercera salida de don Quijote.

_Forse altro canterà con miglior plettro._

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

PRÉFACE

Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plébéien, peu importe, tu dois attendre cette préface, croyant sans doute y trouver des personnalités, des représailles, des injures, contre l'auteur du second _don Quichotte_: je veux parler de celui qui fut, dit-on, engendré à Tordesillas, et naquit à Tarragone[65]. Eh bien, je t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage éveillent la colère dans les plus humbles coeurs, cette règle rencontre une exception dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il n'est qu'un impertinent, un sot, un âne? Eh bien, je n'en n'ai pas même la pensée; qu'il reste avec son péché, qu'il le mange avec son pain, et grand bien lui fasse.

[65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à Tarragone.

Mais ce que je ne puis me résoudre à passer sous silence et à couvrir simplement de mon mépris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus éclatante rencontre[66] qu'aient vue les siècles passés et présents et que puissent voir les siècles à venir.

[66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571.

Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, appréciée par ceux qui savent où elle fut reçue, car mourir en combattant sied mieux au soldat, qu'être libre dans la fuite; et je préfère avoir assisté jadis à cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur la poitrine et au visage sont autant d'étoiles qui nous guident dans le sentier de l'honneur vers le désir des nobles louanges. D'ailleurs est-ce avec les cheveux blancs qu'on écrit? N'est-ce pas plutôt avec l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les années?

Autre chose encore m'a causé du chagrin: cet homme m'appelle envieux et il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que l'on connaît, je n'éprouve que celle qui est sainte, noble, bien intentionnée. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer à un prêtre, surtout quand ce prêtre ajoute à ce respectable caractère le titre de familier du saint-office[67]? Je le déclare ici, mon adversaire se trompe; car de celui qu'il prétend que j'ai voulu désigner, j'adore le génie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et honorable. Quant à mes _Nouvelles_, que cet aristarque trouve plus satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient bonnes, et elles ne pourraient l'être s'il ne s'y trouvait un peu de tout.

[67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du Saint-Office.

Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais il ne faut pas accroître les chagrins d'un homme déjà si affligé, et ceux de ce seigneur doivent être grands puisqu'il dissimule sa patrie et déguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de lèse-majesté. Si donc par aventure tu viens à le connaître, dis-lui de ma part que je ne me tiens nullement pour offensé, que je connais fort bien les piéges du démon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse tendre à un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est capable de composer un livre qui lui procurera autant de renommée que d'argent et autant d'argent que de renommée. A l'appui de ce que j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grâce accoutumée la petite histoire que voici:

«Il y avait à Séville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont fou se soit jamais avisé. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la patte de derrière, lui levait l'autre patte avec la main, après quoi lui introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre bout, et rendait bientôt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait mis en cet état, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lâchait en disant à ceux qui étaient là toujours en grand nombre: «Vos Grâces pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien?» Eh bien, à mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit travail de faire un livre?

Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui est encore un conte de fou et de chien: «Il y avait à Cordoue un fou qui avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre ou en pierre, non des plus légers; quand il apercevait un chien, il s'en approchait avec précaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas à se sauver en jetant des hurlements à ne pas s'arrêter au bout de trois rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que son maître aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perçants. Le mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le bâtonna rondement, en lui disant à chaque coup: «Chien de voleur, ne vois-tu pas que mon chien est un lévrier?» Et après lui avoir répété le mot de lévrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme plâtre. L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante que la première, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrêtait tout court en disant: «Oh! oh! celui-ci est un lévrier.» Depuis lors, tous les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets, étaient pour lui autant de lévriers, et il ne lâchait plus sa pierre. Peut-être en arrivera-t-il de même à cet homme; il n'osera plus lâcher en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus lourd que le marbre.

Quant à la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravédis et que je lui réponds: «Vive pour moi le comte de Lémos, et Dieu pour tous!» Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la libéralité bien connue m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprême charité de l'archevêque de Tolède[68]! Ces deux princes, par leur seule bonté d'âme et sans que je les aie sollicités par aucune espèce d'éloges, ont pris à leur charge le soin de venir généreusement à mon aide, et en cela je me tiens pour plus honoré et plus riche que si la fortune, par une voie ordinaire, m'eût comblé de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvreté peut couvrir d'un nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu jette quelque lumière, fût-ce par les fissures de la détresse, elle finit toujours par être estimée des grands et nobles esprits.

[68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.

Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant à moi, je me contenterai de te faire remarquer que cette seconde partie de _Don Quichotte_, dont je te fais hommage, est taillée sur le même patron, et qu'elle est de même étoffe que la première. Dans cette seconde partie, je te donne mon chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et enterré, afin que personne ne puisse en douter désormais. C'est assez qu'un honnête homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que d'autres prétendent encore y mettre la main. L'abondance des choses, même bonnes, en diminue le prix, tandis que la rareté des mauvaises les fait apprécier en ce point...

J'oubliais de te dire que tu auras bientôt _Persiles_, que je suis en train d'achever, ainsi que la seconde partie de _Galatée_.

L'INGÉNIEUX CHEVALIER

DON QUICHOTTE

DE LA MANCHE

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DE CE QUI SE PASSA ENTRE LE CURÉ ET LE BARBIER AVEC DON QUICHOTTE AU SUJET DE SA MALADIE

Dans la seconde partie de cette histoire, qui contient la troisième sortie de don Quichotte, Cid Hamet Ben-Engeli raconte que le curé et le Barbier restèrent plus d'un mois sans chercher à le voir, pour ne pas lui rappeler par leur présence le souvenir des choses passées. Ils ne laissaient pas néanmoins de visiter souvent sa nièce et sa gouvernante, leur recommandant chaque fois d'avoir grand soin de leur maître, et de lui donner une nourriture bonne pour l'estomac et surtout pour le cerveau, d'où venait, à n'en pas douter, tout son mal. Ces femmes répondaient qu'elles n'auraient garde d'y manquer, d'autant plus que, par moment, leur seigneur paraissait avoir recouvré tout son bon sens. Cette nouvelle causa bien de la joie à nos deux amis, qui s'applaudirent d'autant plus d'avoir employé, pour le ramener chez lui, le stratagème que nous avons raconté dans les chapitres qui terminent la première partie de cette grande et véridique histoire. Toutefois, comme ils tenaient cette guérison pour impossible, ils résolurent de s'en assurer par eux-mêmes, et après s'être promis de ne pas toucher la corde de la chevalerie, dans la crainte de découdre les points d'une blessure si fraîchement fermée[69], ils se rendirent chez don Quichotte, qu'ils trouvèrent dans sa chambre, assis sur son lit, en camisole de serge verte, et coiffé d'un bonnet de laine rouge de Tolède, mais tellement sec et décharné, qu'il ressemblait à une momie. Ils furent très-bien reçus de notre chevalier, qui répondit à leurs questions sur sa santé avec beaucoup de justesse et en termes choisis.

[69] Il était alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures.

Peu à peu la conversation s'engagea, et après avoir causé d'abord de choses indifférentes, on en vint à entamer le chapitre des affaires publiques et des formes de gouvernement. Celui-ci changeait une coutume, celui-là corrigeait un abus; bref, chacun de nos trois amis devint, séance tenante, un nouveau Lycurgue, un moderne Solon, et ils remanièrent si bien l'État, qu'il semblait qu'après l'avoir mis à la forge, ils l'en avaient retiré entièrement remis à neuf. Sur ces divers sujets, don Quichotte montra tant de tact et d'à-propos, que les deux visiteurs ne doutèrent plus qu'il n'eût recouvré tout son bon sens. Présentes à l'entretien, la nièce et la gouvernante versaient des larmes de joie et ne cessaient de rendre grâces à Dieu en voyant leur maître montrer une telle lucidité d'esprit. Mais le curé, revenant sur sa première intention, qui était de ne point parler chevalerie, voulut compléter l'épreuve, afin de s'assurer si cette guérison était réelle ou seulement apparente. De propos en propos, il se mit à conter quelques nouvelles récemment venues de la cour: On tient pour assuré, dit-il, que le Turc fait de grands préparatifs de guerre, et qu'il se dispose à descendre le Bosphore avec une immense flotte; seulement, on ne sait pas sur quels rivages ira fondre une si formidable tempête; il ajouta que la chrétienté en était fort alarmée, et qu'à tout événement Sa Majesté faisait pourvoir à la sûreté du royaume de Naples, des côtes de la Sicile et de l'île de Malte.

Sa Majesté agit en prudent capitaine, dit don Quichotte, lorsqu'elle met ses vastes États sur la défensive, afin que l'ennemi ne les prenne pas au dépourvu. Mais si elle me faisait l'honneur de me demander mon avis, je lui conseillerais une mesure à laquelle elle est, j'en suis certain, bien éloignée de penser à cette heure.

A peine le curé eut-il entendu ces paroles, qu'il se dit en lui-même: Dieu te soit en aide, pauvre don Quichotte; car, si je ne me trompe, te voilà retombé au plus profond de ta démence.

Le barbier, qui avait eu la même pensée, demanda quelle était cette importante mesure, craignant, disait-il, que ce ne fût un de ces impertinents avis qu'on ne se fait pas faute de donner aux princes.

Maître râpeur de barbes, repartit don Quichotte, mon avis n'a rien d'impertinent; il est, au contraire, tout à fait pertinent.

D'accord, répliqua le barbier; cependant l'expérience a prouvé que ces sortes d'expédients sont presque toujours impraticables ou ridicules, quelquefois même contraires à l'intérêt du roi et de l'État.

Soit; mais le mien, reprit don Quichotte, n'est ni impraticable ni ridicule: loin de là, c'est le plus simple et le plus convenable qui puisse se présenter à l'esprit d'un donneur de conseil.

Votre Grâce tarde bien à nous l'apprendre, dit le curé.

Je ne suis pas fort empressé de le faire connaître, répondit don Quichotte, de peur qu'en arrivant aux oreilles de messeigneurs du conseil, l'honneur de l'invention ne soit aussitôt enlevé.

Quant à moi, reprit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes de n'en parler ni à roi, ni _à Roch_, ni à âme qui vive, comme il est dit dans cette romance du curé[70], où l'on avise le roi de ce voleur qui lui avait escamoté cent doublons et sa mule qui allait si bien l'amble.

[70] Allusion à quelque romance populaire de l'époque, aujourd'hui inconnue.

Je ne connais pas cette histoire, dit don Quichotte, mais je tiens le serment pour bon, sachant le seigneur barbier homme de bien.

Et quand cela ne serait pas, reprit le curé, je me porte fort pour lui, et je réponds qu'il n'en parlera pas plus que s'il était né muet.

Et vous, seigneur curé, demanda don Quichotte, quelle sera votre caution?

Mon caractère, répliqua le curé, car il me fait un devoir de garder les secrets.

Eh bien donc, s'écria don Quichotte, j'affirme que si le roi faisait publier à son de trompe que tous les chevaliers qui errent par l'Espagne sont tenus de se rendre à sa cour, à jour nommé, ne s'en présentât-il qu'une demi-douzaine, tel parmi eux, j'en suis certain, pourrait se rencontrer qui viendrait à bout de la puissance du Turc. Que Vos Grâces veuillent bien me prêter attention et suivre mon raisonnement. Est-ce qu'on n'a pas vu maintes fois un chevalier défaire à lui seul une armée de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble ils n'avaient eu qu'une tête à couper? Vive Dieu! si le fameux don Bélianis, ou même un simple rejeton des Amadis de Gaule était encore vivant, et que le Turc se trouvât face à face avec lui, par ma foi, je ne parierais pas pour le Turc. Mais patience, Dieu aura pitié de son peuple, et saura lui envoyer quelque chevalier moins illustre peut-être que ceux des temps passés, qui pourtant ne leur sera point inférieur en vaillance. Je n'en dis pas davantage, Dieu m'entend.

Sainte Vierge! s'écria la nièce, que je meure si mon oncle n'a pas envie de se faire encore une fois chevalier errant!

Oui, oui, repartit don Quichotte, chevalier errant je suis, et chevalier errant je mourrai; que le Turc monte ou descende quand il voudra, et déploie toute sa puissance! je le répète, Dieu m'entend.

Sur ce le barbier prit la parole: Que Vos Grâces, dit-il, me permettent de leur raconter une petite histoire; elle vient ici fort à propos.

Comme il vous plaira, reprit don Quichotte; nous sommes prêts à vous donner audience.