L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 30
En ce jour où fut brisé l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir après la bataille, comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment m'était arrivée cette cruelle disgrâce: Uchali, roi d'Alger et hardi corsaire, ayant pris à l'abordage la galère capitane de Malte, où il n'était resté que trois chevaliers tout couverts de blessures, le bâtiment aux ordres de Jean-André Doria, sur lequel je servais avec ma compagnie, s'avança pour le secourir; je sautai le premier à bord de la galère; mais celle-ci s'étant éloignée avant qu'aucun de mes compagnons pût me suivre, les Turcs me firent prisonnier après m'avoir blessé grièvement. Uchali, comme vous le savez, ayant réussi à s'échapper avec toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la même journée qui rendait la liberté à quinze mille chrétiens enchaînés sur les galères turques, je devins esclave des barbares.
Emmené à Constantinople, où mon maître fut fait général de la mer, en récompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'étendard de l'ordre de Malte, je me trouvai à Navarin l'année suivante, ramant sur la capitane appelée les _Trois-Fanaux_. Là, je pus remarquer comme quoi on laissa échapper l'occasion de détruire toute la flotte turque pendant qu'elle était à l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne doutant point qu'on ne vînt les attaquer, se tenaient déjà prêts à gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils étaient épouvantés depuis l'affaire de Lépante. Mais le ciel en ordonna autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la négligence du général qui commandait les nôtres. En effet, Uchali se retira à Modon, île voisine de Navarin; là, ayant mis ses troupes à terre, il fortifia l'entrée du port, et y resta jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné.
Ce fut dans cette campagne que notre bâtiment, appelé la _Louve_, monté par ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galère que commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruauté, et en était tellement haï, que ceux qui ramaient sur sa galère, se voyant près d'être atteints par la _Louve_, qui les poursuivait vivement, laissèrent en même temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait du gaillard d'arrière de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de banc en banc, de la poupe à la proue et en lui donnant tant de coups de dents, qu'avant qu'il eût atteint le grand mât son âme était dans les enfers.
De retour à Constantinople, nous y apprîmes que notre général don Juan d'Autriche, après avoir emporté d'assaut Tunis, l'avait donné à Muley-Hamet, ôtant ainsi l'espérance d'y rentrer à Muley-Hamida, le More le plus vaillant mais le plus cruel qui fût jamais. Le Grand Turc ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacité qui caractérise la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vénitiens, qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'année suivante, il ordonna de mettre le siége devant la Goulette et devant le fort que don Juan avait commencé à faire élever auprès de Tunis.
Pendant ces événements, j'étais toujours à la chaîne, sans aucun espoir de recouvrer ma liberté, du moins par rançon, car je ne voulais pas donner connaissance à mon père de ma triste situation. Bientôt on sut que la Goulette avait capitulé, puis le fort, assiégés qu'ils étaient par soixante mille Turcs réguliers, et par plus de quatre cent mille Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette, réputée jusqu'alors imprenable, succomba la première malgré son opiniâtre résistance. On a prétendu que ç'avait été une grande faute de s'y enfermer au lieu d'empêcher la descente des ennemis; mais ceux qui parlent ainsi font voir qu'ils n'ont guère l'expérience de la guerre. Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux places, et tenir en même temps la campagne contre une armée si nombreuse? et d'ailleurs où est la place, si forte soit-elle, qui ne finisse par capituler si elle n'est point secourue à temps, surtout quand elle est attaquée par une foule immense et opiniâtre, qui combat dans son pays?
Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'était qu'un repaire de bandits, qui coûtait beaucoup à entretenir et à défendre sans servir à rien qu'à perpétuer la mémoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait besoin de cette masse de pierres pour éterniser son nom. Quant au fort, il coûta cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes en vingt-deux assauts, où les assiégés firent une si opiniâtre résistance et déployèrent une si grande valeur, que des treize cents qui restèrent aucun n'était sans blessures.
Un petit fort, construit au milieu du lac, et où s'était enfermé, avec une poignée d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut contraint de capituler. Il en fut de même du commandant de la Goulette, don Pedro Puerto-Carrero, qui, après s'être distingué par la défense de cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, où on le conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingénieur milanais et très-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il périt dans ces deux siéges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme généreux comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers son frère, le fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus déplorable, c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se confier à des Arabes qui s'étaient offerts à le conduire sous un habit moresque à Tabarca, petit port pour la pêche du corail que possèdent les Génois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui coupèrent la tête, et la portèrent au chef de la flotte turque; celui-ci les récompensa suivant le proverbe castillan: _La trahison plaît, mais non le traître_; car il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amené Doria vivant.
Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar, de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'était un homme d'une grande bravoure, qui avait été enseigne dans le fort: militaire distingué; il possédait de plus un goût singulier pour la poésie; il fut mis sur la même galère que moi, et devint esclave du même maître. Avant de partir, il composa, pour servir d'épitaphe à la Goulette et au fort, deux sonnets que je vais vous réciter, si je m'en souviens; je suis certain qu'ils vous feront plaisir.
En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda ses compagnons, et tous trois se mirent à sourire. Comme le captif allait continuer:
Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar.
Tout ce que je sais, répondit le captif, c'est qu'après deux ans d'esclavage à Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec un espion grec: j'ignore s'il parvint à recouvrer la liberté; mais un an plus tard, je vis le Grec à Constantinople, sans jamais trouver l'occasion de lui demander des nouvelles de leur évasion.
Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon frère; il est maintenant dans son pays en bonne santé, richement marié, et il a trois enfants.
Dieu soit loué! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens, c'est de recouvrer la liberté.
J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frère, reprit le cavalier.
Vous me ferez plaisir de nous les réciter, répondit le captif, et vous vous en acquitterez mieux que moi.
Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette:
CHAPITRE XL
OU SE CONTINUE L'HISTOIRE DU CAPTIF
SONNET
Esprits qui, dégagés des entraves du corps, Jouissez maintenant de cette paix profonde Que jamais les mortels ne goûtent dans le monde, Ce digne et juste prix de vos nobles efforts,
Vous avez su montrer par d'illustres transports Qu'un zèle ardent et saint rend la valeur féconde, Lorsque de votre sang teignant à peine l'onde, Vous fîtes des vainqueurs des montagnes de morts.
Vous manquâtes de vie et non pas de courage, Et vos corps épuisés après tant de carnage, Tombèrent invaincus, les armes à la main.
O valeur immortelle! une seule journée Te fait vivre ici-bas à jamais couronnée, Et le maître du ciel te couronne en son sein.
Je me le rappelle bien, dit le captif.
Quant à celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mémoire, il était ainsi conçu, reprit le cavalier:
Tous ces murs écroulés dans ces plaines stériles, Sont le noble théâtre où trois mille soldats, Pour renaître bientôt en des lieux plus paisibles, Souffrirent par le fer un illustre trépas.
Après avoir rendu leurs remparts inutiles, Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas; Mais leurs corps épuisés, languissants et débiles, Cédèrent sous l'effort d'un million de bras.
C'est là ce lieu fatal où, depuis tant d'années, Par les sévères lois des saintes destinées, On moissonne en mourant la gloire et les lauriers.
Mais jamais cette terre, en prodiges féconde, N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde, Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52].
[52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent démanteler la Goulette, et pour en venir plus promptement à bout, ils la minèrent de trois côtés; mais jamais ils ne purent parvenir à renverser les vieilles murailles, qui semblaient les plus faciles à détruire; tout ce qui restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant. Quant au fort, il était dans un tel état, qu'il ne fut pas besoin de le ruiner davantage. Bref, l'armée retourna triomphante à Constantinople, où Uchali mourut peu de temps après. On l'avait surnommé FARTAX, ce qui en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'était effectivement. Les Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirés de leurs qualités ou de leurs défauts: comme ils ne possèdent que quatre noms, ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligés pour se distinguer entre eux d'emprunter des désignations provenant soit de quelque qualité morale soit de quelque défaut corporel.
Cet Uchali avait commencé par être forçat sur les galères du Grand Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze années. A trente-quatre ans, il se fit renégat pour devenir libre et se venger d'un Turc qui lui avait donné un soufflet. Dans la première rencontre, il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les emplois subalternes, ce dont les favoris même du Grand Seigneur ne sont pas exempts, il devint dey d'Alger, puis général de la mer, ce qui est la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et, à sa religion près, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le nombre s'élevait à plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent partagés entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hérite de ses sujets, et les renégats attachés à sa personne. Quant à moi, j'échus en partage à un renégat vénitien, qui avait été mousse sur un navire tombé au pouvoir d'Uchali, lequel conçut pour lui une si grande affection qu'il en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga. Devenu extrêmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais c'était un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus.
Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une grande joie de me sentir rapproché de l'Espagne, persuadé que je trouverais à Alger, plutôt qu'à Constantinople, quelque moyen de recouvrer ma liberté; car je ne perdais point l'espérance, et quand ce que j'avais projeté ne réussissait pas, je cherchais à m'en consoler en rêvant à d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que les Turcs appellent _bagne_, où ils renferment tous leurs esclaves, ceux qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appelés esclaves de l'_almacen_, comme on dirait en Espagne de l'_ayuntamiento_; ils sont tous employés aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la peine à recouvrer leur liberté, parce qu'étant à tout le monde, et n'appartenant à aucun maître, ils ne savent à qui s'adresser pour traiter de leur rançon. Quant aux esclaves dits _de rachat_, on les place dans ces bagnes jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Là ils ne sont employés à aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail extrêmement pénible. Dès qu'on sut que j'étais capitaine, ce fut inutilement que je me fis pauvre: je fus regardé comme un homme considérable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une chaîne qui faisait voir que je traitais de ma liberté plutôt qu'elle n'était une marque de servitude.
Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves qui n'étaient pas retenus plus étroitement que moi; et bien que nous fussions souvent pressés par la faim, et que nous subissions une foule d'autres misères, rien ne nous affligeait tant que les cruautés qu'Azanaga exerçait à toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne se passait pas de jour qu'il ne fît pendre ou empaler quelques-uns d'entre eux; le moindre supplice consistait à leur couper les oreilles, et pour des motifs si légers, qu'au dire même des Turcs il n'agissait ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire.
Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul le moyen et eut le courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la crainte de le voir empalé, que lui-même enfin le craignît plus d'une fois, jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce Saavedra des choses qui vous intéresseraient beaucoup plus que mes propres aventures; mais, je le répète, cela m'entraînerait trop loin.
Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de l'habitation d'un riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutôt des lucarnes que des fenêtres, encore sont-elles protégées par des jalousies épaisses et serrées. Un jour que j'étais monté sur une terrasse où, pour tuer le temps, je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons, les autres ayant été envoyés au travail, je vis tout à coup sortir d'une de ces lucarnes un mouchoir attaché au bout d'une canne de jonc. Au mouvement de cette canne, qui semblait être un appel, un de mes compagnons s'avança pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci à peine éloigné, la canne reparut aussitôt; un autre voulut recommencer l'épreuve, mais ce fut en vain; le troisième ne fut pas plus heureux. Enfin je voulus éprouver la fortune à mon tour, et dès que je fus sous la fenêtre, la canne tomba à mes pieds. Je m'empressai de dénouer le mouchoir, et j'y trouvai dix petites pièces valant environ dix de nos réaux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la détresse où nous étions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait à moi seul.
Je revins sur la terrasse, et regardant du côté de la fenêtre, j'aperçus une main très-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous devions à une femme cette libéralité. Nous la remerciâmes à la manière des Turcs, en inclinant la tête et le corps, et en croisant les bras sur la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vîmes paraître à la même lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitôt. Cela nous donna à croire que c'était une esclave chrétienne qui nous voulait du bien; néanmoins, d'après la blancheur du bras, et aussi d'après le bracelet que nous avions distingué, nous pensâmes que c'était plutôt une chrétienne renégate que son maître avait épousée, les Mores préférant ces femmes à celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite.
Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachés sur la fenêtre d'où nous avions reçu une si agréable assistance. Quinze jours se passèrent sans qu'on l'ouvrît, et, malgré les peines que nous nous donnâmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque chrétienne renégate, nous ne pûmes rien découvrir, si ce n'est que la maison appartenait à Agimorato, homme considérable, ancien caïd du fort de Bata, emploi des plus importants chez les Mores.
Un jour que nous étions encore tous les quatre seuls dans le bagne, nous aperçûmes de nouveau la canne et le mouchoir: nous répétâmes la même épreuve, et toujours avec le même résultat; la canne ne se rendit qu'à moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or d'Espagne, avec une lettre écrite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la croix, je pris les écus, et nous retournâmes sur la terrasse pour faire notre remercîment ordinaire. Lorsque j'eus fait connaître par signe que je lirais le papier, la main disparut et la fenêtre se referma.
Cette bonne fortune, dans le triste état où nous étions, nous donna une joie extrême et de grandes espérances; mais aucun de nous n'entendait l'arabe, et nous étions fort embarrassés de savoir le contenu de la lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre bienfaitrice avec nous. Enfin le désir de savoir pourquoi on m'avait choisi plutôt que mes compagnons, m'engagea à me confier à un renégat de Murcie qui me témoignait de l'amitié. Je m'ouvris à cet homme après avoir pris toutes les précautions possibles pour l'engager au secret, c'est-à-dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi et assisté les chrétiens, et que son dessein était de s'enfuir dès qu'il en trouverait l'occasion; les renégats se munissent de ces certificats par précaution. Je vous dirai à ce sujet que les uns en usent de bonne foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des chrétiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui tendent à prouver que leur intention était de retourner dans leur pays. Ils évitent ainsi la mort en feignant de se réconcilier avec la religion chrétienne, et sous le voile d'une abjuration simulée, ils vivent en liberté sans qu'on les inquiète; mais le plus souvent, à la première occasion favorable, ils repassent en Barbarie.
Le renégat auquel je m'étais confié avait une attestation semblable de tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient soupçonné, il aurait été brûlé vif. Après avoir pris mes précautions avec lui, et sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage, de me lire ce billet que je disais avoir trouvé dans un coin de ma prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et après l'avoir lu deux ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet écrit, sans qu'il y manque un seul mot; je vous avertis seulement que _Lela Marien_ veut dire vierge Marie, et _Allah_, Dieu.
Tel était le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma mémoire:
«Lorsque j'étais enfant, une femme, esclave de mon père, m'apprit en notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de _Lela Marien_. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point dans le feu éternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommandé d'aller chez les chrétiens voir _Lela Marien_, qui m'aime beaucoup. De cette fenêtre, j'ai aperçu bien des chrétiens; mais je dois l'avouer, toi seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu'à toi que je sois ta femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que _Lela Marien_ saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai écrit cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier à aucun More, parce qu'ils sont tous traîtres. Aussi cela me cause beaucoup d'inquiétude; car si mon père vient à en avoir connaissance, je suis perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta réponse; si tu ne trouves personne qui sache écrire en arabe, explique-moi par signes ce que tu auras à me dire. _Lela Marien_ me le fera comprendre. Je te recommande à Dieu et à elle, et encore à cette croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommandé de le faire.»
Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son coeur malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à la lettre.
En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce qui m'est arrivé dans mon esclavage:
«Le véritable _Allah_ vous conserve, madame, et la bienheureuse _Lela Marien_, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au coeur le désir d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la reçois de grand coeur et avec une joie extrême; et dès à présent je vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable _Allah_ et _Lela Marien_ vous conservent!»