L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 28

Chapter 283,949 wordsPublic domain

Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet, car pendant tout le chemin je n'ai vu qu'une seule fois son visage; mais en revanche je l'ai entendue bien souvent soupirer et se plaindre: à chaque instant on dirait qu'elle va rendre l'âme. Au reste, il ne faut pas s'étonner si je ne puis vous en dire plus long: depuis deux jours seulement, mon camarade et moi nous avons rencontré ces cavaliers en chemin, et ils nous ont engagés à les suivre en Andalousie, avec promesse de nous récompenser largement.

Vous savez au moins leurs noms? demanda le curé.

Pas davantage, répondit le valet; ils voyagent sans mot dire, et on les prendrait pour des chartreux. Depuis que nous sommes à leurs ordres, nous n'avons entendu que les soupirs et les plaintes de cette pauvre dame, qu'on emmène, si je ne me trompe, contre son gré. Autant que je puis en juger par son habit, elle est religieuse, ou va bientôt le devenir; et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas de goût pour le couvent qu'elle est si mélancolique.

Cela se pourrait, dit le curé. Là-dessus il revint trouver Dorothée, qui, ayant aussi entendu les soupirs de la dame voilée, s'était empressée de lui offrir ses soins. Comme celle-ci ne répondait rien, le cavalier masqué qui l'avait descendue de cheval s'approcha de Dorothée et lui dit: Ne perdez point votre temps, madame, à faire des offres de service à cette femme; elle est habituée à ne tenir aucun compte de ce qu'on fait pour elle; et ne la forcez point de parler, si vous ne voulez entendre sortir de sa bouche quelque mensonge.

Je n'ai jamais menti, repartit fièrement la dame affligée, et c'est pour avoir été trop sincère que je suis dans la triste position où l'on me voit; je n'en veux d'autre témoin que vous-même, car c'est par trop de franchise de ma part que vous êtes devenu faux et menteur.

Quels accents! s'écria Cardenio, qui de la chambre où il était entendit distinctement ces paroles.

Au cri de Cardenio, la dame voulut s'élancer; mais le cavalier masqué qui ne l'avait pas quittée un seul instant l'en empêcha. Dans le mouvement qu'elle fit, son voile tomba, et laissa voir, malgré sa pâleur, une beauté incomparable. Occupé à la retenir, le cavalier dont nous venons de parler laissa aussi tomber son masque, et, Dorothée ayant levé les yeux, reconnut don Fernand; elle poussa un grand cri et tomba évanouie entre les mains du barbier, qui se trouvait à ses côtés. Le curé accourut et écarta son voile afin de lui jeter de l'eau au visage; alors don Fernand, car c'était lui, reconnut Dorothée et resta comme frappé de mort. Malgré son trouble, il continuait à retenir Luscinde, qui faisait tous ses efforts pour lui échapper, depuis qu'elle avait entendu Cardenio. Celui-ci, de son côté, ayant deviné Luscinde au son de sa voix, s'élança hors de la chambre, et le premier objet qui frappa sa vue, ce fut don Fernand, lequel ne fut pas moins saisi en voyant Cardenio. Tous quatre étaient muets d'étonnement, et pouvaient à peine comprendre ce qui venait de se passer. Après qu'ils se furent pendant quelque temps regardés en silence, Luscinde, prenant la parole, dit à don Fernand:

Seigneur, il est temps de cesser une violence aussi injuste; laissez-moi retourner au chêne dont je suis le lierre, à celui dont vos promesses ni vos menaces n'ont pu me séparer. Voyez par quels chemins étranges et pour nous inconnus le ciel m'a ramenée devant celui qui a ma foi. Mille épreuves pénibles vous ont déjà prouvé que la mort seule aurait le pouvoir de l'effacer de mon souvenir; aujourd'hui désabusé par ma constance, changez, s'il le faut, votre amour en haine, votre bienveillance en fureur, ôtez-moi la vie; la mort me sera douce aux yeux de mon époux bien-aimé.

Dorothée, revenue peu à peu de son évanouissement, devinant à ces paroles que la dame qui parlait était Luscinde, et voyant que don Fernand la retenait toujours sans répondre un seul mot, alla se jeter à ses genoux, et lui dit, en fondant en larmes:

O mon seigneur, si les rayons de ce soleil que tu tiens embrassé ne t'ont point encore ôté la lumière des yeux, tu auras bientôt reconnu que celle qui tombe à tes pieds est, tant qu'il te plaira qu'elle le soit, la triste et malheureuse Dorothée. Oui je suis cette humble paysanne, que, soit bonté, soit caprice, tu as voulu élever assez haut pour oser se dire à toi; je suis cette jeune fille si heureuse dans la maison de son père, et qui, contente de sa condition, n'avait connu encore aucun désir quand tu vins troubler son innocence et son repos, et que tu lui fis ressentir les premiers tourments de l'amour. Tu dois te rappeler, seigneur, que tes promesses et tes présents furent inutiles, et que, pour m'entretenir quelques instants, il te fallut recourir à la ruse. Que n'as-tu pas fait pour me persuader de ton amour? Cependant, à quel prix es-tu venu à bout de ma résistance? Je ne me défends pas d'avoir été touchée par tes soupirs et par tes larmes, et d'avoir ressenti pour toi de la tendresse; mais, tu le sais, je ne me rendis qu'à l'honneur d'être ta femme, et sur la foi que tu m'en donnas après avoir pris le ciel à témoin par des serments solennels. Trahiras-tu, seigneur, à la fois tant d'amour et de constance? Et si tu ne peux être à Luscinde puisque tu es à moi, et que Luscinde ne saurait t'appartenir puisqu'elle est à Cardenio, rends-les l'un à l'autre; et rends-moi don Fernand, sur lequel j'ai des droits si légitimes.

Ces paroles, Dorothée les prononça d'un ton si touchant et en versant tant de larmes, que chacun en fut attendri. Don Fernand l'écouta d'abord sans répondre un mot; mais la voyant affligée au point d'en mourir de douleur, il se sentit tellement ému, que, rendant la liberté à Luscinde, il tendit les bras à Dorothée, en s'écriant: Tu as vaincu, belle Dorothée.

Encore mal remise de son évanouissement, Luscinde, que don Fernand venait de quitter sans qu'elle s'y attendît, fut bien près de défaillir; mais Cardenio, rapide comme l'éclair, s'empressa de la soutenir, en lui disant: Noble et loyale Luscinde, puisque le ciel permet enfin qu'on vous laisse en repos, vous ne sauriez trouver un plus sûr asile qu'entre les bras d'un homme qui vous a si tendrement aimée toute sa vie.

A ces mots, Luscinde tourna la tête, et achevant de reconnaître Cardenio, elle se jeta à son cou. Quoi! c'est vous, cher Cardenio! lui dit-elle; suis-je assez heureuse pour revoir, en dépit du destin contraire, la seule personne que j'aime au monde?

Les marques de tendresse prodiguées par Luscinde à Cardenio firent une telle impression sur don Fernand, que Dorothée, dont les yeux ne le quittaient pas, le voyant changer de couleur et prêt à mettre l'épée à la main, se jeta au-devant de lui, et embrassant ses genoux: Seigneur, qu'allez-vous faire? lui dit-elle: votre femme est devant vos yeux, vous venez de la reconnaître à l'instant même, et pourtant vous songez à troubler des personnes que l'amour unit depuis longtemps. Quels sont vos droits pour y mettre obstacle? Pourquoi vous offenser des témoignages d'amitié qu'ils se donnent? Sachez, seigneur, combien j'ai souffert; ne me causez pas, je vous en conjure, de nouveaux chagrins; et si mon amour et mes larmes ne peuvent vous toucher, rappelez votre raison, songez à vos serments, et conformez-vous à la volonté du ciel.

Pendant que Dorothée parlait ainsi, Cardenio tenant Luscinde embrassée, ne quittait pas des yeux son rival, afin de ne point se laisser surprendre; mais ceux qui accompagnaient don Fernand étant accourus, le curé se joignit à eux, et tous, y compris Sancho Panza, se jetèrent à ses pieds, le suppliant d'avoir pitié des larmes de Dorothée, puisqu'il lui avait fait l'honneur de la reconnaître pour sa femme. Considérez, seigneur, disait le curé, que ce n'est point le hasard, comme pourraient le faire croire les apparences, mais une intention particulière de la Providence, qui vous a tous réunis d'une façon si imprévue; croyez que la mort seule peut enlever Luscinde à Cardenio, et que dût-on les séparer avec le tranchant d'une épée, la mort qui les frapperait du même coup leur semblerait douce. Dans les cas désespérés, ce n'est pas faiblesse que de céder à la raison. D'ailleurs la charmante Dorothée ne possède-t-elle pas tous les avantages qu'on peut souhaiter dans une femme? Elle est vertueuse, elle vous aime; vous lui avez donné votre foi, et vous avez reçu la sienne: qu'attendez-vous pour lui rendre justice?

Persuadé par ces raisons auxquelles chacun ajouta la sienne, don Fernand qui, malgré tout, avait l'âme généreuse, s'attendrit, et pour le prouver: Levez-vous, madame, dit-il à Dorothée: je ne puis voir à mes pieds celle que je porte en mon coeur, et qui me prouve tant de constance et tant d'amour; oubliez mon injustice et les chagrins que je vous ai causés: la beauté de Luscinde doit me servir d'excuse. Qu'elle vive tranquille et satisfaite pendant longues années avec son Cardenio, je prierai le ciel à genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothée.

En disant cela, don Fernand l'embrassait avec de telles expressions de tendresse, qu'il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Cardenio, Luscinde et tous ceux qui étaient présents furent si sensibles à la joie de ces amants, qu'ils ne purent s'empêcher d'en répandre. Sancho lui-même pleura de tout son coeur; mais il avoua depuis que c'était du regret de voir que Dorothée n'étant plus reine de Micomicon, il se trouvait frustré des faveurs qu'il en attendait.

Luscinde et Cardenio remercièrent don Fernand de la noblesse de ses procédés, et en termes si touchants que, ne sachant comment répondre, il les embrassa avec effusion. Il demanda ensuite à Dorothée par quel hasard elle se trouvait dans un pays si éloigné du sien. Dorothée lui raconta les mêmes choses qu'au curé et à Cardenio, et charma tout le monde par le récit de son histoire.

Don Fernand raconta, à son tour, ce qui s'était passé dans la maison de Luscinde, le jour de la cérémonie nuptiale, quand le billet par lequel elle déclarait avoir donné sa foi à Cardenio fut trouvé dans son sein. Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne m'eussent retenu. Enfin je quittai la maison plein de fureur, et ne respirant que la vengeance. Le lendemain, j'appris la fuite de Luscinde, sans que personne pût m'indiquer le lieu de sa retraite. Mais quelque temps après, ayant appris qu'elle s'était retirée dans un couvent, décidée à y passer le reste de ses jours, je me fis accompagner de trois cavaliers, puis ayant épié le moment où la porte était ouverte, je parvins à l'enlever sans lui laisser le temps de se reconnaître; ce qui ne fut pas difficile, puisque ce couvent était dans la campagne et loin de toute habitation. Il ajouta que lorsque Luscinde se vit entre ses bras, elle s'était d'abord évanouie; mais qu'ayant repris ses sens, elle n'avait cessé de gémir sans vouloir prononcer un seul mot, et qu'en cet état ils l'avaient amenée jusqu'à cette hôtellerie, où le ciel réservait une si heureuse fin à toutes leurs aventures.

CHAPITRE XXXVII

OU SE POURSUIT L'HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE MICOMICON, AVEC D'AUTRES PLAISANTES AVENTURES

Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée de voir ses espérances s'en aller en fumée depuis que la princesse de Micomicon était redevenue Dorothée, et le géant Pandafilando don Fernand, pendant que son maître dormait comme un bienheureux sans s'inquiéter de ce qui se passait.

Dorothée se trouvait si satisfaite de son changement de fortune, qu'elle croyait rêver encore; Cardenio et Luscinde ne pouvaient comprendre cette fin si prompte de leurs malheurs, et don Fernand rendait grâces au ciel de lui avoir fourni le moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable où son honneur et son salut couraient tant de risques; finalement, tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie faisaient éclater leur joie de l'heureux dénoûment qu'avaient eu des affaires si désespérées. Le curé, en homme d'esprit, arrangeait toute chose à merveille, et félicitait chacun d'eux en particulier d'être la cause d'un bonheur dont ils jouissaient tous. Mais la plus contente était l'hôtesse, à qui Cardenio et le curé avaient promis de payer le dégât qu'avait fait notre chevalier.

Le seul Sancho était triste et affligé, comme on l'a déjà dit; aussi entrant d'un air tout piteux dans la chambre de son maître, qui venait de se réveiller: Seigneur Triste-Figure, lui dit-il, Votre Grâce peut dormir tant qu'il lui plaira, sans se mettre en peine de rétablir la princesse dans ses États, ni de tuer aucun géant; l'affaire est faite et conclue.

Je le crois bien, dit don Quichotte, puisque je viens de livrer à ce mécréant le plus formidable combat que j'aurai à soutenir de ma vie, et que d'un seul revers d'épée je lui ai tranché la tête. Aussi je t'assure que son sang coulait comme une nappe d'eau qui tomberait du haut d'une montagne.

Dites plutôt comme un torrent de vin rouge, reprit Sancho; car Votre Grâce saura, si elle ne le sait pas encore, que le géant mort est tout simplement une outre crevée, et le sang répandu, six mesures de vin rouge qu'elle avait dans le ventre; quant à la tête coupée, autant en emporte le vent, et que le reste s'en aille à tous les diables.

Que dis-tu là, fou? repartit don Quichotte; as-tu perdu l'esprit?

Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, et venez voir le bel exploit que vous avez fait, et la besogne que nous aurons à payer; sans compter qu'à cette heure la princesse de Micomicon est métamorphosée en une simple dame, qui s'appelle Dorothée, et bien d'autres aventures qui ne vous étonneront pas moins si vous y comprenez quelque chose.

Rien de cela ne peut m'étonner, répliqua don Quichotte; car, s'il t'en souvient, la première fois que nous vînmes ici, ne t'ai-je pas dit que tout y était magie et enchantement? Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui?

Je pourrais vous croire, répondit Sancho, si mon bernement avait été de la même espèce; mais il ne fut que trop véritable, et je remarquai fort bien que notre hôtelier, le même qui est là, tenait un des coins de la couverture, à telles enseignes que le traître, en riant de toutes ses forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or, lorsqu'on reconnaît les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens que c'est seulement une mauvaise aventure.

Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remédier. En attendant, aide-moi à m'habiller, que je me lève et que j'aille voir toutes ces transformations dont tu parles.

Pendant que don Quichotte s'habillait, le curé apprenait à don Fernand et à ses compagnons quel homme était notre héros, et la ruse qu'il avait fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il se croyait exilé par les dédains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut la plus étrange espèce de folie qui se pût imaginer. Le curé ajouta que l'heureuse métamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener à bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagème pour ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien déranger à leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de Dorothée. Non, non, s'écria don Fernand, Dorothée achèvera ce qu'elle a entrepris. Je serai bien aise de contribuer à la guérison de ce pauvre gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui.

Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte armé de pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossué sur la tête, la rondache au bras, la lance à la main. Cette étrange apparition frappa de surprise don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec étonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette contenance calme et fière, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Après quelques instants de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et solennelle, les yeux fixés sur Dorothée, s'exprima de la sorte:

Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre grandeur s'est évanouie, puisque de reine que vous étiez, vous êtes redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand enchanteur, le roi votre père, dans la crainte que je ne parvinsse pas à vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'il s'est trompé lourdement, et qu'il connaît bien peu les traditions de la chevalerie; car s'il les eût lues et relues aussi souvent et avec autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu à chaque page que des chevaliers d'un renom moindre, sans vanité, que le mien, ont mis fin à des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas merveille, je vous assure, de venir à bout d'un géant, quelles que soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis mesuré avec un de ces fiers-à-bras; aussi je me tairai, de peur d'être accusé de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre, parlera pour moi, et au moment où l'on y pensera le moins.

Vous vous êtes escrimé contre des outres pleines de vin, et non pas contre un géant, s'écria l'hôtelier, à qui don Fernand imposa silence aussitôt.

J'ajoute, très-haute et déshéritée princesse, poursuivit don Quichotte, que si c'est pour un pareil motif que le roi votre père a opéré cette métamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune créance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse triompher à l'aide de cette épée; et c'est par elle que, mettant à vos pieds la tête de votre redoutable ennemi, je vous rétablirai dans peu sur le trône de vos ancêtres.

Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse; et Dorothée, sachant qu'elle faisait plaisir à don Fernand en continuant la ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don Quichotte dans son pays, répondit avec gravité: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a dit que je suis transformée est dans l'erreur. Il est survenu, j'en conviens, un agréable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empêche pas d'être aujourd'hui ce que j'étais hier, et d'avoir toujours le même désir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le trône de mes ancêtres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon père n'ait été un homme aussi prudent qu'avisé, puisque sa science lui a révélé un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs. En effet, le bonheur de votre rencontre a été pour moi d'un tel prix, que sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me reste à faire, c'est de nous mettre en route dès demain; aujourd'hui il serait trop tard. Quant à l'issue de l'entreprise, je l'abandonne à Dieu, et m'en remets à votre courage.

A peine Dorothée eut-elle achevé de parler, que don Quichotte, apostrophant Sancho d'un ton courroucé: Petit Sancho, lui dit-il, tu es bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi un peu, scélérat, ne viens-tu pas de m'assurer à l'instant que la princesse n'était plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothée, et la tête du géant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui m'ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois trouvé de ma vie. Par le Dieu vivant, s'écria-t-il en grinçant des dents, si je ne me retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais d'exemple à tous les écuyers fallacieux et retors qui auront jamais l'honneur de suivre des chevaliers errants.

Seigneur, répondit Sancho, que Votre Grâce ne se mette point en colère; il peut se faire que je me sois trompé quant à la transformation de madame la princesse; mais pour ce qui est des outres percées, et du vin au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes criblées de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout à l'heure, quand il faudra faire frire les oeufs, c'est-à-dire quand on vous demandera le payement du dégât que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis de toute mon âme, d'autant mieux que j'y trouve aussi mon compte.

En ce cas, Sancho, répliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un imbécile; pardonne-moi, et n'en parlons plus.

Très-bien, s'écria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le voyage à demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu'à passer la nuit agréablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le seigneur don Quichotte pour être témoins des merveilleuses prouesses qu'il doit accomplir.

C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre héros; je suis extrêmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne opinion qu'elle a de moi, et je tâcherai de ne pas la démériter, dût-il m'en coûter la vie, et plus encore, s'il est possible.

Il se faisait un long échange d'offres de services entre don Quichotte et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur dont le costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des Mores, vêtu qu'il était d'une casaque de drap bleu fort courte et sans collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et le bonnet de même couleur. Il portait un cimeterre à sa ceinture. Une femme vêtue à la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habillée d'une longue robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un âne. Le captif paraissait avoir quarante ans; il était d'une taille robuste et bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on jugeait à sa démarche qu'il devait être de noble condition. En entrant dans l'hôtellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrarié quand on lui répondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothée et les femmes de la maison, attirées par la nouveauté d'un costume qu'elles ne connaissaient pas, s'approchèrent de l'étrangère; après l'avoir bien considérée, Dorothée, qui avait remarqué son déplaisir, lui dit: Il ne faut point vous étonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les commodités désirables, c'est l'ordinaire des hôtelleries; mais si vous consentez à partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde, peut-être avouerez-vous n'avoir point rencontré dans le cours de votre voyage un meilleur gîte que celui-ci, et où l'on vous ait fait un meilleur accueil. L'étrangère ne répondit rien; mais croisant ses bras sur sa poitrine, elle baissa la tête pour témoigner qu'elle se sentait obligée; son silence ainsi que sa manière de saluer firent penser qu'elle était musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol.

Mesdames, répondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne répond pas à vos questions.

Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services autant qu'il dépend de nous et que le lieu le permet.

Je vous rends grâces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif; et je suis d'autant plus touché de vos offres de service, que je vois qu'elles sont faites par des personnes de qualité.

Cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? demanda Dorothée, car son habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre religion.

Elle est née musulmane, répondit le captif; mais au fond de l'âme elle est chrétienne et ne souhaite rien tant que de le devenir.

Est-elle baptisée? demanda Luscinde.