L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 21

Chapter 214,011 wordsPublic domain

En ce moment le jeune homme ayant ôté sa montera pour secouer sa chevelure, déroula des cheveux blonds si beaux, qu'Apollon en eût été jaloux. Ils reconnurent alors que celui qu'ils avaient pris pour un paysan était une femme délicate et des plus belles. Cardenio lui-même avoua qu'après Luscinde il n'avait jamais rien vu de comparable. En démêlant les beaux cheveux dont les tresses épaisses la couvraient tout entière, à ce point que de tout son corps on n'apercevait que les pieds, la jeune fille laissa voir des bras si bien faits, et des mains si blanches qu'elles semblaient des flocons de neige, et que l'admiration et la curiosité de ceux qui l'épiaient s'en augmentant, ils se levèrent afin de la voir de plus près, et apprendre qui elle était. Au bruit qu'ils firent, la jeune fille tourna la tête, en écartant les cheveux qui lui couvraient le visage; mais à peine eut-elle aperçu ces trois hommes, que, sans songer à rassembler sa chevelure, et oubliant qu'elle avait les pieds nus, elle saisit un petit paquet de hardes, et se mit à fuir à toutes jambes. Mais ses pieds tendres et délicats ne purent supporter longtemps la dureté des cailloux, elle tomba, et ceux qu'elle fuyait étant accourus à son secours, le curé lui cria:

Arrêtez, Madame; ne craignez rien, qui que vous soyez; nous n'avons d'autre intention que de vous servir. En même temps il s'approcha d'elle et la prit par la main; la voyant étonnée et confuse, il continua de la sorte:

Vos cheveux, Madame, nous ont découvert ce que vos vêtements nous cachaient: preuves certaines qu'un motif impérieux a pu seul vous forcer à prendre un déguisement si indigne de vous, et vous conduire au fond de cette solitude où nous sommes heureux de vous rencontrer, sinon pour faire cesser vos malheurs, au moins pour vous offrir des consolations. Il n'est point de chagrins si violents que la raison et le temps ne parviennent à adoucir. Si donc vous n'avez pas renoncé à la consolation et aux conseils des humains, je vous supplie de nous apprendre le sujet de vos peines, et d'être persuadée que nous vous le demandons moins par curiosité que dans le dessein de les adoucir en les partageant.

Pendant que le curé parlait ainsi, la belle inconnue le regardait, interdite et comme frappée d'un charme, semblable en ce moment à l'ignorant villageois auquel on montre à l'improviste des choses qu'il n'a jamais vues; enfin le curé lui ayant laissé le temps de se remettre, elle laissa échapper un profond soupir et rompit le silence en ces termes:

Puisque la solitude de ces montagnes n'a pu me cacher, et que mes cheveux m'ont trahi, il serait désormais inutile de feindre avec vous, en niant une chose dont vous ne pouvez plus douter; et puisque vous désirez entendre le récit de mes malheurs, j'aurais mauvaise grâce de vous le refuser après les offres obligeantes que vous me faites. Toutefois, je crains bien de vous causer moins de plaisir que de compassion, parce que mon infortune est si grande, que vous ne trouverez ni remède pour la guérir, ni consolation pour en adoucir l'amertume. Aussi ne révélerai-je qu'avec peine des secrets que j'avais résolu d'ensevelir avec moi dans le tombeau, car je ne puis les raconter sans me couvrir de confusion; mais trouvée seule et sous des habits d'homme, dans un lieu si écarté, j'aime mieux vous les révéler que de laisser le moindre doute sur mes desseins et ma conduite.

Cette charmante fille, ayant parlé de la sorte, s'éloigna un peu pour achever de s'habiller; puis, s'étant rapprochée, elle s'assit sur l'herbe, et après s'être fait violence quelque temps pour retenir ses larmes, elle commença ainsi:

Je suis née dans une ville de l'Andalousie, dont un duc porte le nom, ce qui lui donne le titre de grand d'Espagne. Mon père, un de ses vassaux, n'est pas d'une condition très-relevée; mais il est riche, et si les biens de la nature eussent égalé chez lui ceux de la fortune, il n'aurait pu rien désirer au delà, et moi-même je serais moins à plaindre aujourd'hui; car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui qu'ont mes parents de n'être point d'illustre origine. Ils ne sont pourtant pas d'une extraction si basse qu'elle doive les faire rougir: ils sont laboureurs de père en fils, d'une race pure et sans mélange; ce sont de vieux chrétiens, et leur ancienneté, jointe à leurs grands biens et à leur manière de vivre, les élève beaucoup au-dessus des gens de leur profession, et les place presque au rang des plus nobles. Comme je suis leur unique enfant, ils m'ont toujours tendrement chérie; et ils se trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille que de toute leur opulence. De même que j'étais maîtresse de leur coeur, je l'étais aussi de leur bien; tout passait par mes mains dans notre maison, les affaires du dehors comme celles du dedans; et comme ma circonspection et mon zèle égalaient leur confiance, nous avions vécu jusque-là heureux et en repos. Après les soins du ménage, le reste de mon temps était consacré aux occupations ordinaires des jeunes filles, telles que le travail à l'aiguille, le tambour à broder, et bien souvent le rouet; quand je quittais ces travaux, c'était pour faire quelque lecture utile, ou jouer de quelque instrument, ayant reconnu que la musique met le calme dans l'âme et repose l'esprit fatigué. Telle était la vie que je menais dans la maison paternelle. Si je vous la raconte avec ces détails, ce n'est pas par vanité, mais pour vous apprendre que ce n'est pas ma faute si je suis tombée de cette heureuse existence dans la déplorable situation où vous me voyez aujourd'hui. Pendant que ma vie se passait ainsi dans une espèce de retraite comparable à celle des couvents, ne voyant d'autres gens que ceux de notre maison, ne sortant jamais que pour aller à l'église, toujours de grand matin et en compagnie de ma mère, le bruit de ma beauté commença à se répandre, et l'amour vint me troubler dans ma solitude. Un jour à mon insu, le second fils de ce duc dont je vous ai parlé, nommé don Fernand, me vit...

A ce nom de Fernand, Cardenio changea de couleur, et laissa paraître une si grande agitation, que le curé et le barbier, qui avaient les yeux sur lui, craignirent qu'il n'entrât dans un de ces accès de fureur dont ils avaient appris qu'il était souvent atteint. Heureusement qu'il n'en fut rien: seulement il se mit à considérer fixement la belle inconnue, attachant sur elle ses regards, et cherchant à la reconnaître; mais, sans faire attention aux mouvements convulsifs de Cardenio, elle continua son récit.

Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, comme il l'avoua depuis, qu'il ressentit cette passion violente dont il donna bientôt des preuves. Pour achever promptement l'histoire de mes malheurs, et ne point perdre de temps en détails inutiles, je passe sous silence les ruses qu'employa don Fernand pour me révéler son amour: il gagna les gens de notre maison; il fit mille offres de services à mon père, l'assurant de sa faveur en toutes choses. Chaque jour ce n'étaient que divertissements sous mes fenêtres, et la nuit s'y passait en concerts de voix et d'instruments. Il me fit remettre, par des moyens que j'ignore encore, un nombre infini de billets pleins de promesses et de tendres sentiments. Cependant tout cela ne faisait que m'irriter, bien loin de me plaire et de m'attendrir, et dès lors je regardai don Fernand comme un ennemi mortel. Ce n'est pas qu'il me parût aimable, et que je ne sentisse quelque plaisir à me voir recherchée d'un homme de cette condition; de pareils soins plaisent toujours aux femmes, et la plus farouche trouve dans son coeur un peu de complaisance pour ceux qui lui disent qu'elle est belle; mais la disproportion de fortune était trop grande pour me permettre des espérances raisonnables, et ses soins trop éclatants pour ne pas m'offenser. Les conseils de mes parents, qui avaient deviné don Fernand, achevèrent de détruire tout ce qui pouvait me flatter dans sa recherche. Un jour mon père, me voyant plus inquiète que de coutume, me déclara que le seul moyen de faire cesser ses poursuites et de mettre un obstacle insurmontable à ses prétentions, c'était de prendre un époux, que je n'avais qu'à choisir, dans la ville ou dans notre voisinage, un parti à mon gré, et qu'il ferait tout ce que je pouvais attendre de son affection.

Je le remerciai de sa bonté, et répondis que n'ayant encore jamais pensé au mariage, j'allais songer à éloigner don Fernand, d'une autre manière, sans enchaîner pour cela ma liberté. Je résolus dès lors de l'éviter avec tant de soin, qu'il ne trouvât plus moyen de me parler. Une manière de vivre si réservée ne fit que l'exciter dans son mauvais dessein, je dis mauvais dessein, parce que, s'il avait été honnête, je ne serais pas dans le triste état où vous me voyez. Mais quand don Fernand apprit que mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me posséder, ou que j'eusse plus de gardiens pour me défendre, il résolut d'entreprendre ce que je vais vous raconter.

Une nuit que j'étais dans ma chambre, avec la fille qui me servait, ma porte bien fermée pour être en sûreté contre la violence d'un homme que je savais capable de tout oser, il se dressa subitement devant moi. Sa vue me troubla à tel point que, perdant l'usage de mes sens, je ne pus articuler un seul mot pour appeler du secours. Profitant de ma faiblesse et de mon étonnement, don Fernand me prit entre ses bras, me parla avec tant d'artifice, et me montra tant de tendresse, que je n'osais appeler quand je m'en serais senti la force. Les soupirs du perfide donnaient du crédit à ses paroles, et ses larmes semblaient justifier son intention; j'étais jeune et sans expérience dans une matière où les plus habiles sont trompées. Ses mensonges me parurent des vérités, et touchée de ses soupirs et de ses larmes, je sentais quelques mouvements de compassion. Cependant, revenue de ma première surprise, et commençant à me reconnaître, je lui dis avec indignation:

Seigneur, si en même temps que vous m'offrez votre amitié, et que vous m'en donnez des marques si étranges, vous me permettiez de choisir entre cette amitié et le poison, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie, je n'aurais pas de peine à sacrifier l'une à l'autre. Je suis votre vassale, et non votre esclave; et je m'estime autant, moi fille obscure d'un laboureur, que vous, gentilhomme et cavalier. Ne croyez donc pas m'éblouir par vos richesses, ni me tenter par l'éclat de vos grandeurs. C'est à mon père à disposer de ma volonté, et je ne me rendrai jamais qu'à celui qu'il m'aura choisi pour époux. Si donc, vous m'estimez comme vous le dites, abandonnez un dessein qui m'offense et ne peut jamais réussir. Pour que je jouisse paisiblement de la vie, laissez-moi l'honneur, qui en est inséparable; et puisque vous ne pouvez être mon époux, ne prétendez pas à un amour que je ne puis donner à aucun autre.

S'il ne faut que cela pour te satisfaire, répondit le déloyal cavalier, je suis trop heureux que ton amour soit à ce prix. Je t'offre ma main, charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), et pour témoins de mon serment je prends le ciel, à qui rien n'est caché, et cette image de la Vierge qui est devant nous.

Le nom de Dorothée fit encore une fois tressaillir Cardenio, et le confirma dans l'opinion qu'il avait eue dès le commencement du récit; mais pour ne pas l'interrompre, et savoir quelle en sera la fin, il se contenta de dire: Quoi! Madame, Dorothée est votre nom? J'ai entendu parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair avec les vôtres. Continuez, je vous prie; bientôt je vous apprendrai des choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié.

Dorothée s'arrêta pour regarder Cardenio et l'étrange dénûment où il était: Si vous savez quelque chose qui me regarde, je vous conjure, lui dit-elle, de me l'apprendre à l'instant: j'ai assez de courage pour supporter les coups que me réserve la fortune; mon malheur présent me rend insensible à ceux que je pourrais redouter encore.

Je vous aurais déjà dit ce que je pense, Madame, répondit Cardenio, si j'étais bien certain de ce que je suppose; mais jusqu'à cette heure, il ne vous importe en rien de le connaître, et il sera toujours temps de vous en instruire.

Dorothée continua en ces termes:

Après ces assurances, don Fernand me présenta la main, et m'ayant donné sa foi, il me la confirma par des paroles pressantes, et avec des serments extraordinaires; mais, avant de souffrir qu'il se liât, je le conjurai de ne point se laisser aveugler par la passion, et par un peu de beauté qui ne suffirait point à l'excuser. Ne causez pas, lui dis-je, à votre père le déplaisir et la honte de vous voir épouser une personne si fort au-dessous de votre condition; et, par emportement, ne prenez pas un parti dont vous pourriez vous repentir, et qui me rendrait malheureuse. A ces raisons, j'en ajoutai beaucoup d'autres, qui toutes furent inutiles. Don Fernand s'engagea en amant passionné qui sacrifie tout à son amour, ou plutôt en fourbe qui se soucie peu de tenir ses promesses. Le voyant si opiniâtre dans sa résolution, je pensai sérieusement à la conduite que je devais tenir. Je me représentai que je n'étais pas la première que le mariage eût élevée à des grandeurs inespérées, et à qui la beauté eût tenu lieu de naissance et de mérite. L'occasion était belle, et je crus devoir profiter de la faveur que m'envoyait la fortune. Quand elle m'offre un époux qui m'assure d'un attachement éternel, pourquoi, me disais-je, m'en faire un ennemi par des mépris injustes? Je me représentai de plus que don Fernand était à ménager; que s'offrant surtout avec de si grands avantages, un refus pourrait l'irriter; et que sa passion le portant peut-être à la violence, il se croirait dégagé d'une parole que je n'aurais pas voulu recevoir, et qu'ainsi je demeurerais sans honneur et sans excuse. Toutes ces réflexions commençaient à m'ébranler; les serments de don Fernand, ses soupirs et ses larmes, les témoins sacrés qu'il invoquait; en un mot, son air, sa bonne mine, et l'amour que je croyais voir en toutes ses actions, achevèrent de me perdre. J'appelai la fille qui me servait, pour qu'elle entendît les serments de don Fernand; il prit encore une fois devant elle le ciel à témoin, appela sur sa tête toutes sortes de malédictions si jamais il violait sa promesse; il m'attendrit par de nouveaux soupirs et de nouvelles larmes; et cette fille s'étant retirée, le perfide, abusant de ma faiblesse, acheva la trahison qu'il avait méditée.

Quand le jour qui succéda à cette nuit fatale fut sur le point de paraître, don Fernand, sous prétexte de ménager ma réputation, montra beaucoup d'empressement à s'éloigner. Il me dit avec froideur de me reposer sur son honneur et sur sa foi; et pour gage, il tira un riche diamant de son doigt et le mit au mien. Il s'en fut; la servante qui l'avait introduit dans ma chambre, à ce qu'elle m'avoua depuis, lui ouvrit la porte de la rue, et je demeurai si confuse de tout ce qui venait de m'arriver, que je ne saurais dire si j'en éprouvais de la joie ou de la tristesse. J'étais tellement hors de moi, que je ne songeais pas à reprocher à cette fille sa trahison, ne pouvant encore bien juger si elle m'était nuisible ou favorable. J'avais dit à don Fernand, avant qu'il s'éloignât, que puisque j'étais à lui, il pouvait se servir de la même voie pour me revoir, jusqu'à ce qu'il trouvât à propos de déclarer l'honneur qu'il m'avait fait. Il revint la nuit suivante; mais depuis lors, je ne l'ai pas revu une seule fois, ni dans la rue, ni à l'église, pendant un mois entier que je me suis fatiguée à le chercher, quoique je susse bien qu'il était dans le voisinage et qu'il allât tous les jours à la chasse.

Cet abandon que je regardais comme le dernier des malheurs, faillit m'accabler entièrement. Ce fut alors que je compris les conséquences de l'audace de ma servante, et combien il est dangereux de se fier aux serments. J'éclatai en imprécations contre don Fernand, sans soulager ma douleur. Il fallut cependant me faire violence pour cacher mon ressentiment, dans la crainte que mon père et ma mère ne me pressassent de leur en dire le sujet. Mais bientôt il n'y eut plus moyen de feindre, et je perdis toute patience en apprenant que don Fernand s'était marié dans une ville voisine, avec une belle et noble personne appelée Luscinde.

En entendant prononcer le nom de Luscinde, vous eussiez vu Cardenio plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et bientôt après deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothée, cependant, ne laissa pas de continuer son récit.

A cette triste nouvelle, l'indignation et le désespoir s'emparèrent de mon esprit, et, dans le premier transport, je voulais publier partout la perfidie de don Fernand, sans m'inquiéter si en même temps je n'affichais pas ma honte. Peut-être un reste de raison calma-t-il tous ces mouvements, mais je ne les ressentis plus après le dessein que je formai sur l'heure même. Je découvris le sujet de ma douleur à un jeune berger qui servait chez mon père, et, lui ayant emprunté un de ses vêtements, je le priai de m'accompagner jusqu'à la ville où je savais qu'était don Fernand. Le berger fit tout ce qu'il put pour m'en détourner; mais, voyant ma résolution inébranlable, il consentit à me suivre. Ayant donc pris un habit de femme, quelques bagues et de l'argent que je lui donnai à porter pour m'en servir au besoin, nous nous mîmes en chemin la nuit suivante, à l'insu de tout le monde. Hélas! je ne savais pas trop ce que j'allais faire; car que pouvais-je espérer en voyant le perfide, si ce n'est la triste satisfaction de lui adresser des reproches inutiles?

J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage. En entrant dans la ville je m'informai sans délai de la demeure des parents de Luscinde; le premier que j'interrogeais m'en apprit beaucoup plus que je ne voulais en savoir. Il me raconta dans tous ses détails le mariage de don Fernand et de Luscinde; il me dit qu'au milieu de la cérémonie, Luscinde était tombée évanouie en prononçant le oui fatal, et que son époux, ayant desserré sa robe pour l'aider à respirer, y avait trouvé cachée une lettre écrite de sa main, dans laquelle elle déclarait ne pouvoir être sa femme, parce qu'un gentilhomme nommé Cardenio avait déjà reçu sa foi, et qu'elle n'avait feint de consentir à ce mariage que pour ne pas désobéir à son père. Dans cette lettre, elle annonçait le dessein de se tuer; dessein que confirmait un poignard trouvé sur elle, ce qu'au reste don Fernand, furieux de se voir ainsi trompé, aurait fait lui-même, si ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. Cet homme ajouta enfin qu'il avait quitté aussitôt la maison de Luscinde, laquelle n'était revenue de son évanouissement que le lendemain, déclarant de nouveau avoir depuis longtemps engagé sa foi à Cardenio. Il m'apprit aussi que ce Cardenio s'était trouvé présent au mariage, et qu'il s'était éloigné, désespéré, après avoir laissé une lettre dans laquelle, maudissant l'infidélité de sa maîtresse, il déclarait la fuir pour toujours. Cela était de notoriété publique et faisait le sujet de toutes les conversations.

Mais ce fut bien autre chose quand on apprit la fuite de Luscinde de la maison paternelle et le désespoir de ses parents, qui ne savaient ce qu'elle était devenue. Pour moi, je trouvai quelque consolation dans ce qu'on venait de m'apprendre; je me disais que le ciel n'avait sans doute renversé les injustes desseins de don Fernand que pour le faire rentrer en lui-même; et qu'enfin, puisque son mariage avec Luscinde ne s'était pas accompli, je pouvais un jour voir le mien se réaliser. Je tâchai de me persuader ce que je souhaitais, me forgeant de vaines espérances d'un bonheur à venir, pour ne pas me laisser accabler entièrement, et pour prolonger une vie qui m'est désormais insupportable.

Pendant que j'errais dans la ville, sans savoir à quoi me résoudre, j'entendis annoncer la promesse d'une grande récompense pour celui qui indiquerait ce que j'étais devenue. On me désignait par mon âge et par l'habit que je portais. J'appris en même temps qu'on accusait le berger qui était venu avec moi de m'avoir enlevée de chez mon père; ce qui me causa un déplaisir presque égal à l'infidélité de don Fernand, car je voyais ma réputation absolument perdue, et pour un sujet indigne et bas. Je sortis de la ville avec mon guide, et le même soir nous arrivâmes ici, au milieu de ces montagnes. Mais, vous le savez, un malheur en appelle un autre; et la fin d'une infortune est le commencement d'une plus grande. Je ne fus pas plus tôt dans ce lieu écarté, que le berger en qui j'avais mis toute ma confiance, tenté sans doute par l'occasion plutôt que par ma beauté, osa me parler d'amour. Voyant que je ne répondais qu'avec mépris, il résolut d'employer la violence pour accomplir son infâme dessein. Mais le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas en cette circonstance. Aveuglé par ses désirs, ce misérable ne s'aperçut pas qu'il était sur le bord d'un précipice; je l'y poussai sans peine, puis courant de toute ma force, je pénétrai bien avant dans ces déserts, pour dérouter les recherches. Le lendemain, je rencontrai un paysan qui me prit à son service en qualité de berger et m'emmena au milieu de ces montagnes. Je suis restée chez lui bien des mois, allant chaque jour travailler aux champs, et ayant grand soin de ne pas me laisser reconnaître; mais, malgré tout, il a fini par découvrir ce que je suis; si bien que m'ayant, à son tour, témoigné de mauvais desseins, et la fortune ne m'offrant pas les mêmes moyens de m'y soustraire, j'ai quitté sa maison il y a deux jours, et suis venue chercher un asile dans ces solitudes, pour prier le ciel en repos, et tâcher de l'émouvoir par mes soupirs et mes larmes, ou tout au moins pour finir ici ma misérable vie, et y ensevelir le secret de mes douleurs.

CHAPITRE XXIX

QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX CHEVALIER DE LA RUDE PÉNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT

Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez maintenant si ma douleur est légitime, et si une infortunée dont les maux sont sans remède est en état de recevoir des consolations. La seule chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est de m'apprendre où je pourrai passer le reste de ma vie à l'abri de la recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien retiré de leur affection, et qu'ils ne me reçoivent pas avec l'amitié qu'ils m'ont toujours témoignée; mais quand je pense qu'ils ne doivent croire à mon innocence que sur ma parole, je ne puis me résoudre à affronter leur présence.

Dorothée se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux baissés et humides, montrèrent clairement son inquiétude et tous les sentiments qui agitaient son coeur.

Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille étaient charmés de son esprit et de sa grâce; et ils éprouvaient d'autant plus de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants qu'immérités. Le curé voulait lui donner des consolations et des avis, mais Cardenio le prévint.

--Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la fille unique du riche Clenardo?

Dorothée ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son père, en voyant la chétive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment était vêtu Cardenio). Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom de mon père? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nommé une seule fois dans le cours du récit que je viens de faire.