L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 20
Non moins touchés par la compassion qu'excités par la curiosité, le curé et le barbier voulurent savoir quelle était cette personne si affligée. A peine eurent-ils fait quelques pas, qu'au détour d'un rocher ils découvrirent un homme qui, en les voyant, s'arrêta tout à coup, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, comme en proie à une rêverie profonde. Le curé était plein de charité; aussi se doutant, aux détails donnés par l'écuyer de don Quichotte, que c'était là Cardenio, il s'approcha de lui avec des paroles obligeantes, le priant en termes pressants de quitter un lieu si sauvage et une vie si misérable, dans laquelle il courait le risque de perdre son âme, ce qui est le plus grand de tous les malheurs. Cardenio, libre en ce moment des accès furieux dont il était souvent possédé, voyant deux hommes tout autrement vêtus que ceux qu'il avait coutume de rencontrer dans ces montagnes lui parler comme s'ils l'eussent connu, commença par les considérer avec attention et leur dit enfin: Qui que vous soyez, seigneurs, je vois bien que le ciel, dans le soin qu'il prend de secourir les bons et quelquefois les méchants, vous a envoyés vers moi, sans que j'aie mérité une telle faveur, pour me tirer de cette affreuse solitude et m'obliger de retourner parmi les hommes; mais comme vous ignorez, ce que je sais, moi, qu'en sortant du mal présent je cours risque de tomber dans un pire, vous me regardez sans doute comme un être dépourvu d'intelligence et privé de jugement. Hélas! il ne serait pas surprenant qu'il en fût ainsi, car je sens moi-même que le souvenir de mes malheurs me trouble souvent au point d'égarer ma raison, surtout quand on me rappelle ce que j'ai fait pendant ces tristes accès, et qu'on m'en donne des preuves que je ne puis récuser. Alors j'éclate en plaintes inutiles, je maudis mon étoile; et pour faire excuser ma folie, j'en raconte la cause à qui veut m'entendre. Il me semble que cela me soulage, persuadé que ceux qui m'écoutent me trouvent plus malheureux que coupable, et que la compassion que je leur inspire leur fait oublier mes extravagances. Si vous venez ici avec la même intention que d'autres y sont déjà venus, je vous supplie, avant de continuer vos charitables conseils, d'écouter le récit de mes tristes aventures; peut-être, après les avoir entendues, jugerez-vous qu'avec tant de sujets de m'affliger, et ne pouvant trouver de consolations parmi les hommes, j'ai raison de m'en éloigner.
Curieux d'apprendre de sa bouche la cause de ses disgrâces, le curé et le barbier le prièrent instamment de la leur raconter, l'assurant qu'ils n'avaient d'autre dessein que de lui procurer quelque soulagement, s'il était en leur pouvoir de le faire.
Cardenio commença donc son récit presque dans les mêmes termes qu'il l'avait déjà fait à don Quichotte, récit qui s'était trouvé interrompu, à propos de la reine Madasime et de maître Élisabad, par la trop grande susceptibilité de notre héros sur le chapitre de la chevalerie; mais cette fois, il en fut autrement, et Cardenio eut tout le loisir de poursuivre jusqu'à la fin. Arrivé au billet que don Fernand avait trouvé dans un volume d'Amadis de Gaule, il dit se le rappeler et qu'il était ainsi conçu:
LUSCINDE A CARDENIO.
«Je découvre chaque jour en vous de nouveaux sujets de vous estimer; si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux dépens de mon honneur, il vous sera facile de réussir. J'ai un père qui vous connaît, et qui m'aime assez pour ne pas s'opposer à mes desseins quand il en reconnaîtra l'honnêteté. C'est à vous de faire voir que vous m'estimez autant que vous le dites et que je le crois.»
Ce billet, qui m'engageait à demander la main de Luscinde, donna si bonne opinion de son esprit et de sa sagesse à don Fernand, que dès lors il conçut le projet de renverser mes espérances. J'eus l'imprudence de confier à ce dangereux ami la réponse du père de Luscinde, réponse par laquelle il me disait vouloir connaître les sentiments du mien, et que ce fût lui qui fît la demande. Redoutant un refus de mon père, je n'osais lui en parler, non dans la crainte qu'il ne trouvât pas en Luscinde assez de vertu et de beauté pour faire honneur à la meilleure maison d'Espagne, mais parce que je pensais qu'il ne consentirait pas à mon mariage avant de savoir ce que le duc avait l'intention de faire pour moi. A tout cela, don Fernand me répondit qu'il se chargerait de parler à mon père, et d'obtenir de lui qu'il s'en ouvrît au père de Luscinde.
Lorsque je te découvrais avec tant d'abandon les secrets de mon coeur, cruel et déloyal ami, comment pouvais-tu songer à trahir ma confiance? Mais, hélas! à quoi sert de se plaindre? Lorsque le ciel a résolu la perte d'un homme, est-il possible de la conjurer, et toute la prudence humaine n'est-elle pas inutile? Qui aurait jamais cru que don Fernand, qui par sa naissance et son mérite pouvait prétendre aux plus grands partis du royaume, qui me témoignait tant d'amitié et m'était redevable de quelques services, nourrissait le dessein de m'enlever le seul bien qui pût faire le bonheur de ma vie, et que même je ne possédais pas encore?
Don Fernand, qui voyait dans ma présence un obstacle à ses projets, pensa à se débarrasser de moi adroitement. Le jour même où il se chargeait de parler à mon père, il fit, dans le but de m'éloigner, achat de six chevaux, et me pria d'aller demander à son frère aîné l'argent pour les payer. Je n'avais garde de redouter une trahison; je le croyais plein d'honneur, et j'étais de trop bonne foi pour soupçonner un homme que j'aimais. Aussi dès qu'il m'eut dit ce qu'il souhaitait, je lui proposai de partir à l'instant. J'allai le soir même prendre congé de Luscinde, et lui confiai ce que don Fernand m'avait promis de faire pour moi; elle me répondit de revenir au plus vite, ne doutant pas que dès que mon père aurait parlé au sien, nos souhaits ne fussent accomplis. Je ne sais quel pressentiment lui vint tout à coup, mais elle fondit en larmes, et se trouva si émue qu'elle ne pouvait articuler une parole. Quant à moi je demeurai plein de tristesse, ne comprenant point la cause de sa douleur, que j'attribuais à sa tendresse et au déplaisir qu'allait lui causer mon absence. Enfin je partis l'âme remplie de crainte et d'émotion, indices trop certains du coup qui m'était réservé. Je remis la lettre de don Fernand à son frère, qui me fit mille caresses, et m'engagea à attendre huit jours, parce que don Fernand le priait de lui envoyer de l'argent à l'insu de leur père. Mais ce n'était qu'un artifice pour retarder mon départ; car le frère de Fernand ne manquait pas d'argent, et il ne tenait qu'à lui de me congédier sur l'heure. Plusieurs fois, je fus sur le point de repartir, ne pouvant vivre éloigné de Luscinde, surtout en l'état plein d'alarmes où je l'avais laissée. Je demeurai pourtant, car la crainte de contrarier mon père, et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement, l'emporta sur mon impatience.
J'étais absent depuis quatre jours, lorsque tout à coup un homme m'apporte une lettre, que je reconnais aussitôt être de Luscinde. Surpris qu'elle m'envoyât un exprès, j'ouvre la lettre en tremblant: mais avant d'y jeter les yeux, je demandai au porteur qui la lui avait remise, et combien de temps il était resté en chemin. Il me répondit qu'en passant par hasard dans la rue, vers l'heure de midi, une jeune femme toute en pleurs l'avait appelé par une fenêtre, et lui avait dit avec beaucoup de précipitation: Mon ami, si vous êtes chrétien, comme vous le paraissez, je vous supplie, au nom de Dieu, de partir sans délai et de porter cette lettre à son adresse; en reconnaissance de ce service, voilà ce que je vous donne. En même temps, ajouta-t-il, elle me jeta un mouchoir où je trouvai cent réaux avec une bague d'or et cette lettre; quand je l'eus assurée par signes que j'exécuterais fidèlement ce qu'elle m'ordonnait, sa fenêtre se referma. Me trouvant si bien payé par avance, voyant d'ailleurs que la lettre s'adressait à vous, que je connais, Dieu merci, et plus touché encore des larmes de cette belle dame que de tout le reste, je n'ai voulu m'en fier à personne, et en seize heures je viens de faire dix-huit grandes lieues. Pendant que cet homme me donnait ces détails, j'étais, comme on dit, pendu à ses lèvres, et les jambes me tremblaient si fort que j'avais peine à me soutenir. Enfin j'ouvris la lettre de Luscinde, et voici à peu près ce qu'elle contenait:
AUTRE LETTRE DE LUSCINDE A CARDENIO.
«Don Fernand s'est acquitté de la parole qu'il vous avait donnée de faire parler à mon père; mais il a fait pour lui ce qu'il avait promis de faire pour vous: il me demande lui-même en mariage, et mon père, séduit par les avantages qu'il attend de cette alliance, y a si bien consenti, que dans deux jours don Fernand doit me donner sa main, mais si secrètement, que notre mariage n'aura d'autres témoins que Dieu et quelques personnes de notre maison. Jugez de l'état où je suis par celui où vous devez être, et venez promptement si vous pouvez. La suite fera voir si je vous aime. Dieu veuille que cette lettre tombe entre vos mains, avant que je sois obligée de m'unir à un homme qui sait si mal garder la foi promise. Adieu.»
Je n'eus pas achevé de lire cette lettre, poursuivit Cardenio, que je partis, voyant trop tard la fourberie de don Fernand, qui n'avait cherché à m'éloigner que pour profiter de mon absence. L'indignation et l'amour me donnaient des ailes; j'arrivai le lendemain à la ville, juste à l'heure favorable pour entretenir Luscinde. Un heureux hasard voulut que je la trouvasse à cette fenêtre basse, si longtemps témoin de nos amours. Notre entrevue eut quelque chose d'embarrassé, et Luscinde ne me témoigna pas l'empressement que j'attendais. Hélas! quelqu'un peut-il se vanter de connaître les confuses pensées d'une femme, et d'avoir jamais su pénétrer les secrets de son coeur? Cardenio, me dit-elle, tu me vois avec mes habillements de noce, car on m'attend pour achever la cérémonie; mais mon père, le traître don Fernand et les autres, seront plutôt témoins de ma mort que de mon mariage. Ne te trouble point, cher Cardenio, tâche seulement de te trouver présent à ce sacrifice; et sois certain que, si mes paroles ne peuvent l'empêcher, un poignard est là qui saura du moins me soustraire à toute violence, et qui, en m'ôtant la vie, mettra le sceau à l'amour que je t'ai voué. Faites, Madame, lui dis-je avec précipitation, faites que vos actions justifient vos paroles. Quant à moi, si mon épée ne peut vous défendre, je la tournerai contre moi-même, plutôt que de vous survivre. Je ne sais si Luscinde m'entendit, car on vint la chercher en grande hâte, en disant qu'on n'attendait plus qu'elle. Je demeurai en proie à une tristesse et à un accablement que je ne saurais exprimer; ma raison était éteinte et mes yeux ne voyaient plus. Dans cet état, devenu presque insensible, je n'avais pas la force de me mouvoir, ni de trouver l'entrée de la maison de Luscinde.
Enfin, ayant repris mes sens, et comprenant combien ma présence lui était nécessaire dans une circonstance si critique, je me glissai à la faveur du bruit, et, sans avoir été aperçu, je me cachai derrière une tapisserie, dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où je pouvais voir aisément ce qui allait se passer. Comment peindre l'émotion qui m'agitait, les pensées qui m'assaillirent, les résolutions que je formai! Je vis d'abord don Fernand entrer dans la salle, vêtu comme à l'ordinaire, accompagné seulement d'un parent de Luscinde; les autres témoins étaient des gens de la maison. Bientôt après, Luscinde sortit d'un cabinet de toilette, accompagnée de sa mère et suivie de deux femmes qui la servaient; elle était vêtue et parée comme doit l'être une personne de sa condition. Le trouble où j'étais m'empêcha de remarquer les détails de son habillement, qui me parut d'une étoffe rose et blanche, avec beaucoup de perles et de pierreries; mais rien n'égalait l'éclat de sa beauté, dont elle était bien plus parée que de tout le reste. O souvenir cruel, ennemi de mon repos, pourquoi me représentes-tu si fidèlement l'incomparable beauté de Luscinde! ne devrais-tu pas plutôt me cacher ce que je vis s'accomplir? Seigneur, pardonnez-moi ces plaintes; je n'en suis point le maître, et ma douleur est si vive que je me fais violence pour ne pas m'arrêter à chaque parole.
Après quelques instants de repos, Cardenio poursuivit de la sorte:
Quand tout le monde fut réuni dans la salle, on fit entrer un prêtre, qui, prenant par la main chacun des fiancés, demanda à Luscinde si elle recevait don Fernand pour époux. En ce moment j'avançai la tête hors de la tapisserie, et, tout troublé que j'étais, j'écoutai cependant ce que Luscinde allait dire, attendant sa réponse comme l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Hélas! qui est-ce qui m'empêcha de me montrer en ce moment? Pourquoi ne me suis-je pas écrié: Luscinde, Luscinde, tu as ma foi, et j'ai la tienne; tu ne peux te parjurer sans commettre un crime, et sans me donner la mort. Et toi, perfide don Fernand, qui oses violer toutes les lois divines et humaines pour me ravir un bien qui m'appartient, crois-tu pouvoir troubler impunément le repos de ma vie? crois-tu qu'il y ait quelque considération capable d'étouffer mon ressentiment, quand il s'agit de mon honneur et de mon amour! Malheureux! c'est à présent que je sais ce que j'aurais dû faire! Mais pourquoi te plaindre d'un ennemi dont tu pouvais te venger? Maudis, maudis plutôt ton faible coeur, et meurs comme un homme sans courage, puisque tu n'as pas su prendre une résolution, ou que tu as été assez lâche pour ne pas l'accomplir. Le prêtre attendait toujours la réponse de Luscinde, et lorsque j'espérais qu'elle allait tirer son poignard pour sortir d'embarras, ou qu'elle se dégagerait par quelque subterfuge qui me serait favorable, je l'entendis prononcer d'une voix faible: _Oui, je le reçois_. Fernand, ayant fait le même serment, lui donna l'anneau nuptial: et ils demeurèrent unis pour jamais. Fernand s'approcha pour embrasser son épouse, mais elle, posant la main sur son coeur, tomba évanouie entre les bras de sa mère.
Il me reste à dire ce qui se passa en moi à cette heure fatale où je voyais la fausseté des promesses de Luscinde, et où une seule parole venait de me ravir à jamais l'unique bien qui me fît aimer la vie! Je restai privé de sentiment; il me sembla que j'étais devenu l'objet de la colère du ciel, et qu'il m'abandonnait à la cruauté de ma destinée. Le trouble et la confusion s'emparèrent de mon esprit. Mais bientôt la violence de la douleur étouffant en moi les soupirs et les larmes, je fus saisi d'un désespoir violent et transporté de jalousie et de vengeance. L'évanouissement de Luscinde troubla toute l'assemblée, et sa mère l'ayant délacée pour la faire respirer, on trouva dans son sein un papier cacheté, dont s'empara vivement don Fernand; mais après l'avoir lu, sans songer si sa femme avait besoin de secours, il se jeta dans un fauteuil comme un homme qui vient d'apprendre quelque chose de fâcheux. Pour moi, au milieu de la confusion, je sortis lentement sans m'inquiéter d'être aperçu, et, dans tous les cas, résolu à faire un tel éclat en châtiant le traître, qu'on apprendrait en même temps et sa perfidie et ma vengeance. Mon étoile, qui me réserve sans doute pour de plus grands malheurs, me conserva alors un reste de jugement qui m'a tout à fait manqué depuis. Je m'éloignai sans tirer vengeance de mes ennemis, qu'il m'eût été facile de surprendre, et je ne pensai qu'à tourner contre moi-même le châtiment qu'ils avaient si justement mérité.
Enfin je m'échappai de cette maison, et je me rendis chez l'homme où j'avais laissé ma mule. Je la fis seller et sortis aussitôt de la ville. Arrivé à quelque distance dans la campagne, seul alors au milieu des ténèbres, j'éclatai en malédictions contre don Fernand, comme si j'obtenais par là quelque soulagement. Je m'emportai aussi contre Luscinde, comme si elle eût pu entendre mes reproches: cent fois je l'appelai ingrate et parjure; je l'accusai de manquer de foi à l'amant qui l'avait toujours fidèlement servie, et, pour un intérêt vil et bas, de me préférer un homme qu'elle connaissait à peine. Mais, au milieu de ces emportements et de ma fureur, un reste d'amour me faisait l'excuser. Je me disais qu'élevée dans un grand respect pour son père, et naturellement douce et timide, elle n'avait peut-être cédé qu'à la contrainte; qu'en refusant, contre la volonté de ses parents, un gentilhomme si noble, si riche et si bien fait de sa personne, elle avait craint de donner une mauvaise opinion de sa conduite, et des soupçons désavantageux à sa réputation. Mais aussi, m'écriai-je, pourquoi n'avoir pas déclaré les serments qui nous liaient? Ne pouvait-elle légitimement s'excuser de recevoir la main de don Fernand? Qui l'a empêchée de se déclarer pour moi? Suis-je donc tant à dédaigner? Sans ce perfide, ses parents ne me l'auraient pas refusée. Mais hélas! je restai convaincu que peu d'amour et beaucoup d'ambition lui avaient fait oublier les promesses dont elle avait jusque-là bercé mon sincère et fidèle espoir.
Je marchai toute la nuit dans ces angoisses, et le matin je me trouvai à l'entrée de ces montagnes, où j'errai à l'aventure pendant trois jours, au bout desquels je demandai à quelques chevriers qui vinrent à moi, quel était l'endroit le plus désert. Ils m'enseignèrent celui-ci, et je m'y acheminai, résolu d'y achever ma triste vie. En arrivant au pied de ces rochers, ma mule tomba morte de fatigue et de faim: moi-même j'étais sans force, et tellement abattu que je ne pouvais plus me soutenir. Je restai ainsi je ne sais combien de temps étendu par terre, et quand je me relevai, j'étais entouré de bergers qui m'avaient sans doute secouru, quoique je ne m'en ressouvinsse pas. Ils me racontèrent qu'ils m'avaient trouvé dans un bien triste état, et disant tant d'extravagances, qu'ils crurent que j'avais perdu l'esprit. J'ai reconnu moi-même depuis lors que je n'ai pas toujours le jugement libre et sain; car je me laisse souvent aller à des folies dont je ne suis pas maître, déchirant mes habits, maudissant ma mauvaise fortune, et répétant sans cesse le nom de Luscinde, sans autre dessein que d'expirer en la nommant; puis, quand je reviens à moi, je me sens brisé de fatigue comme à la suite d'un violent effort. Je me retire d'ordinaire dans un liége creux, qui me sert de demeure. Les chevriers de ces montagnes ont pitié de moi; ils déposent quelque nourriture dans les endroits où ils pensent que je pourrai la rencontrer; car, quoique j'aie presque perdu le jugement, la nature me fait sentir ses besoins, et l'instinct m'apprend à les satisfaire. Quand ces braves gens me reprochent de leur enlever quelquefois leurs provisions et de les maltraiter quoiqu'ils me donnent de bon coeur ce que je demande, j'en suis extrêmement affligé et je leur promets d'en user mieux à l'avenir.
Voilà, seigneurs, de quelle manière je passe ma misérable vie, en attendant que le ciel en dispose, ou que, touché de pitié, il me fasse perdre le souvenir de la beauté de Luscinde et de la perfidie de don Fernand. Si cela m'arrive avant que je meure, j'espère que le trouble de mon esprit se dissipera. En attendant, je prie le ciel de me regarder avec compassion, car, je le comprends, cette manière de vivre ne peut que lui déplaire et l'irriter; mais je n'ai pas le courage de prendre une bonne résolution: mes disgrâces m'accablent et surmontent mes forces; ma raison s'est si fort affaiblie, que, bien loin de n'être d'aucun secours, elle m'entretient dans ces sentiments tout contraires. Dites maintenant si vous avez jamais connu sort plus déplorable, si ma douleur n'est pas bien légitime, et si l'on peut avec plus de sujet témoigner moins d'affliction. Ne perdez donc point votre temps à me donner des conseils; ils seraient inutiles. Je ne veux pas vivre sans Luscinde; il faut que je meure, puisqu'elle m'abandonne. En me préférant don Fernand, elle a fait voir qu'elle en voulait à ma vie; eh bien, je veux la lui sacrifier, et jusqu'au dernier soupir exécuter ce qu'elle a voulu.
Cardenio s'arrêta; et comme le curé se préparait à le consoler, il en fut tout à coup empêché par des plaintes qui attirèrent leur attention. Dans le quatrième livre, nous verrons de quoi il s'agit; car cid Hamet Ben-Engeli écrit ceci: Fin du livre troisième.
LIVRE IV--CHAPITRE XXVIII
DE LA NOUVELLE ET AGRÉABLE AVENTURE QUI ARRIVA AU CURÉ ET AU BARBIER DANS LA SIERRA MORENA
Heureux, trois fois heureux fut le siècle où vint au monde l'intrépide chevalier don Quichotte de la Manche, puisqu'en lui mettant au coeur le généreux dessein de ressusciter l'ordre déjà plus qu'à demi éteint de la chevalerie errante, il est cause que, dans notre âge très-pauvre en joyeuses distractions, nous jouissons non-seulement de la délectable lecture de sa véridique histoire, mais encore des contes et épisodes qu'elle renferme, et qui n'ont pas moins de charme que l'histoire elle-même.
En reprenant le fil peigné, retors et dévidé du récit, celle-ci raconte qu'au moment où le curé se disposait à consoler de son mieux Cardenio, il en fut empêché par une voix plaintive qui s'exprimait ainsi:
O mon Dieu! serait-il possible que j'eusse enfin trouvé un lieu qui pût servir de tombeau à ce corps misérable, dont la charge m'est devenue si pesante? Que je serais heureuse de rencontrer dans la solitude de ces montagnes le repos qu'on ne trouve point parmi les hommes, afin de pouvoir me plaindre en liberté des malheurs qui m'accablent! Ciel, écoute mes plaintes, c'est à toi que je m'adresse: les hommes sont faibles et trompeurs, toi seul peux me soutenir et m'inspirer ce que je dois faire.
Ces paroles furent entendues par le curé et par ceux qui l'accompagnaient, et tous se levèrent aussitôt pour aller savoir qui se plaignait si tristement. A peine eurent-ils fait vingt pas, qu'au détour d'une roche, au pied d'un frêne, ils découvrirent un jeune homme vêtu en paysan, dont on ne pouvait voir le visage parce qu'il l'inclinait en lavant ses pieds dans un ruisseau. Ils s'étaient approchés avec tant de précaution, que le jeune garçon ne les entendit point, et ils eurent tout le loisir de remarquer qu'il avait les pieds si blancs, qu'on les eût dit des morceaux de cristal mêlés aux cailloux du ruisseau. Tant de beauté les surprit dans un homme grossièrement vêtu, et, leur curiosité redoublant, ils se cachèrent derrière quelques quartiers de roche, d'où, l'observant avec soin, ils virent qu'il portait un mantelet gris brun serré par une ceinture de toile blanche, et sur la tête un petit bonnet ou _montera_[47] de même couleur que le mantelet. Après qu'il se fut lavé les pieds, le jeune garçon prit sous sa montera un mouchoir pour les essuyer, et alors ce mouvement laissa voir un visage si beau, que Cardenio ne put s'empêcher de dire au curé: Puisque ce n'est point Luscinde, ce ne peut être une créature humaine; c'est quelque ange du ciel.
[47] _Montera_, espèce de casquette sans visière que portent les paysans espagnols.