L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 19
D'un autre côté, je vois qu'Amadis de Gaule, sans perdre la raison ni faire d'extravagances, acquit en amour autant et plus de renommée que personne. Se voyant dédaigné de sa dame Oriane, qui lui avait défendu de paraître en sa présence jusqu'à ce qu'elle le rappelât, il ne fit rien de plus, dit son histoire, que de se retirer en compagnie d'un ermite, sur la roche Pauvre, où il versa tant de larmes que le ciel le prit en pitié et lui envoya du secours au plus fort de son âpre pénitence. Et cela étant, comme cela est, pourquoi me déshabiller entièrement, pourquoi m'en prendre à ces pauvres arbres qui ne m'ont fait aucun mal, et troubler l'eau de ces ruisseaux qui doivent me désaltérer quand l'envie m'en prendra? Ainsi donc, vive Amadis! et qu'il soit imité de son mieux par don Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu'on a dit d'un autre: que s'il ne fit pas de grandes choses, il périt du moins pour les avoir entreprises. D'ailleurs, si je ne suis ni dédaigné, ni outragé par ma Dulcinée, ne suffit-il pas que je sois loin de sa vue? Courage, mettons la main à l'oeuvre; revenez dans ma mémoire, immortelles actions d'Amadis, et faites-moi connaître par où je dois commencer. Si je m'en souviens, la prière était son passe-temps principal; eh bien, faisons de même, imitons-le en tout et pour tout, puisque je suis l'Amadis de mon siècle, comme il fut celui du sien.
Là-dessus notre chevalier prit, pour lui servir de chapelet, de grosses pommes de liége qu'il enfila et dont il se fit un rosaire. Seulement, il était contrarié de ne pas avoir sous la main un ermite pour le confesser et lui offrir des consolations; aussi passait-il le temps, soit à se promener dans la prairie, soit à tracer sur l'écorce des arbres, ou même sur le sable du chemin, une foule de vers, tous en rapport avec sa tristesse, tous à la louange de Dulcinée.
Beaux arbres qui portez vos têtes jusqu'aux cieux, Et recueillez chez vous cent familles errantes; Vous que mille couleurs font briller à nos yeux, Aimables fleurs, herbes et plantes, Si mon séjour pour vous n'est point trop ennuyeux, Écoutez d'un amant les plaintes incessantes.
Ne vous lassez point d'écouter; Je suis venu vers vous tout exprès pour chanter De mes maux sans pareils l'horrible destinée. Vous aurez en revanche abondamment de l'eau; Car don Quichotte ici va pleurer comme un veau, De l'absence de Dulcinée Du Toboso.
Voici le lieu choisi par un fidèle amant: Des plus loyaux amants le plus parfait modèle, Qui pour souffrir tout seul un horrible tourment, Se cache aux yeux de sa belle, Et la fuit sans savoir ni pourquoi ni comment, Si ce n'est qu'il est fou par un excès de zèle.
L'amour, ce petit dieu matois, Le brûle à petit feu par-dessous son harnois, Et le fait enrager comme une âme damnée: Ne sachant plus que faire en ce cruel dépit, Don Quichotte éperdu pleure à remplir un muid, De l'absence de Dulcinée Du Toboso.
Pendant que pour la gloire il fait un grand effort, A travers les rochers cherchant des aventures Il maudit mille fois son déplorable sort, Ne trouvant que des pierres dures, Des ronces, des buissons qui le piquent bien fort, Et sans lui faire honneur lui font mille blessures.
L'amour le frappe à tour de bras, Non pas de son bandeau, car il ne flatte pas: Mais d'une corde d'arc qui n'est pas étrennée, Il ébranle sa tête, il trouble son cerveau, Et don Quichotte alors de larmes verse un seau, De l'absence de Dulcinée Du Toboso[45].
[45] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Ces vers ne réjouirent pas médiocrement ceux qui les lurent; le refrain _du Toboso_ leur parut surtout fort plaisant, car ils pensèrent que don Quichotte, en les composant, s'était imaginé qu'on ne les comprendrait pas si après le nom de Dulcinée il négligeait d'ajouter celui du Toboso; ce qui était vrai, et ce qu'il a avoué depuis. Il écrivit encore beaucoup d'autres vers, comme on l'a dit, mais ces stances furent les seules qu'on parvint à déchiffrer.
Telle était dans sa solitude l'occupation de notre amoureux chevalier: tantôt il soupirait, tantôt il invoquait la plaintive Écho, les faunes et les sylvains de ces bois, les nymphes de ces fontaines, les conjurant de lui répondre et de le consoler; tantôt enfin il cherchait des herbes pour se nourrir, attendant avec impatience le retour de son écuyer. Si au lieu d'être absent trois jours, Sancho eût tardé plus longtemps, il trouvait le chevalier de la Triste-Figure tellement défiguré, que la mère qui le mit au monde aurait eu peine à le reconnaître. Mais laissons notre héros soupirer tout à son aise, pour nous occuper de Sancho et de son ambassade.
A la sortie de la montagne, l'écuyer avait pris le chemin du Toboso, et le jour suivant il atteignit l'hôtellerie où il avait eu le malheur d'être berné. A cette vue, un frisson lui parcourut tout le corps, et s'imaginant déjà voltiger par les airs, il était tenté de passer outre, quoique ce fût l'heure du dîner et qu'il n'eût rien mangé depuis longtemps. Pressé par le besoin, il avança jusqu'à la porte de la maison. Pendant qu'il délibérait avec lui-même, deux hommes en sortirent qui crurent le reconnaître, et dont l'un dit à l'autre: Seigneur licencié, n'est-ce pas là ce Sancho Panza que la gouvernante de notre voisin nous a dit avoir suivi son maître en guise d'écuyer?
C'est lui-même, reprit le curé, et voilà le cheval de don Quichotte.
C'était, en effet, le curé et le barbier de son village, les mêmes qui avaient fait le procès et l'auto-da-fé des livres de chevalerie.
Quand ils furent certains de ne pas se tromper, ils s'approchèrent; et le curé appelant Sancho par son nom, lui demanda où il avait laissé son maître. Sancho, qui les reconnut, se promit tout d'abord de taire le lieu et l'état dans lequel il l'avait quitté. Mon maître, répondit-il, est en un certain endroit occupé en une certaine affaire de grande importance, que je ne dirai pas quand il s'agirait de ma vie.
Ami Sancho, reprit le barbier, on ne se débarrasse pas de nous si aisément, et si vous ne déclarez sur-le-champ où vous avez laissé le seigneur don Quichotte, nous penserons que vous l'avez tué pour lui voler son cheval. Ainsi, dites-nous où il est, ou bien préparez-vous à venir en prison.
Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas tant de menaces: je ne suis point un homme qui tue, ni qui vole; je suis chrétien. Mon maître est au beau milieu de ces montagnes où il fait pénitence tant qu'il peut: et sur-le-champ il leur conta, sans prendre haleine, en quel état il l'avait laissé, les aventures qui leur étaient arrivées, ajoutant qu'il portait une lettre à madame Dulcinée du Toboso, la fille de Laurent Corchuelo, dont son maître était éperdument amoureux.
Le curé et le barbier restèrent tout ébahis de ce que leur contait Sancho; et bien qu'ils connussent la folie de don Quichotte, leur étonnement redoublait en apprenant que chaque jour il y ajoutait de nouvelles extravagances. Ils demandèrent à voir la lettre qu'il écrivait à madame Dulcinée; Sancho répondit qu'elle était dans le livre de poche, et qu'il avait ordre de la faire copier au premier village qu'il rencontrerait. Le curé lui proposa de la transcrire lui-même; sur ce Sancho mit la main dans son sein pour en tirer le livre de poche; mais il n'avait garde de l'y trouver, car il avait oublié de le prendre, et, sans y penser, don Quichotte l'avait retenu. Quand notre écuyer vit que le livre n'était pas où il croyait l'avoir mis, il fut pris d'une sueur froide, et devint pâle comme la mort. Trois ou quatre fois il se tâta par tout le corps, fouilla ses habits, regarda cent autres fois autour de lui, mais voyant enfin que ses recherches étaient inutiles, il porta les deux mains à sa barbe, et s'en arracha la moitié; puis, tout d'un trait, il se donna sur le nez et sur les mâchoires cinq ou six coups de poing avec une telle vigueur qu'il se mit le visage tout en sang.
Le curé et le barbier, qui n'avaient pu être assez prompts pour l'arrêter, lui demandèrent pour quel motif il se traitait d'une si rude façon.
C'est parce que je viens de perdre en un instant trois ânons, dont le moindre valait une métairie, répondit Sancho.
Que dites-vous là? reprit le barbier.
J'ai perdu, repartit Sancho, le livre de poche où était la lettre pour madame Dulcinée et une lettre de change, signée de mon maître, par laquelle il mande à sa nièce de me donner trois ânons, de quatre ou cinq qu'elle a entre les mains.
Il raconta ensuite la perte de son grison, et, là-dessus, il voulut recommencer à se châtier; mais le curé le calma, en l'assurant qu'il lui ferait donner par son maître une autre lettre de change, et cette fois sur papier convenable, parce que celles qu'on écrivait sur Un livre de poche n'étaient pas dans la forme voulue.
En ce cas, répondit Sancho, je regrette peu la lettre de madame Dulcinée; d'ailleurs, je la sais par coeur, et je pourrai la faire transcrire quand il me plaira.
Eh bien, dites-nous-la, reprit le barbier, après quoi nous la transcrirons.
Sancho s'arrêta tout court; il se gratta la tête pour se rappeler les termes de la lettre, se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, regardant le ciel, puis la terre; enfin, après s'être rongé la moitié d'un ongle: Je veux mourir sur l'heure, dit-il, si le diable ne s'en mêle pas; je ne saurais me souvenir de cette chienne de lettre, sinon qu'il y avait au commencement: Haute et souterraine dame.
Vous voulez dire souveraine, et non pas souterraine? reprit le barbier.
Oui, oui, c'est cela, cria Sancho; attendez donc, il me semble qu'il y avait ensuite: le maltraité, le privé de sommeil, le blessé baise les mains de Votre Grâce, ingrate et insensible belle. Je ne sais ce qu'il disait, de santé et de maladie, qu'il lui envoyait; tant il y a qu'il discourait encore quelque peu, et puis finissait par _à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure_.
La fidèle mémoire de Sancho divertit beaucoup le curé et le barbier: ils lui en firent compliment, et le prièrent de recommencer la lettre trois ou quatre fois, afin de l'apprendre eux-mêmes par coeur. Sancho la répéta donc quatre autres fois, et quatre autres fois répéta quatre mille impertinences. Ensuite il se mit à conter les aventures de son maître; mais il ne souffla mot de son bernement dans l'hôtellerie. Il ajouta que s'il venait à rapporter une réponse favorable de madame Dulcinée, son maître devait se mettre en campagne pour tâcher de devenir empereur: chose d'ailleurs très-facile, tant étaient grandes la force de son bras et sa vaillance incomparable; qu'aussitôt monté sur le trône, il le marierait, lui Sancho, car alors il ne pouvait manquer d'être veuf, avec une demoiselle de l'impératrice, héritière d'un grand État en terre ferme, mais sans aucune île, parce qu'il ne s'en souciait plus.
Sancho débitait tout cela avec tant d'assurance, que le curé et le barbier en étaient encore à comprendre comment la folie de don Quichotte avait pu être assez contagieuse pour brouiller en si peu de temps la cervelle de son écuyer. Ils ne cherchèrent point à le désabuser, parce qu'en cela sa conscience ne courait aucun danger, et que, tant qu'il serait plein de ces ridicules espérances, il ne songerait pas à mal faire, sans compter qu'ils étaient bien aises de se divertir à ses dépens. Le curé lui recommanda de prier Dieu pour la santé de son seigneur, ajoutant qu'avec le temps ce n'était pas une grande affaire pour lui que de devenir empereur, ou pour le moins archevêque, ou dignitaire d'un ordre équivalent.
Mais si les affaires tournaient de telle sorte que mon seigneur ne voulût plus se faire empereur, et qu'il se mît en tête de devenir archevêque, dites-moi, je vous prie, demanda Sancho, ce que les archevêques errants donnent à leurs écuyers.
Ils ont l'habitude de leur donner, répondit le curé, un office de sacristain, ou souvent même une cure qui leur procure un beau revenu, sans compter le casuel, qui ne vaut pas moins.
Mais pour cela, dit Sancho, il faudrait que l'écuyer ne fût pas marié, et qu'il sût servir la messe. S'il en est ainsi, me voilà dans de beaux draps: malheureux que je suis j'ai une femme et des enfants, et je ne sais pas la première lettre de l'A, B, C. Que deviendrai-je, bon Dieu, s'il prend fantaisie à mon maître de se faire archevêque?
Rassurez-vous, ami Sancho, reprit le barbier, nous lui parlerons, et le seigneur licencié lui ordonnera, sous peine de péché, de se faire plutôt empereur qu'archevêque; chose pour lui très-facile, car il a plus de valeur que de science.
C'est aussi ce qu'il me semble, repartit Sancho, quoiqu'à vrai dire, je ne croie pas qu'il y ait au monde rien qu'il ne sache. Pour moi, je m'en vais prier Dieu de lui envoyer ce qui lui conviendra le mieux et lui fournira le moyen de me donner de plus grandes récompenses.
Vous parlez en homme sage, dit le curé, et vous agirez en bon chrétien. Mais ce qui importe à présent, c'est de tirer votre maître de cette sauvage et inutile pénitence, qui ne lui produira aucun fruit; et pour y penser à loisir, aussi bien que pour dîner, car il en est temps, entrons dans l'hôtellerie.
Entrez, vous autres, dit Sancho; pour moi j'attendrai ici, et je vous dirai tantôt pourquoi; qu'on m'envoie seulement quelque chose à manger, de chaud bien entendu, avec de l'orge pour Rossinante.
Les deux amis entrèrent, et peu après le barbier vint lui apporter ce qu'il demandait.
Ils se concertèrent ensuite sur les moyens de faire réussir leur projet: le curé proposa un plan qui lui semblait infaillible, et tout à fait conforme au caractère de don Quichotte: J'ai pensé, dit-il au barbier, à prendre le costume de princesse, pendant que vous vous habillerez de votre mieux en écuyer. Nous irons trouver don Quichotte, et feignant d'être une grande dame affligée qui a besoin de secours, je lui demanderai de m'octroyer un don, qu'en sa qualité de chevalier errant il ne pourra me refuser: ce don sera de venir avec moi, pour me venger d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et félon; j'ajouterai comme grâce insigne de ne point exiger que je lève mon voile jusqu'à ce qu'il m'ait fait rendre justice. En nous y prenant de la sorte, je ne doute pas que don Quichotte ne fasse tout ce qu'on voudra: nous le tirerons ainsi du lieu où il est, nous le ramènerons chez lui, et là nous verrons à loisir s'il n'y a point quelque remède à sa folie.
CHAPITRE XXVII
COMMENT LE CURÉ ET LE BARBIER VINRENT A BOUT DE LEUR DESSEIN, AVEC D'AUTRES CHOSES DIGNES D'ÊTRE RACONTÉES
D'accord sur le mérite de l'invention, tous deux se mirent à l'oeuvre aussitôt. Ils empruntèrent à l'hôtesse une jupe de femme et des coiffes dont le curé s'affubla, laissant pour gage une soutane toute neuve; quant au barbier, il se fit une grande barbe avec une queue de vache dont l'hôtelier se servait pour nettoyer son peigne. L'hôtesse demanda quel était leur projet; le curé lui ayant appris en peu de mots la folie de don Quichotte, et la nécessité de ce déguisement pour le tirer de la montagne, elle devina aisément que ce fou était l'homme au baume et le maître de l'écuyer berné: aussi s'empressa-t-elle de raconter ce qui s'était passé dans sa maison, sans oublier ce que Sancho mettait tant de soins à tenir secret.
Bref, l'hôtesse accoutra le curé de la façon la plus divertissante. Elle lui fit revêtir une jupe de drap chamarrée de bandes noires d'une palme de large, et toute tailladée, comme on en portait au temps du roi Wamba. Pour coiffure, le curé se contenta d'un petit bonnet en toile piquée, qui lui servait la nuit; puis il se serra le front avec une jarretière de taffetas noir, et fit de l'autre une espèce de masque dont il se couvrit la barbe et le visage. Par-dessus le tout il enfonça son chapeau, qui pouvait lui tenir lieu de parasol; puis se couvrant de son manteau, il monta sur sa mule à la manière des femmes. Affublé de sa barbe de queue de vache, qui lui descendait jusqu'à la ceinture, le barbier enfourcha aussi sa mule, et dans cet équipage ils prirent congé de tout le monde, sans oublier la bonne Maritorne, laquelle, quoique pécheresse, promit de réciter un rosaire pour le succès d'une entreprise si chrétienne.
A peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'il vint un scrupule au curé. Réfléchissant que c'était chose inconvenante pour un prêtre de se déguiser en femme, bien que ce fût à bonne intention, il dit au barbier: Compère, changeons de costume; mieux vaut que vous soyez la dame et moi l'écuyer, j'en profanerai moins mon caractère; et dût le diable emporter don Quichotte, je suis résolu, sans avoir fait cet échange, à ne pas aller plus avant.
Sancho arriva sur ces entrefaites, et ne put s'empêcher de rire en les voyant travestis de la sorte. Le barbier fit ce que voulait le curé, qui s'empressa d'instruire son compère de ce qu'il devait dire à notre héros pour lui faire abandonner sa pénitence. Maître Nicolas l'assura qu'il saurait bien s'acquitter de son rôle; mais il ne voulut point s'habiller pour le moment. Le curé ajusta sa grande barbe, et tous deux se remirent en route sous la conduite de Sancho, qui leur conta chemin faisant tout ce qui était arrivé à son maître et à lui avec un fou qu'ils avaient rencontré dans la montagne, sans parler toutefois de la valise et des écus d'or; car tout simple qu'il était, notre homme ne manquait pas de finesse.
Le jour suivant, on arriva à l'endroit où commençaient les branches de genêt. Sancho leur dit que c'était là l'entrée de la montagne, et qu'ils eussent à s'habiller, s'ils croyaient que leur déguisement pût être de quelque utilité; car ils lui avaient fait part de leur dessein, en lui recommandant de ne pas les découvrir. Lorsque votre maître, avaient-ils dit, demandera, comme cela est certain, si vous avez remis sa lettre à Dulcinée, donnez-lui cette assurance, mais ayez soin d'ajouter que sa dame, ne sachant ni lire ni écrire, lui ordonne de vive voix, sous peine d'encourir sa disgrâce et même sa malédiction, de se rendre sur-le-champ auprès d'elle, et que c'est son plus vif désir. Avec cette réponse que nous appuierons de notre côté, nous sommes assurés de le faire changer de résolution, et de le décider à se mettre en chemin pour devenir roi ou empereur, car alors il n'y aura plus à craindre qu'il pense à se faire archevêque.
Sancho les remercia de leur bonne intention. Il sera bien, ajouta-t-il, que j'aille d'abord trouver mon maître pour lui donner la réponse de sa dame; peut-être aura-t-elle la vertu de le tirer de là, sans que vous preniez tant de peine.
L'avis fut approuvé; et après qu'ils lui eurent promis d'attendre son retour, Sancho prit le chemin de la montagne, laissant nos deux compagnons dans un étroit défilé au bord d'un petit ruisseau, où quelques arbres et de hautes roches formaient un ombrage d'autant plus agréable, qu'au mois d'août, et vers trois heures après midi, la chaleur est excessive en ces lieux.
Le curé et le barbier se reposaient paisiblement à l'ombre, quand tout à coup leurs oreilles furent frappées des accents d'une voix qui, sans être accompagnée d'aucun instrument, leur parut très-belle et très-suave. Ils ne furent pas peu surpris d'entendre chanter de la sorte dans un lieu si sauvage; car, bien qu'on ait coutume de dire qu'au milieu des champs et des forêts se rencontrent les plus belles voix du monde, personne n'ignore que ce sont là plutôt des fictions que des vérités. Leur étonnement redoubla donc lorsqu'ils entendirent distinctement ces vers qui n'avaient rien de rustique:
Je vois d'où vient enfin le trouble de mes sens; L'absence, le dédain, une âpre jalousie Empoisonnent ma vie, Et font tous les maux que je sens. Dans ces tourments affreux quelle est mon espérance? Il n'est point de remède à des maux si cuisants, Et les efforts les plus puissants Succombent à leur violence.
C'est toi, cruel Amour, qui causes mes douleurs! C'est toi, rigoureux sort, dont l'aveugle caprice Me fait tant d'injustice; Ciel! tu consens à mes douleurs. Il faut mourir enfin dans un état si triste, Le ciel, le sort, l'Amour, l'ont ainsi résolu; Ils ont un empire absolu, Et c'est en vain qu'on leur résiste.
Rien ne peut adoucir la rigueur de mon sort: A moins d'être insensible au mal qui me possède, Il n'est point de remède Que le changement ou la mort, Mais mourir ou changer, et perdre ce qu'on aime, Ou se rendre insensible en perdant la raison, Peut-il s'appeler guérison, Et n'est-ce pas un mal extrême?
L'heure, la solitude, le charme des vers et de la voix, tout cela réuni causait à nos deux amis un plaisir mêlé d'étonnement. Ils attendirent quelque temps; mais, n'entendant plus rien, ils se levaient pour aller à la recherche de celui qui chantait si bien, quand la même voix se fit entendre de nouveau:
Pure et sainte amitié, rare présent des dieux, Qui, lasse des mortels et de leur inconstance, Ne nous laissant de toi qu'une vaine apparence, As quitté ce séjour pour retourner aux cieux;
De là quand il te plaît, tu répands à nos yeux, De tes charmes si doux l'adorable abondance, Mais une fausse image, avec ta ressemblance, Sous le voile menteur désole tous ces lieux.
Descends pour quelque temps, amitié sainte et pure; Viens confondre ici-bas la fourbe et l'imposture, Qui, sous ton sacré nom abusent les mortels;
Découvre à nos regards l'éclat de ton visage; Remets, avec la paix, la franchise en usage, Et dissipant l'erreur, renverse ses autels[46].
[46] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Le chant fut terminé par un profond soupir.