L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 15

Chapter 154,006 wordsPublic domain

De ces grains-là, je n'ai rien à dire, reprit don Quichotte; mais s'il n'avait été que messager d'amour, il ne mériterait pas d'aller aux galères, si ce n'est pour être fait général. L'emploi de messager d'amour n'est pas ce qu'on imagine, et pour le bien remplir il faut être habile et prudent. Dans un État bien réglé, c'est un office qui ne devrait être confié qu'à des personnes de choix. Il serait bon, pour ces sortes de charges, de créer des contrôleurs et examinateurs comme il y en a pour les autres; ceux qui les exercent devraient être fixés à un certain nombre, et prêter serment: par là on éviterait beaucoup de désordres provenant de ce que trop de gens se mêlent du métier, gens sans intelligence, pour la plupart, sottes servantes, laquais et jeunes pages, qui dans les circonstances difficiles ne savent plus reconnaître leur main droite d'avec leur main gauche, et laissent geler leur soupe dans le trajet de l'assiette à la bouche. Si j'en avais le temps, je voudrais donner mes raisons du soin qu'il convient d'apporter dans le choix des gens destinés à un emploi de cette importance; mais ce n'est pas ici le lieu. Quelque jour j'en parlerai à ceux qui peuvent y pourvoir. Aujourd'hui je dirai seulement que ma peine à la vue de ce vieillard, avec ses cheveux blancs et son vénérable visage, si durement traité pour quelques messages d'amour, a quelque peu cessé quand vous avez ajouté qu'il se mêlait aussi de sorcellerie, quoiqu'à dire vrai, je sache bien qu'il n'y a ni charmes ni sortiléges au monde qui puissent influencer la volonté, comme le pensent beaucoup d'esprits crédules. Nous avons tous pleinement notre libre arbitre, contre lequel plantes et enchantements ne peuvent rien. Ce que font quelques femmelettes par simplicité, quelques fripons par fourberie, ce sont des breuvages, des mixtures, au moyen desquels ils rendent les hommes fous en leur faisant accroire qu'ils ont le secret de les rendre amoureux, tandis qu'il est, je le répète, impossible de contraindre la volonté.

Cela est vrai, dit le vieillard, et pour ce qui est de la sorcellerie, seigneur, je n'ai rien à me reprocher. Quant aux messages galants, j'en conviens; mais je ne croyais pas qu'il y eût le moindre mal à cela, je voulais seulement que chacun fût heureux. Hélas! ma bonne intention n'aura servi qu'à m'envoyer dans un lieu d'où je pense ne plus revenir, chargé d'ans comme je suis, et souffrant d'une rétention d'urine qui ne me laisse pas un moment de repos.

A ces mots le pauvre homme se remit à pleurer de plus belle, et Sancho en eut tant de compassion, qu'il tira de sa poche une pièce de quatre réaux et la lui donna.

Passant à un autre, don Quichotte lui demanda quel était son crime. Le forçat répondit d'un ton non moins dégagé que ses camarades.

Je m'en vais aux galères pour avoir trop folâtré avec deux de mes cousines germaines, et même avec deux autres cousines qui n'étaient pas les miennes. Bref, nous avons joué ensemble aux jeux innocents, et il s'en est suivi un accroissement de famille tellement embrouillé que le plus habile généalogiste aurait peine à s'y reconnaître. J'ai été convaincu par preuves et témoignages. Les protections me manquant, l'argent aussi, je me suis vu sur le point de mourir d'un mal de gorge; cependant je n'ai été condamné qu'à six ans de galères: aussi n'en ai-je point appelé, crainte de pis. J'ai mérité ma peine; mais je me sens jeune, la vie est longue, et avec le temps on vient à bout de tout. Maintenant, seigneur, si Votre Grâce veut secourir les pauvres gens, qu'elle le fasse promptement. Dieu la récompensera dans le ciel, et nous le prierons ici-bas pour qu'il vous donne santé aussi bonne et vie aussi longue que vous le méritez.

Ce dernier portait un habit d'étudiant, et un des gardes dit que c'était un beau parleur qui savait son latin.

Derrière tous ceux-là venait un homme d'environ trente ans, bien fait et de bonne mine, si ce n'est qu'il louchait d'un oeil; il était autrement attaché que les autres, car il portait au pied une chaîne si longue qu'elle lui entourait tout le corps, puis deux anneaux de fer au cou, l'un rivé à la chaîne, et l'autre de ceux qu'on appelle PIED D'AMI, d'où descendaient deux branches allant jusqu'à la ceinture, et aboutissant à deux menottes qui lui serraient si bien les bras, qu'il ne pouvait porter les mains à sa bouche, ni baisser la tête jusqu'à ses mains. Don Quichotte demanda pourquoi celui-là était plus maltraité que les autres.

Parce qu'à lui seul il est plus criminel que tous les autres ensemble, répondit le garde; il est si hardi et si rusé, que même en cet état nous craignons qu'il ne nous échappe.

Quel crime a-t-il donc commis, s'il n'a point mérité la mort? dit don Quichotte.

Il est condamné aux galères pour dix ans, reprit le commissaire, ce qui équivaut à la mort civile. Au reste, il vous suffira de savoir que cet honnête homme est le fameux Ginez de Passamont, autrement appelé Ginesille de Parapilla.

Doucement, s'il vous plaît, seigneur commissaire, interrompit le forçat, et n'épiloguons point sur nos noms et surnoms; je m'appelle Ginez et non pas Ginesille; Passamont est mon nom de famille, et point du tout Parapilla, comme il vous plaît de m'appeler. Que chacun à la ronde s'examine, et, quand on aura fait le tour, ce ne sera pas temps perdu.

Tais-toi, maître larron, dit le commissaire.

L'homme va comme il plaît à Dieu, repartit Passamont; mais un jour on saura si je m'appelle ou non Ginesille de Parapilla.

N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? dit le garde.

C'est vrai, répondit Ginez; mais je ferai en sorte qu'on ne me donne plus ce nom, ou je m'arracherai la barbe jusqu'au dernier poil. Seigneur chevalier, dit-il en s'adressant à don Quichotte, si vous voulez nous donner quelque chose, faites-le promptement, et allez-vous-en en la garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain commencent à nous ennuyer; s'il vous plaît de connaître la mienne, sachez que je suis Ginez de Passamont, dont l'histoire est écrite par les cinq doigts de cette main.

Il dit vrai, ajouta le commissaire; lui-même a écrit son histoire, et l'on dit même que c'est un morceau fort curieux; mais il a laissé le livre en gage dans la prison pour deux cents réaux.

J'espère bien le retirer, reprit Passamont, fût-il engagé pour deux cents ducats.

Est-il donc si parfait? demanda don Quichotte.

Si parfait, répondit Passamont, qu'il fera la barbe à Lazarille de Tormes, et à tous les livres de cette espèce, écrits ou à écrire. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il contient des vérités si utiles et si agréables, qu'il n'y a fables qui les vaillent.

Et quel titre porte votre livre? poursuivit don Quichotte.

_Vie de Ginez de Passamont_, répondit le forçat.

Est-il achevé? dit notre héros.

Achevé, répliqua Ginez, autant qu'il peut l'être jusqu'à cette heure où je n'ai pas achevé de vivre. Il commence du jour où je suis né, et s'arrête à cette nouvelle fois que je vais aux galères.

Vous y avez donc été déjà? demanda don Quichotte.

J'y ai passé quatre ans pour le service de Dieu et du roi, répondit Ginez; et je connais le goût du biscuit et du nerf de boeuf. Au reste, cela ne me fâche pas autant qu'on le croit d'y retourner, parce que là du moins je pourrai achever mon livre, et que j'ai encore une foule de bonnes choses à dire. Dans les galères d'Espagne, on a beaucoup de loisir, et il ne m'en faudra guère, car ce qui me reste à ajouter, je le sais par coeur.

Tu as de l'esprit, dit don Quichotte.

Et du malheur, repartit Ginez; car le malheur poursuit toujours l'esprit.

Il poursuit les scélérats, interrompit le commissaire.

Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, de parler plus doux, répliqua Passamont; messeigneurs nos juges ne vous ont pas mis en main cette verge noire pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour les conduire où le roi a besoin d'eux. Sinon et par la vie de... Mais suffit; que chacun se taise, vive bien et parle mieux encore... Poursuivons notre chemin, car voilà assez de fadaises comme cela.

A ces mots, le commissaire leva sa baguette sur Passamont, pour lui donner la réponse à ses menaces; mais don Quichotte, se jetant au-devant, le pria de ne pas le maltraiter.

Encore est-il juste, dit-il, que celui qui a les bras si bien liés ait au moins la langue un peu libre. Puis, se tournant vers les forçats: Mes frères, ajouta-t-il, de ce que je viens d'entendre il résulte clairement pour moi que bien qu'on vous ait punis pour vos fautes, la peine que vous allez subir est fort peu de votre goût, et que vous allez aux galères tout à fait contre votre gré. Or, comme le peu de courage que l'un a montré à la question, le manque d'argent chez l'autre, et surtout l'erreur et la passion des juges, qui vont si vite en besogne, ont pu vous mettre dans le triste état où je vous vois, je pense que c'est ici le cas de montrer pourquoi le ciel m'a fait naître, et m'a inspiré le noble dessein d'embrasser cette profession de chevalier errant dans laquelle j'ai fait voeu de secourir les malheureux et de protéger les petits contre l'oppression des grands. Mais comme aussi dans ce qu'on veut obtenir la sagesse conseille de recourir à la persuasion plutôt qu'à la violence, je prie le seigneur commissaire et vos gardiens de vous ôter vos fers et de vous laisser aller en paix: assez d'autres se trouveront pour servir le roi quand l'occasion s'en présentera, et c'est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves des hommes que Dieu et la nature ont créés libres. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant au commissaire et aux gardes, ces gens-là ne vous ont fait aucune offense; eh bien, que chacun reste avec son péché, et puisqu'il y a un Dieu là-haut qui prend soin de châtier les méchants quand ils ne veulent pas se corriger, il n'est pas bien que des gens d'honneur se fassent les bourreaux des autres hommes. Je vous demande cela avec calme et douceur, afin que, si vous me l'accordez, j'aie à vous en remercier: autrement, cette lance et cette épée, secondant la vigueur de mon bras sauront bien l'obtenir par la force.

Admirable conclusion! repartit le commissaire; par ma foi, voilà qui est plaisant: nous demander la liberté des forçats du roi; comme si nous avions le pouvoir de les délivrer, ou que vous eussiez celui de nous y contraindre! Seigneur, continuez votre route, et redressez un peu le bassin que vous portez sur la tête, sans vous inquiéter de savoir si notre chat n'a que trois pattes.

C'est vous, qui êtes le rat, le chat, et le goujat! s'écria don Quichotte; en même temps il s'élança avec tant de furie sur le commissaire, qu'avant de s'être mis en défense, celui-ci fut renversé par terre dangereusement blessé d'un coup de lance.

Surpris d'une attaque si inattendue, les autres gardes ne tardèrent pas à se remettre, et tous alors, les uns avec leurs épées, les autres avec leurs piques, commencèrent à attaquer notre héros, qui s'en serait fort mal trouvé si les forçats, voyant une belle occasion de reprendre la clef des champs, n'eussent cherché à en profiter pour rompre leurs chaînes. La confusion devint si grande, que, tantôt courant aux forçats qui se déliaient, tantôt ripostant à don Quichotte qui ne leur donnait point de trêve, les gardes ne firent rien qui vaille. De son côté, Sancho s'empressa d'aider Ginez de Passamont à rompre sa chaîne, lequel ne fut pas plutôt libre qu'il fondit sur le commissaire, lui arracha son arquebuse, et tour à tour visant l'un, visant l'autre, sans tirer jamais, sut montrer tant d'audace et de résolution, que, ses compagnons le secondant à coups de pierres, les gardes prirent la fuite et abandonnèrent le champ de bataille.

Sancho s'affligea fort de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui se sauvaient à toutes jambes allaient prévenir la Sainte-Hermandad, et chercher main-forte, afin de se mettre à la poursuite des coupables. Dans cette appréhension, il conjura son maître de s'éloigner au plus vite du grand chemin et de se réfugier dans la sierra qui était proche.

C'est fort bien, reprit don Quichotte; mais, pour l'heure, je sais, moi, ce qu'il convient de faire avant tout. A sa voix, les forçats, qui couraient pêle-mêle, et qui venaient de dépouiller le commissaire jusqu'à la peau, s'approchèrent pour savoir ce que voulait notre héros; Des hommes bien nés comme vous l'êtes, leur dit-il, doivent se montrer reconnaissants des services qu'ils ont reçus; et de tous les vices l'ingratitude, vous le savez, est celui que Dieu punit le plus sévèrement. Aussi, d'après ce que je viens de faire pour vous, persuadé que je n'ai pas obligé des ingrats, je ne demande en retour qu'une seule chose: c'est que, chargés de cette même chaîne dont je vous ai délivrés, vous vous mettiez immédiatement en chemin pour la cité du Toboso. Là, vous présentant devant madame Dulcinée, vous lui direz que son esclave, le chevalier de la Triste-Figure lui envoie ses compliments, et vous lui raconterez mot pour mot ce que je viens de faire pour votre délivrance. Cela fait, allez où il vous plaira.

A ce discours, Ginez de Passamont, prenant la parole, répondit au nom de ses camarades: Seigneur chevalier notre libérateur, ce que désire Votre Grâce est impossible, et nous n'oserions nous montrer ensemble le long des grands chemins; il faut, au contraire, nous séparer au plus vite, afin de ne plus retomber entre les mains de la Sainte-Hermandad, qui, sans aucun doute, va envoyer à notre poursuite. Ce que doit faire Votre Grâce, et ce qui me paraît juste qu'elle fasse, c'est de commuer le tribut que nous devons à madame Dulcinée du Toboso en une certaine quantité d'_Ave Maria_ et de _Credo_, que nous dirons à son intention. Voilà du moins une pénitence que nous pourrons accomplir facilement, de nuit comme de jour, en marche ou au repos. Mais penser que de gaieté de coeur nous allions retourner aux marmites d'Égypte, c'est-à-dire reprendre notre chaîne, autant vouloir qu'il soit jour en pleine nuit. Nous demander semblable folie, c'est demander des poires à l'ormeau.

Eh bien, don fils de gueuse, don Ginez ou Ginesille de Paropillo, car peu m'importe comment on t'appelle, s'écria don Quichotte enflammé de colère, je jure Dieu que seul de tes compagnons tu iras chargé de la chaîne que je t'ai ôtée, et de tout le bagage que tu avais sur ton noble corps.

Peu endurant de sa nature, Passamont, qui n'en était plus à s'apercevoir que notre héros avait la cervelle endommagée d'après ce qu'il venait de faire, se voyant traité si cavalièrement, fit un signe à ses compagnons. Ceux-ci, s'éloignant aussitôt, se mirent à faire pleuvoir sur don Quichotte une telle grêle de pierres qu'il ne pouvait suffire à les parer avec sa rondache. Quant au pauvre Rossinante, il se souciait aussi peu de l'éperon que s'il eût été de bronze. Sancho s'abrita derrière son âne, et par ce moyen évita la tempête; mais son maître ne put si bien s'en garantir qu'il ne reçût à travers les reins je ne sais combien de cailloux qui le jetèrent par terre. L'étudiant fondit sur lui, et lui arrachant le bassin qu'il portait sur la tête, il lui en donna plusieurs coups sur les épaules; après quoi frappant cinq ou six fois le prétendu armet contre le sol, il le mit en pièces. Les forçats enlevèrent au chevalier une casaque qu'il portait par-dessus ses armes, et ils lui auraient ôté jusqu'à ses chausses, si ses genouillères ne les en eussent empêchés. Pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils débarrassèrent Sancho de son manteau, et le laissèrent en justaucorps, après quoi ils partagèrent entre eux les dépouilles du combat; puis chacun tira de son côté, plus curieux d'éviter la Sainte-Hermandad que de faire connaissance avec la princesse du Toboso.

L'âne, Rossinante, Sancho et don Quichotte, demeurèrent seuls sur le champ de bataille: l'âne, la tête baissée, et secouant de temps en temps les oreilles, comme si la pluie de cailloux durait encore; Rossinante, étendu près de son maître; Sancho en manches de chemise, et tremblant à la seule pensée de la Sainte-Hermandad; don Quichotte enfin, l'âme navrée d'avoir été mis en ce piteux état par ceux-là même à qui il venait de rendre un si grand service.

CHAPITRE XXIII

DE CE QUI ARRIVA AU FAMEUX DON QUICHOTTE DANS LA SIERRA MORENA, ET DE L'UNE DES PLUS RARES AVENTURES QUE MENTIONNE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE

En se voyant traité si indignement, don Quichotte ne put s'empêcher de dire à son écuyer: Sancho, j'ai toujours entendu dire que faire du bien aux méchants, c'était porter de l'eau à la mer; si je t'avais écouté, j'aurais évité cette mésaventure: mais enfin ce qui est fait est fait; prenons patience, et que l'expérience nous profite pour l'avenir.

Vous profiterez de l'expérience comme je deviendrai Turc, répondit Sancho; vous dites que si vous m'eussiez cru, vous pouviez éviter cette mésaventure; eh bien, croyez-moi à cette heure, et vous en éviterez une plus grande encore; car, en un mot comme en mille, je vous avertis que la Sainte-Hermandad se moque de toutes vos chevaleries, et qu'elle ne fait pas plus de cas de tous les chevaliers errants du monde que d'un maravédis. Tenez, il me semble que j'entends déjà ses flèches me siffler aux oreilles[42].

[42] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés au gibet.

Tu es un grand poltron, Sancho, reprit don Quichotte; cependant, afin que tu ne dises pas que je suis un entêté et que je ne fais jamais ce que tu me conseilles, je veux cette fois suivre ton avis, et m'éloigner de ce danger que tu redoutes si fort; mais à une condition, c'est que, ou mort ou vivant, tu ne diras jamais que je me suis esquivé par crainte, mais seulement pour céder à ta prière et te faire plaisir. Si tu dis le contraire, tu auras menti; et aujourd'hui comme alors, alors comme aujourd'hui, je te donne un démenti, et dis que tu mens, et mentiras toutes les fois que tu diras ou penseras pareille chose. Pas un mot, je te prie; car la seule idée que je tourne le dos à un péril, quelque grand qu'il puisse être, me donne envie de demeurer ici, et d'y attendre de pied ferme, non-seulement la Sainte-Hermandad, mais encore les douze tribus d'Israël, les sept frères Machabées, Castor et Pollux, et tous les frères et confréries du monde.

Se retirer n'est pas fuir, dit Sancho; et attendre n'est pas sagesse, quand le péril dépasse l'espérance et les forces. Un homme sage doit se conserver aujourd'hui pour demain, sans aventurer tout en un jour. Sachez que tout rustre et vilain que je suis, j'ai pourtant quelque idée de ce qu'on appelle se bien gouverner. Ne vous repentez donc point de suivre mon conseil: tâchez seulement de monter sur Rossinante, sinon je vous aiderai, et suivez-moi, car quelque chose me dit qu'à cette heure, nous avons plus besoin de nos pieds que de nos mains.

Don Quichotte remonta à cheval sans dire mot, et Sancho prenant les devants sur son âne, ils entrèrent dans la sierra qui se trouvait proche. L'intention de l'écuyer était de traverser toute cette chaîne de montagnes, et d'aller déboucher au Viso ou bien à Almodovar del Campo, après s'être cachés quelques jours dans ces solitudes pour échapper à la Sainte-Hermandad, dans le cas où elle se mettrait à leur poursuite. Ce qui le fortifiait dans ce dessein, c'était de voir que le sac aux provisions que portait le grison avait échappé aux mains des forçats, chose qui tenait du miracle, tant ces honnêtes gens avaient bien fureté et enlevé tout ce qui était à leur convenance.

Nos deux voyageurs arrivèrent cette nuit même au milieu de la _Sierra Morena_ ou montagne Noire, et dans l'endroit le plus désert. Sancho conseilla à son maître d'y faire halte pendant quelques jours, c'est-à-dire tant que dureraient leurs provisions. Ils commencèrent par s'établir entre deux roches, au milieu de quelques grands liéges. Mais la fortune, qui, selon l'opinion de ceux que n'éclaire pas la vraie foi, ordonne et règle toutes choses à sa fantaisie, voulut que Ginez de Passamont, ce forçat que la générosité et la folie de notre chevalier avaient tiré de la chaîne, fuyant de son côté la Sainte-Hermandad qu'il redoutait avec juste raison, eût la pensée de venir chercher un asile dans ces montagnes, et qu'il s'arrêtât précisément au même endroit où étaient don Quichotte et Sancho. Il ne les eut pas plus tôt reconnus à leurs discours, qu'il les laissa s'endormir paisiblement; et, comme les méchants sont ingrats, et que la nécessité n'a pas de loi, Ginez, qui ne brillait pas par la reconnaissance, résolut, pendant leur sommeil, de dérober l'âne de Sancho, préférablement à Rossinante, qui lui parut de mince ressource, soit pour le mettre en gage, soit pour le vendre. Et avant le jour, l'insigne vaurien, monté sur le grison, était déjà trop loin pour qu'on pût le rattraper.

Quand l'aurore avec sa face riante vint réjouir et embellir la terre, ce fut pour attrister le pauvre Sancho. Dès qu'il s'aperçut de la disparition de son âne, il se mit à pousser les plus tristes lamentations, tellement que ses sanglots réveillèrent don Quichotte qui l'entendit pleurer en disant: O fils de mes entrailles, né dans ma propre maison, jouet de mes enfants, délices de ma femme, envie de mes voisins, compagnon de mes travaux, et finalement nourricier de la moitié de ma personne, puisque, avec les quelques maravédis que tu gagnais par jour, je subvenais à la moitié de ma dépense!

Don Quichotte, devinant le sujet de la douleur de Sancho, entreprit de le consoler par les meilleurs raisonnements qu'il put trouver sur les disgrâces de cette vie; mais il n'y parvint réellement qu'après avoir promis de lui donner une lettre de change de trois ânons, à prendre sur cinq qu'il avait laissés dans son écurie. Aussitôt Sancho arrêta ses soupirs, calma ses sanglots, sécha ses larmes, et remercia son seigneur de la faveur qu'il lui accordait.

En pénétrant dans ces montagnes qui lui promettaient les aventures qu'il cherchait sans relâche, notre héros avait senti son coeur bondir de joie. Il repassait dans sa mémoire les merveilleux événements qui étaient arrivés aux chevaliers errants en de semblables lieux, et ces pensées le transportaient et l'absorbaient à tel point, qu'il en oubliait le monde entier. Quant à Sancho, depuis qu'il croyait cheminer en lieu sûr, il ne songeait plus qu'à restaurer son estomac avec les restes du butin enlevé aux prêtres du convoi. Chargé de ce qu'aurait dû porter le grison, il cheminait à petits pas, tirant du sac à chaque instant de quoi remplir son ventre, sans nul souci des aventures, et n'en imaginant point de plus heureuse que celle-là.

En ce moment il leva les yeux, et, voyant son maître s'arrêter, il accourut pour en savoir la cause. En approchant, il reconnut que don Quichotte remuait avec le bout de sa lance un coussin et une valise attachés ensemble, tous deux en lambeaux et à demi pourris, mais si pesants qu'il fallut que Sancho aidât à les soulever. Son maître lui ayant dit d'examiner ce que ce pouvait être, il s'empressa d'obéir, et quoique la valise fût fermée, il put facilement voir par les trous ce qu'elle contenait. Il en tira quatre chemises de toile de Hollande très-fine, d'autres hardes aussi propres qu'élégantes, et enfin une certaine quantité d'écus d'or renfermés dans un mouchoir.

A cette vue, il s'écria: Béni soit le ciel, qui enfin nous envoie une si heureuse aventure. En poursuivant l'examen, il trouva un livre de souvenirs richement relié.

Je retiens cela, dit don Quichotte; quant à l'argent, tu peux le prendre.

Grand merci, seigneur, répondit Sancho en lui baisant les mains; et il mit les hardes et l'argent dans son bissac.

Il faut, dit don Quichotte, que quelque voyageur se soit égaré dans ces montagnes, où des voleurs l'auront assassiné et seront venus l'enterrer en cet endroit.