L'influence d'un livre: Roman historique
Chapter 7
--Je ne pourrais vous dire exactement si c'est de l'étain de Cornwall, mais il ne manque pas d'étain ici--il y en a beaucoup plus que d'argent.
--Je crois bien, mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse. Si j'en trouve, j'ai enfin découvert le véritable moyen de le changer en argent.
--Ah! tant mieux pour vous, dit St-Céran,--bon secret celui-là.
--Vous seriez bien plus étonné, continua l'alchimiste, si je vous disais que s'il ne me manquait pas un livre, qu'un Français m'a promis, j'en ferais de _l'or_ piment; et peut-être que vous ne savez pas que les plus fameux orfèvres ont de la peine à reconnaître l'or piment d'avec l'or ordinaire; ainsi, avec bien peu de peine, on parvient à leur faire prendre le change. Vous avez beau sourire--ajouta-t-il, en s'apercevant que St-Céran souriait en l'entendant terminer. Pour toute réponse, le jeune médecin fut prendre un dictionnaire de l'Académie dans sa bibliothèque.
--Je vais vous montrer, mon cher Amand, dit-il, ce que c'est que votre or piment,--et il lui lut l'article suivant:
ORPIMENT, s. m: Arsenic jaune qu'on trouve tout formé dans les terres; on s'en sert pour peindre en jaune: on le nomme aussi orpin.
Le héros le lut et le relut:--Maudit Français, menteur--murmura-t-il, entre ses dents,--et moi qui croyais tous le temps qu'il disait vrai--c'est égal, quant à en faire de l'argent, cela j'en suis sûr--à propos, dit-il, désirant changer la conversation,--vous avez écrit à Amélie, dites-le donc, vous lui proposez là un joli coup.
--Nous y voilà, se dit tout bas St-Céran, que voulez-vous, mon cher Amand, vous ne voulez pas consentir à mon mariage, et il me faut Amélie à moi.
--Me l'avez-vous demandée? est-ce que vous croyiez que j'allais vous l'offrir?--Hein! fit St-Céran, non, pas tout à fait.--Mais vous lui aviez défendu de me parler pour toujours.
--J'avais mes raisons, dit le héros.
--Alors, si je vous la demandais, me la refuseriez-vous?
--Qui sait?
St-Céran lui fit aussitôt une demande, dans toutes les formes, de la main d'Amélie, à laquelle Amand se hâta d'acquiescer. Le jeune médecin le pria d'accepter un petit présent de noces, ajoutant que connaissant sa soif de la science, il le priait de trouver bon que son don fût tout à fait littéraire. En conséquence, il lui présenta le _Dictionnaire des merveilles de la nature_, en trois volumes, magnifiquement reliés, ouvrage qu'il lui assura avoir été écrit par des philosophes comme lui. Il y ajouta une vingtaine de manuels des différents arts et métiers. Amand, au comble de la joie, se retira avec son trésor, et l'on dit même qu'il fut consulter son Français, pour savoir si ce n'était pas une édition contrefaite du _Dictionnaire des merveilles de la nature_ qu'on lui avait donnée; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il partit le lendemain avec St-Céran pour Saint-Jean-Port-Joli, où le mariage fut célébré dans l'église paroissiale, avec beaucoup de pompe et de solennité.
Ainsi, mes lecteurs ne doivent plus avoir aucune inquiétude sur le compte de St-Céran et d'Amélie, qui sans aucun doute doivent avoir coulé des jours pleins de prospérité et de bonheur... En un mot vous savez.
CHAPITRE QUATORZIÈME
Charles Amand
Mon âme, aujourd'hui solitaire, Sans objet, comme sans désirs S'égare et cherche à se distraire Dans les songes de l'avenir.
LA HARPE.
L'épouse d'Amand, dont nous n'avons fait nulle mention dans le cours de cet ouvrage, parce qu'elle ne prit aucune part aux événements que nous avons décrits, mourut peu de temps après le mariage d'Amélie. Amand se trouva donc seul dans le monde. Semblable à l'étudiant ambitieux de Bulwer, il aurait pu s'enfermer dans son cabinet, méditer sur les poètes, et regarder avec tristesse le soleil levant; mais lui, il n'avait pas de cabinet, ni de fenêtres
Aux longs panneaux de soie;
aussi se livra-t-il à ses études alchimiques près de l'âtre de l'humble chaumière où nous l'avons trouvé en commençant cette histoire, et où il mourra probablement; car, voyez-vous, son âme à lui, c'est dans ce foyer. Ne l'accusez pas de folie, au moins dans cela, car le foyer, c'est le royaume des illusions, c'est la source des rêves de bonheur. Vous tous, nés au sein de l'aisance, ne faites-vous pas consister une partie des délices de la vie à être couchés près d'un feu pétillant, en vous reposant de ce que vous appelez les fatigues de la journée. N'est-ce pas parmi ces brasiers, aux images fantastiques, que votre imagination cherche une autre existence qui puisse vous dédommager d'un monde où vous ne trouvez que des intérêts plus vils les uns que les autres, et qui s'entrechoquent sans cesse? N'est-ce pas près du foyer que la jeune Canadienne, que l'éducation n'a pas encore perfectionnée, se demande si parmi cette foule d'hommes élégants qui l'entourent, elle ne trouvera pas une âme poétique, dont les cordes vibrent à l'unisson de la sienne? Enfin, n'est-ce pas le temple du souvenir? Eh bien, lui, s'il n'a pas une de ces magnifiques grilles qui décorent nos salons ennuyeux, il peut néanmoins savourer la même jouissance; car c'est en contemplant un métal brillant qui reluit au fond d'un creuset, entouré de quelques petits charbons ardents, qu'il cherche à jeter dans l'oubli toute l'amertume de l'existence; pour me servir de l'idée du poète anglais, c'est ce qui le fait ramper entre le ciel et la terre.
Amand se livra donc entièrement à l'étude des merveilles de la nature, dont St-Céran lui avait donné la clef, à ce qu'il disait, et s'il perdit le goût de faire des conjurations, cela ne l'empêchait pas souvent, soit qu'il se trouvât la nuit dans un bois, ou sur le rivage, de s'entretenir avec quelques gnomes solitaires (qu'il décorait du nom pompeux de _gognomes_) cachés dans quelque taillis ou gémissant sur quelques rochers que la marée montante allait ensevelir: c'était les seules distractions qu'il se permettait, et encore assurait-il que c'était purement par accident qu'il rencontrait ces esprits infortunés.
Tranquille et sans inquiétude, Il coulait ses jours, sans soucis, La nature était son étude, Et les livres ses seuls amis.
LA HARPE.
Il y a quelques années que l'auteur ne l'a pas vu; il a seulement entendu dire qu'il cherche toujours la pierre philosophale, et qu'il lit, sans cesse, _Le petit Albert_, ouvrage qui a décidé du sort de sa vie.
End of Project Gutenberg's L'influence d'un livre, by Philippe Aubert de Gaspé