L'influence d'un livre: Roman historique

Chapter 5

Chapter 53,947 wordsPublic domain

--À vingt ans j'étais un cloaque de tous les vices réunis: querelleur, batailleur, ivrogne, débauché, jureur et blasphémateur infâme. Mon père, après avoir tout tenté pour me corriger, me maudit, et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressources, après avoir dissipé mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du service comme simple engagé de la compagnie de Labrador. C'était au printemps de l'année 17--, il pouvait être environ midi, nous descendions dans la goélette _La Catherine_, par une jolie brise; j'étais assis sur la lisse du gaillard d'arrière, lorsque le capitaine assembla l'équipage et lui dit: ah ça, enfants, nous serons, sur les quatre heures, au poste du diable; qui est celui d'entre vous qui y restera? Tous les regards se tournèrent vers moi, et tous s'écrièrent unanimement: ce sera Rodrigue Bras-de-fer. Je vis que c'était concerté; je serrai les dents avec tant de force que je coupai en deux le manche d'acier de mon calumet, et frappant avec force sur la lisse où j'étais assis, je répondis dans un accès de rage: oui, mes mille tonnerres, oui, ce sera moi; car vous seriez trop lâches pour en faire autant; je ne crains ni Dieu, ni diable, et quand Satan y viendrait je n'en aurais pas peur. Bravo! s'écrièrent-ils tous. Huzza! pour Rodrigue. Je voulus rire à ce compliment; mais mon ris ne fut qu'une grimace affreuse, et mes dents s'entrechoquèrent comme dans un violent accès de fièvre. Chacun alors m'offrit un coup, et nous passâmes l'après-midi à boire. Ce poste de peu de conséquence était toujours gardé, pendant trois mois, par un seul homme qui y faisait la chasse et la pêche, et quelque petit trafic avec les sauvages. C'était la terreur de tous les engagés, et tous ceux qui y étaient restés, avaient raconté des choses étranges de cette retraite solitaire; de là, son nom de poste du diable--en sorte que depuis plusieurs années on était convenu de tirer au sort pour celui qui devait l'habiter. Les autres engagés qui connaissaient mon orgueil savaient bien qu'en me nommant unanimement, la honte m'empêcherait de refuser, et par là, ils s'exemptaient d'y rester eux-mêmes, et se débarrassaient d'un compagnon brutal, qu'ils redoutaient tous.

Vers les quatre heures, nous étions vis-à-vis le poste dont le nom me fait encore frémir, après un laps de soixante ans, et ce ne fut pas sans une grande émotion que j'entendis le capitaine donner l'ordre de préparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent à terre avec mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour échanger avec les sauvages, et s'éloignèrent aussitôt de ce lieu maudit. Bon courage! bon succès! s'écrièrent-ils, d'un air moqueur, une fois éloignés du rivage. Que le diable vous emporte tous mes!... que j'accompagnai d'un juron épouvantable. Bon, me cria Joseph Pelchat, à qui j'avais cassé deux côtes, six mois auparavant; bon, ton ami le diable te rendra plus tôt visite qu'à nous. Rappelle-toi ce que tu as dit. Ces paroles me firent mal. Tu fais le drôle, Pelchat, lui criais-je; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par les sauvages; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je te jure par... (autre exécrable juron) qu'il ne t'en restera pas assez sur ta maudite carcasse pour raccommoder mes souliers. Et quant à toi, me répondit Pelchat, le diable n'en laissera pas assez sur la tienne pour en faire la babiche. Ma rage était à son comble! Je saisis un caillou, que je lançai avec tant de force et d'adresse, malgré l'éloignement de la terre, qu'il frappa à la tête le malheureux Pelchat et l'étendit, sans connaissance, dans la chaloupe. Il l'a tué! s'écrièrent ses trois autres compagnons, un seul lui portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames pour aborder la goélette. Je crus, en effet, l'avoir tué, et je ne cherchai qu'à me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait à terre; mais une demi-heure après, qui me parut un siècle, je vis la goélette mettre toutes ses voiles et disparaître. Pelchat n'en mourut pourtant pas subitement, il languit pendant trois années, et rendit le dernier soupir en pardonnant à son meurtrier. Puisse Dieu me pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit alors.

Un peu rassuré, par le départ de la goélette, sur les suites de ma brutalité; car je réfléchissais que si j'eusse tué ou blessé Pelchat mortellement, on serait venu me saisir, je m'acheminai vers ma nouvelle demeure. C'était une cabane d'environ vingt pieds carrés, sans autre lumière qu'un carreau de vitre au sud-ouest; deux petits tambours y étaient adossés, en sorte que cette cabane avait trois portes. Quinze lits, ou plutôt grabats, étaient rangés autour de la pièce principale. Je m'abstiendrai de vous donner une description du reste; ça n'a aucun rapport avec mon histoire.

J'avais bu beaucoup d'eau-de-vie pendant la journée, et je continuai à boire pour m'étourdir sur ma triste situation; en effet, j'étais seul sur une plage éloignée de toute habitation; seul avec ma conscience! et, Dieu, quelle conscience! je sentais le bras puissant de ce même Dieu, que j'avais bravé et blasphémé tant de fois, s'appesantir sur moi; j'avais un poids énorme sur la poitrine. Les seules créatures vivantes, compagnons de ma sollicitude, étaient deux énormes chiens de Terre-Neuve: à peu près aussi féroces que leur maître. On m'avait laissé ces chiens pour faire la chasse aux ours rouges, très communs dans cet endroit.

Il pouvait être neuf heures du soir. J'avais soupé, je fumais ma pipe près de mon feu, et mes deux chiens dormaient à mes côtés; la nuit était sombre et silencieuse, lorsque, tout à coup, j'entendis un hurlement si aigre, si perçant, que mes cheveux se hérissèrent. Ce n'était pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup; c'était quelque chose de satanique. Mes deux chiens y répondirent par des cris de douleur, comme si on leur eût brisé les os. J'hésitai; mais l'orgueil l'emportant, je sortis armé de mon fusil chargé à trois balles; mes deux chiens, si féroces, ne me suivirent qu'en tremblant. Tout était cependant retombé dans le silence et je me préparais déjà à rentrer lorsque je vis sortir du bois un homme suivi d'un énorme chien noir; cet homme était au-dessus de la moyenne taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer qu'à une meule de moulin, et qui lui cachait entièrement le visage. Je l'appelai, je lui criai de s'arrêter; mais il passa, ou plutôt coula comme une ombre, et lui et son chien s'engloutirent dans le fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s'étaient pressés contre moi et semblaient me demander protection.

Je rentrai dans ma cabane, saisi d'une frayeur mortelle; je fermai et barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de meubles; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que j'avais tant offensé et lui demander pardon de mes crimes: mais l'orgueil l'emporta, et repoussant ce mouvement de la grâce, je me couchai, tout habillé, dans le douzième lit, et mes deux chiens se placèrent à mes côtés. J'y étais depuis, environ, une demi-heure, lorsque j'entendis gratter sur ma cabane comme si des milliers de chats, ou autres animaux, s'y fussent cramponnés avec leurs griffes; en effet je vis descendre dans ma cheminée, et remonter avec une rapidité étonnante, une quantité innombrable de petits hommes hauts d'environ deux pieds; leurs têtes ressemblaient à celles des singes et étaient armées de longues cornes. Après m'avoir regardé, un instant, avec une expression maligne, ils remontaient la cheminée avec la vitesse de l'éclair, en jetant des éclats de rires diaboliques. Mon âme était si endurcie que ce terrible spectacle, loin de me faire rentrer en moi-même, me jeta dans un tel accès de rage que je mordais mes chiens pour les exciter, et que saisissant mon fusil je l'armai et tirai avec force la détente, sans réussir pourtant à faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu'un hurlement plus horrible que le premier me fixa à ma place. Les petits êtres disparurent, il se fit un grand silence, et j'entendis frapper deux coups à ma première porte: un troisième coup se fit entendre, et la porte, malgré mes précautions, s'ouvrit avec un fracas épouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et pour la première fois depuis dix ans, je priai, je suppliai Dieu d'avoir pitié de moi. Un second hurlement m'annonça que mon ennemi se préparait à franchir la seconde porte, et au troisième coup, elle s'ouvrit comme la première, avec le même fracas. Ô mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-moi! sauvez-moi! Et la voix de Dieu grondait à mes oreilles, comme un tonnerre, et me répondait: non, malheureux, tu périras. Cependant un troisième hurlement se fit entendre et tout rentra dans le silence; ce silence dura une dizaine de minutes. Mon coeur battait à coups redoublés; il me semblait que ma tête s'ouvrait et que ma cervelle s'en échappait goutte à goutte; mes membres se crispaient et lorsqu'au troisième coup la porte vola en éclats sur mon plancher, je restai comme anéanti. L'être fantastique que j'avais vu passer entra alors avec son chien et ils se placèrent vis-à-vis de la cheminée. Un reste de flamme qui y brillait s'éteignit aussitôt et je demeurai dans une obscurité parfaite.

Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis voeu à la bonne sainte Anne que, si elle me délivrait, j'irais de porte en porte, mendiant mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prière par une lumière soudaine; le spectre s'était tourné de mon côté, avait relevé son immense chapeau, et deux yeux énormes, brillants comme des flambeaux, éclairèrent cette scène d'horreur. Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique: un nez lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s'étendît d'une oreille à l'autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d'un lévrier. Deux rangées de dents noires comme du fer et sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous côtés et, s'avançant lentement, il promena sa main décharnée et armée de griffes sur toute l'étendue du premier lit; du premier lit il passa au second, et ainsi de suite jusqu'au onzième, où il s'arrêta quelque temps. Et moi, malheureux! je calculais, pendant ce temps-là, combien de lits me séparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus; je n'en avais pas la force; ma langue desséchée était collée à mon palais et les battements de mon coeur, que la crainte me faisait supprimer, interrompaient seuls le silence qui régnait, autour de moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis étendre la main sur moi; alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif, je me trouvai debout, et face à face avec le fantôme dont l'haleine enflammée me brûlait le visage. Fantôme! lui criais-je, si tu es de la part de Dieu, demeure, mais si tu viens de la part du diable je t'adjure, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de t'éloigner de ces lieux. Satan, car c'était lui, messieurs, je ne puis en douter, jeta un cri affreux, et son chien, un hurlement qui fit trembler ma cabane comme l'aurait fait une secousse de tremblement de terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermèrent avec un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens m'étourdirent de leurs aboiements pendant une partie de la nuit, et ne pouvant enfin résister à tant d'émotions cruelles, je perdis connaissance. Je ne sais combien dura cet état de syncope; mais lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais étendu sur le plancher, me mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient aussi beaucoup souffert; car ils avaient mangé mes souliers, mes raquettes et tout ce qu'il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour me traîner hors de mon logis, et lorsque mes compagnons revinrent, au bout de trois mois, ils eurent de la peine à me reconnaître: j'étais ce spectre vivant que vous voyez devant vous.

--Mais, mon vieux, dit l'incorrigible clerc notaire.

--Mais... mais... que... te serre.... dit le colérique vieillard, en relevant sa besace; et malgré les instances du maître il s'éloigna en grommelant.

--Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d'un air de triomphe, qu'avez-vous à répondre, maintenant?

--Il me semble, dit l'étudiant, esprit fort, que le mendiant nous en a assez dit pour expliquer la vision d'une manière très naturelle; il était ivrogne d'habitude, il avait beaucoup bu ce jour-là; sa conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux cauchemar, suivi d'une fièvre au cerveau causée par l'irritation du système nerveux et... et...

--Et c'est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand impatienté.

CHAPITRE DIXIÈME

La caverne du cap au Corbeau

Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues, Leur pied se perd sous l'onde et leur front dans les nues.

CASIMIR DELAVIGNE.

Au milieu s'élevait un rocher d'où tombait, goutte à goutte, une eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient était le seul bruit qu'on entendît.

LAMENNAIS.

Le rusé Dousterswivel de Sir Walter Scott cherchait ses trésors dans les ruines des monastères; mais notre héros avait des idées toutes différentes: c'était sur les rives des lacs, dans les cavernes les plus sombres et au fond de la mer, où se portaient toutes ses espérances. Sans avoir lu les ouvrages de M. Galland et de M. Petit de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, à créneaux d'or, la demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent était pour lui le génie qui gardait un trésor enfoui. Arrivé chez lui, tout fut bientôt préparé, et dès le lendemain il devait traverser le fleuve pour se rendre à la caverne du cap au Corbeau. Celui qui l'eût vu la veille de son départ se promener, à grand pas, près de sa demeure, aurait pu s'écrier avec le poète:

Ah qui plaindra jamais cet ennui dévorant, Les extases d'espoir, les fureurs solitaires, D'un grand homme ignoré qui lui seul se comprend.

CASIMIR DELAVIGNE.

Il l'avait conçu, lui, cette idée, avant le poète, et que de consolations ne lui donnait-elle pas au milieu d'un monde railleur et méprisant. La nécessité, le malheur l'avaient rendu morose. Il répondait un jour, avec une amère ironie, à un sarcasme qui lui était adressé: «Continuez, continuez, le mépris vaut mieux que la pitié au malheur qu'on ne soulage pas.» Sheridan Knowles sentait-il, comme lui, la force de cette vérité lorsqu'il a fait dire à saint Pierre:

Nay cuff again, that they may fall the heaven Satisfied that he who does brain thee, Poverty, Does thee a thousand times the good he does the ill.

_The Wife._

Quelles pouvaient être les pensées qui l'occupaient dans ce moment? Il songeait à son élévation future; car il n'avait plus un doute. Tout dépendait de lui seul maintenant! Il y avait près d'une heure qu'il était enseveli dans ses rêveries, lorsqu'un homme sortit, tout à coup, du bois qui entourait sa chaumière et lui frappa sur l'épaule. Le nouvel arrivé était d'une taille médiocre, mais assez bien proportionnée; sa figure ouverte annonçait une assurance ferme en ses propres forces, son visage n'avait rien de repoussant, mais sa bouche était loin de l'embellir. Le dix-neuvième siècle est convenu d'appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les écrivains de ce siècle fécond se servent toujours du mot type; or cette bouche était une bouche monstre: le type de toutes les bouches monstres. Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au presbytère de Saint-Jean-Port-Joli; car moyennant un minot de pois, il a consenti à la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqué sur la porte. Passons à ses qualités intellectuelles: il savait à peine lire: ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la modestie de se croire un homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions qu'on lui présentait, sans difficulté. Amand seul avait su lui en imposer; parce qu'il savait des mots plus longs et plus difficiles à prononcer que lui. Notre héros s'était trouvé dans la nécessité de lui confier son secret; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui fallait quelqu'un pour le traverser à la côte nord-ouest du fleuve. Il lui avait donc expliqué le but de son voyage à la capitale, et lui avait fait promettre de l'accompagner à son retour.

--Eh bien, Amand, dit-il, en l'abordant, as-tu tout ce qu'il te faut?

--Chut, Capistrau, parle plus bas; je ne t'ai pas vu dans le bois; d'autres pourraient bien nous entendre à notre insu. Rentrons.

--Partons-nous demain?

--Sans doute; où est la chaloupe?

--Je l'ai laissée dans l'anse, prête à faire voile quand tu voudras.

--Allons, c'est bien, demain, à la marée montante, si le vent est bon.

--Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit, car je suis fatigué.

--Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.

Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.

Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient occupés à mettre une embarcation à l'eau, dans l'anse aux Pierre-Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes ses voiles, filait huit noeuds à l'heure vers la côte du nord. Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la baie Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. À quelque distance on le prendrait pour un de ces immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Égypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants des tempêtes, voltigent, continuellement, autour de son front couronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre, entonner le glas funèbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l'homme n'a jamais retenti. Or, c'était dans cette caverne qu'Amand voulait pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit; mais son compagnon, plus prudent, s'efforça de l'en dissuader, en lui persuadant qu'ils feraient mieux de mettre à terre le long de la côte, et de se rendre à pied jusqu'à la caverne pour la visiter avant la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents, s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et n'avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais il fut obligé de céder son compagnon qui était pour le moins aussi entêté que lu et qui s'obstinait à faire route vers la côte voisine. Trois quarts d'heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient l'ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre héros impatient eut mis pied à terre, il s'achemina immédiatement vers le cap qui pouvait être à une demi-lieue de distance. Capistrau, après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le rejoindre, si bien qu'ils arrivèrent ensemble, après dix minutes de marche, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds par un sentier rude et tortueux tracé sur le flanc de la montagne par les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle. Après bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent au sommet, presque exténués; mais l'épuisement physique ne fut rien comparé à la consternation qui s'empara du coeur de notre héros lorsqu'il découvrit qu'il était impossible d'arriver à l'ouverture autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant impétueux qui, semblable à une chute, s'y précipitait avec fracas. Il jeta un regard douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras. Capistrau prit la parole:--Tiens, Amand, dit-il, tu dois être persuadé qu'il est impossible de rentrer là-dedans; quant à moi je n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire à mon grand-père qu'un seigneur qui passait pour très riche était mort dans cette paroisse et que, malgré toutes les recherches qu'on a pu faire, on n'a jamais trouvé un sol chez lui; et beaucoup de personnes ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe où nous retournerons après la veillée.

--C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vérité, je crois que l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-là, mais plutôt d'en sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencèrent à descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas vers les maisons situées sur le haut des coteaux voisins.

Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêchés de distinguer deux jeunes étudiants étendus sur l'herbe près de là. Aussitôt qu'ils furent éloignés, l'un d'eux dit à l'autre:--Que le diable m'emporte, Théodore, je crois que ces deux corps-là cherchent des trésors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire trouver un, ce soir?

--Comment?

--Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai, et tu verras comme nous allons rire.

--Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?

--Écoute, il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, savoir: s'ils vont se servir d'une chandelle dite magique. S'ils le font, la seule difficulté serait de la faire éteindre à l'endroit propice. Je crois que j'en viendrai à bout avec ma canne à air. Suis-moi, nous allons aller les sonder un peu, après quoi, nous préparerons ce qui est nécessaire. Une bonne chose c'est que nous savons où doit se faire la cérémonie,--allons, viens. Et les deux étudiants suivirent de loin les traces de notre héros, et arrivèrent chez eux, quelques minutes après lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme ils le disaient, les vers du nez des deux magiciens. Ils résolurent néanmoins d'essayer à tout risque, et se séparèrent pour faire les apprêts nécessaires.

Vers les neuf heures du soir, comme ils en étaient convenus, les deux étrangers se retirèrent, sous prétexte de garder leur chaloupe pendant la nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience. Enfin, l'heure arriva, et ils s'acheminèrent vers le bosquet. Tirer un briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d'un moment, et ils commencèrent tous deux une marche lente et majestueuse. Après plusieurs détours, ils arrivèrent près de l'endroit où étaient cachés les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitôt, son coup, l'air passa près du visage d'Amand, mais n'éteignit pas la lumière. Ce dernier tressaillit:--Bonne place, dit-il, à son compagnon: cherchons. Un second coup de la canne eut plus d'effet, ils se trouvèrent dans les ténèbres. Le héros eut immédiatement recours, de nouveau, au briquet, alluma une autre chandelle et se mit aussitôt en besogne. Qui pourrait peindre sa joie lorsque d'un coup de sa bêche il frappa le haut d'un baril; il ne put prononcer que ces mots:--Capistrau, notre fortune est faite: travaillons, mon garçon. Ils le tirèrent avec peine, et regagnèrent, en grande hâte, l'embarcation. Le précieux fardeau n'y fut pas plutôt déposé qu'Amand, armé d'une hache, en fit sauter le couvert. Il resta stupéfait et laissa tomber l'instrument; quant à son compagnon, qui avait lus de sang-froid, il se hâta de faire sauter le contenu et le contenant par-dessus le bord.

Ah! les mauvais plaisants!

CHAPITRE ONZIÈME

La tempête