L'influence d'un livre: Roman historique
Chapter 4
--Ah! bonjour donc, St-Céran, dit Rogers qui avait gardé le silence jusqu'alors; d'où viens-tu? Tu as froid, va prendre une nippe.
--Je viens de l'exécution, messieurs.
--Est-ce fait? dit Rogers.
--Oui, dans une heure, le corps sera ici. Il a beaucoup souffert en mourant! Et St-Céran, s'étant servi d'un verre d'eau-de-vie, s'approcha du feu en adressant la parole à Rogers.--Pourrais-tu me dire qui va présider à l'ouverture du corps?
--Je crois que ce sera le docteur F***, mais je n'en suis pas sûr. Enfin, peu importe, nous avons bien de l'ouvrage, pour une quinzaine de jours, au moins.--Oui, s'il n'y a pas d'études particulières.
--J'espère, Rogers, que tu n'emporteras pas les deux bras cette fois, et toi, Leclerc, la tête; j'ose croire que tu ne t'exposerais pas, Dimitry, à laisser tomber les poumons dans la rue comme cela t'est arrivé l'autre jour.
--Tenez, voilà le corps qui arrive, dit Leclerc, qui s'était approché de la fenêtre, et bien escorté; car voici une demi-douzaine de nos amis avec trois honorables membres de la faculté. Alors, St-Céran, silence sur les bras, têtes et poumons. Tu connais le proverbe anglais: _no tales out of school._
La porte fut de suite ouverte par Rogers, et le corps fit son entrée accompagné de sa brillante escorte. Ceux qui le portaient, l'ayant déposé sur la table, sortirent aussitôt.
Avant de procéder, dit le docteur T***, qui venait de faire son entrée, si vous me le permettez, je vais vous donner la lecture d'une lettre que je viens de recevoir.--Avec plaisir, dirent tous les étudiants. Le docteur déploya alors sa lettre et lut dans ces termes.
_Saint-Jean-Port-Joli,_
2 octobre 18--
Mon cher ami,
Tu seras, peut-être, surpris de ce que, pour me débarrasser d'un fou, je te l'envoie. Mais, quand je t'aurai donné mes raisons, j'espère que tu voudras bien m'excuser. Le porteur de la présente s'appelle Charles Amand; il s'est mis dans la tête qu'avec une chandelle de graisse de pendu il doit trouver des trésors, et depuis longtemps il m'obsède pour que je lui en trouve une. Enfin, tant pour m'en délivrer que pour faire une oeuvre de charité, je te l'adresse. Il est bon ouvrier et il gagne ce qu'il veut; mais il applique tout son argent sur des métaux, des poisons, etc., qu'il se procure. Dieu sait comment. Essaie donc de lui vendre une bonne chandelle de suif de mouton, pour quatre ou cinq piastres, et tu pourras donner l'argent aux pauvres. Je dois t'avertir de te défier de lui; car, si l'on met de côté sa manie, il est fin comme un renard; ainsi, si tu pouvais le mener dans votre muséum ce ne serait pas mauvais. En un mot, je te le livre.
Je suis ton ami, jusqu'à la mort.
T. L. B***
Dr T***, écuyer.
Québec
--Bon moyen de se venger du beau-père futur, se dit tout bas St-Céran. Docteur, ajouta-t-il haut, vous ne feriez peut-être pas mal d'attacher plusieurs chandelles à ces ossements dans les vitraux; il faudra alors, pour parler d'une manière technique, qu'il avale la pilule.
--Bien dit, St-Céran, s'écrièrent tous les étudiants.
--Messieurs, comme il commence à être tard et que le docteur F*** n'est pas encore arrivé, dit le docteur T***, nous ferions bien d'ajourner l'autopsie à demain; si vous vous trouvez ici, à neuf heures précises, vous aurez occasion de voir le conjurateur en question.
--J'y serai moi, dit St-Céran, et moi aussi, dit Rogers, et moi, et moi, répétèrent les autres; après s'être mutuellement souhaité une bonne nuit, les jeunes clercs se retirèrent. Le lendemain tous furent fidèles au rendez-vous, et le docteur et son patient, comme l'appelait Rogers, ne venaient pas. Le docteur F*** commença immédiatement l'autopsie. Après l'ouverture du corps et l'examen intérieur, il ordonna à Dimitry de lui couper un bras. L'opération étant finie, à la grande satisfaction de tous les étudiants, un domestique vint avertir le docteur qu'il était demandé immédiatement par un de ses malades; ces messieurs craignaient que son caractère sévère ne l'empêchât de goûter leur plaisanterie.
Midi sonnait, lorsque le docteur T*** et notre héros firent leur entrée au musée. Amand se trouva, tout à coup, transporté dans un monde nouveau. Il n'avait jamais eu l'idée de cet immense réceptacle de la mort, au milieu duquel il se trouvait. Tantôt ses yeux se portaient sur les grands vitraux garnis de squelettes, tantôt il regardait de côté le cadavre étendu sur la table, et il ressentit une joie soudaine en s'apercevant qu'un des bras avait été coupé. Le docteur T*** l'introduisit à chaque étudiant personnellement et leur dit ensuite, d'un air sérieux, quel était le but de la visite de M. Amand. Rogers décrocha, aussitôt, une chandelle suspendue au fémur de Hart et la présenta au docteur, qui la remit à Amand, celui-ci tira immédiatement de sa poche un mouchoir de coton tout neuf et l'ayant enveloppée, avec soin, il la serra dans son sein, après quoi il tira de son gousset cinq piastres qu'il remit en échange au médecin. Il demanda, ensuite, à la société la permission de faire le tour de la chambre; permission qui lui fut accordée sur-le-champ. Longues furent les questions dont il accabla les étudiants, et amples les explications burlesques de ceux-ci. Arrivé près du corps de Lepage, il se mit à leur raconter mille circonstances relativement au meurtre de l'infortuné Guillemette. Ils furent surpris de la facilité avec laquelle il s'énonçait et ils écoutèrent les détails minutieux qu'il leur donna avec une chaleur et une éloquence si admirables dans un homme dont l'éducation se bornait à savoir lire un peu, et qui encore était obligé d'épeler souvent. Il saisit un moment où tous les yeux étaient fixés sur lui pour s'emparer, sans remuer la vue, du bras qui était près de lui, qu'il glissa sous son manteau et, terminant son récit, il feignit d'être en grande hâte et sortit aussitôt.
--C'est dommage qu'il soit fou, dit Leclerc, car il a de l'esprit.--Cette observation resta sans réponse; car tous les étudiants réfléchissaient sur le malheur de cette âme énergique qui, par son ignorance, se trouvait réduite à poursuivre, toute sa vie, une chimère.
Nos jeunes gens étaient tous enveloppés dans leurs manteaux et prêts à laisser la salle lorsque Leclerc s'écria:--Young, ferme la porte; inspection générale avant de sortir.
--Qu'a-t-il donc? dit Rogers.
--Le bras, monsieur l'interrogateur, à commencer par vous, s'il vous plaît.
--Ah! sans doute, messieurs, rien de plus juste et je propose que celui sur lequel il sera trouvé paie un souper à l'assemblée.
--Adopté, s'écrièrent les étudiants.
La recherche fut faite, mais le bras ne se trouvait pas.
--Je gage, dit Dimitry, que chose l'aura emporté pour faire quelque sortilège.
La chambre retentit aussitôt d'un éclat de rire général.
--Fais-lui payer le souper, Rogers, dit St-Céran, et les étudiants se dispersèrent.
CHAPITRE HUITIÈME
Le retour
Que je regrette, au sein des villes, La douce paix de nos hameaux, Nos cieux d'azur, nos lacs tranquilles, Nos jours de fête et nos travaux.
Chanson nouvelle.
Return to thy dwelling all lonely, return.
CAMPBELL.
Notre héros avait enfin accompli heureusement le but de son voyage; et comme le séjour de la ville n'avait rien de bien attrayant pour lui, il se proposait de partir le lendemain, avant le lever du soleil, pour regagner son humble toit aussitôt que possible. Une chose surtout lui faisait désirer, avec grande hâte, d'être de retour chez lui, il voulait préparer _sa main-de-gloire_, avant que le bras de Lepage ne fût en décomposition et il sentait bien qu'il ne pouvait trop se hâter; car il avait une distance de soixante-cinq milles à parcourir, à pied, dans des chemins très désavantageux. Il traversa donc le même soir à la Pointe-Lévi, afin d'être prêt à se mettre en route le lendemain avant l'aurore. Il se coucha après avoir mis sous son oreiller les deux objets de sa sollicitude, mais il essaya en vain de fermer la paupière; car si l'inquiétude l'avait empêché de dormir jadis, la joie qu'il éprouvait dans le moment lui faisait le même effet. Il entendit avec impatience la pendule sonner toutes les heures de la nuit et à trois il sauta hors de son lit, s'habilla à la hâte, souhaita le bonjour à ses hôtes et se mit en route. Le chemin que prit notre héros pour se rendre à Saint-Jean-Port-Joli n'était pas alors macadamisé, et le sol qui était extrêmement noir devenait boueux dans la saison des pluies. Amand avançait donc avec peine, suivant autant que possible le long des clôtures et glissant presque à chaque pas. Néanmoins, après une marche pénible de quatre heures, il arriva dans la paroisse de Beaumont, au bas d'une colline connue sous le nom de côte à Nollet. Au pied de cette côte, à un demi-arpent de la voie publique, dans un endroit renfoncé, est une petite chaumière presque en ruine: c'est la demeure de la vieille Nollet qui a donné son nom au coteau dont nous parlons. La femme Nollet se mêlait aussi de nécromancie et passait généralement, dans l'esprit des habitants, pour la plus grande sorcière du Canada. Si mon lecteur croyait que cette fée ressemblait à la fée aux miettes de Charles Nodier, il se tromperait fort, car l'amante de Michel, hormis les dents, n'avait rien de repoussant; tout dans celle-ci, au contraire, était ignoble: recourbée sur elle-même et traînant avec peine ses soixante-quinze années, lorsqu'elle vous regardait, au travers de son immense coiffe blanche, avec son oeil terne et vert, sa bouche béante et édentée, elle ressemblait assez à ces magots que l'imagination vive de nos jeunes filles a placés sur leurs roues de fortune pour dicter, avec leur balai, accompagnement indispensable d'une sorcière, leurs succès futurs en amour. D'aussi loin que Charles aperçut la maison--J'entrerai là, se dit-il, et je me convaincrai par moi-même si elle est aussi versée dans les sciences occultes qu'on le dit et peut-être qu'elle pourra me prédire si je réussirai dans mes entreprises. Arrivé à la porte il avança donc, hardiment, et frappa deux petits coups; une jeune et jolie enfant d'une dizaine d'années lui ouvrit en lui demandant ce qu'il désirait.--Puis-je voir la mère Nollet? dit-il.
--Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.
La vieille mégère était assise, au coin du feu, le front appuyé dans ses deux mains et entièrement absorbée dans ses pensées. Croyant que c'était quelqu'un de ses voisins, elle ne leva pas même la tête quand Amand entra; mais la jeune fille l'ayant prise par son mantelet, en lui disant qu'un monsieur étranger voulait lui parler, elle se leva aussitôt en le regardant d'un air où perçait la méfiance.
Y a-t-il quelque chose à votre service? dit-elle d'une voix tremblante.
--Oui, la mère; je voudrais vous parler, un moment, en particulier.
--Alors, passez par ici, dit-elle, en ouvrant une porte qui donnait dans un petit appartement généralement nommé dans les campagnes _bas côté_. Si la première pièce était dans un état de délabrement complet, la seconde ne lui cédait en rien; le plancher en était si mauvais qu'avant d'y entrer notre héros le sonda plusieurs fois avec son pied; il s'appuya sur une vieille barrique défoncée, qui était dans un coin, et fixant sa compagne d'un air résolu:--Je voudrais savoir si je réussirai dans une grande entreprise que je suis sur le point de commencer.
--Vous allez être satisfait, répondit-elle, en tirant de sa poche un vieux jeu de cartes espagnoles qu'elle étala avec orgueil. Après les avoir fait couper trois fois elle les parcourut lentement, en divisa quelques-unes qu'elle garda dans ses mains:
--Vous êtes marié? dit-elle.
--Oui.
--Vous avez des enfants? Voyons, un, deux: attendez que je compte.
--Je n'ai qu'une fille.
--Oui, c'est justement cela.
--Permettez-moi, la mère, de vous prier d'en venir au fait immédiatement, dit notre héros, que ce préambule commençait à ennuyer fort.
--J'y viens. Vous cherchez fortune, dit-elle, en regardant l'habit râpé de son interrogateur impatient.
--Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche à y parvenir?
--Tous les moyens vous sont indifférents, dit la vieille, pourvu que vous réussissiez.
--Elle a raison, se dit-il tout bas: Y parviendrai-je?
--Oui; si vous avez du coeur, de l'énergie et de la force.
--S'il ne faut que cela, mon coup est sûr. Tenez, voilà pour vos peines, dit-il, en lui donnant une pièce de monnaie. Je vous remercie; adieu. Elle est sorcière, pensa-t-il, et il reprit sa route.
--Du courage, de la force et de l'énergie, dit le héros, se parlant à lui-même, si vous en avez? m'a-t-elle dit, si j'en ai! Les ombres des cinq cents sauvages massacrés près de la grande caverne du cap au Corbeau pourront aller lui dire bientôt si j'en manque.
Amand hâta le pas afin de se rendre à un joli bosquet situé à une lieue de là, près d'une petite rivière, où il se proposait de se reposer quelques instants. Il était près de huit heures et demie lorsqu'il y parvint; il prit deux ou trois morceaux de planches, étendus çà et là, aux environs d'un vieux moulin à scie, s'en fit un siège et, s'étant jeté sur le côté, il tira de la poche de son gilet un morceau de pain qu'il se mit à manger de bon appétit. Lorsqu'il fut remis de sa fatigue il continua sa route aussi vite que les chemins le lui permirent dans le dessein d'arriver, avant le soleil couchant, chez un de ses oncles qui demeurait à Saint-Thomas, à sept lieues de là. Il pouvait être sept heures du soir lorsqu'il aperçut la fumée du toit hospitalier de Joseph Amand; cette vue le fit sourire, car il avait faim. Bonjour, mon oncle, dit-il, à un vieillard frais et rosé qui fumait sa pipe assis sur le seuil de la porte.
--Tiens, c'est toi, Charles, rentre mon garçon; tu es le bienvenu; tu arrives à propos ce soir; les jeunes gens me présentent une grosse gerbe et nous allons avoir un divertissement; tu ne seras pas de trop. D'où viens-tu?
--De la ville, mon oncle.
--Ah! Je suppose que tu es encore dans tes belles entreprises. Le mécontentement se peignit sur le visage d'Amand, le vieillard s'en étant aperçu ajouta: Allons, n'en parlons plus; puisque ça te fait de la peine. Je suis sûr que t'es fatigué, viens prendre un coup. Ils avaient à peine fini leurs verres qu'ils entendirent les chants des habitants qui revenaient du travail après avoir terminé la moisson du bon homme. Suivant le cérémonial d'usage, le vieillard fut s'asseoir au fond de la chambre dans un grand fauteuil placé pour l'occasion, et attendit d'un air joyeux et content l'arrivée de ses enfants et de ses petits-fils qui ne tardèrent pas à rentrer, en foule, précédés de l'aîné de la famille qui tenait d'une main un faisceau de superbes tiges de blé chargées de leurs épis et entourées d'une variété de boucles de ruban; et de l'autre côté, une carafe et un verre. Il s'avança jusqu'au siège du maître de la maison, lui présenta la gerbe, en lui souhaitant, chaque année de sa vie, une récolte aussi abondante; après quoi, il versa à boire à la compagnie. Le vieillard le remercia d'une voix émue, et avala d'un seul trait le verre qui lui était présenté. Le maître des cérémonies versa alors à boire, à la ronde, à toute la compagnie qui passa ensuite dans la pièce voisine, où un souper, composé de mouton, de laitage et de _crêpes au sucre_, était préparé. Si le Rapin qui imagina de faire dire à un gros Anglais, au pauvre qui lui dit qu'il n'a pas mangé depuis la veille: «Goddam, le coquin, il être bien heureux d'avoir faim», avait vu ces bonnes gens manger, il aurait assurément transporté son milord goutteux et envieux dans la salle du festin, et lui aurait fait dire au pluriel: «Goddam, les coquins, ils être bien heureux d'avoir faim.» Pour me servir de l'expression du vieillard qui présidait à la fête: ils pouvaient manger les pauvres gens; ils ne volaient pas leur nourriture. Le repas fini, la carafe d'eau-de-vie commença à circuler, et le jeune homme qui avait présenté la gerbe demanda à son père de leur chanter une chanson.
--Assurément qu'oui, mes enfants; je ne vous refuserai pas cela aujourd'hui, et je vais vous en chanter une drôle aussi. Et le vieillard commença aussitôt la chanson suivante:
Il y a pas sept ans que je suis parti De la Nouvelle-France; La nouvelle m'est arrivée, Tra la la la, Que ma maîtresse était fiancée.
J'ai pris mes bottes et mes éperons, Et ma cavale par la bride, Chez ma maîtresse je m'en suis allé, Tra la la la. Pour voir si elle était fiancée.
De tant loin qu'elle me vit venir Son petit coeur soupire; --Qu'avez-vous donc belle à tant soupirer, Tra la la la, Puisque vous êtes fiancée?
--Oui, fiancée je le suis, Maudit soit la journée: C'est dimanche mon premier ban Tra la la la, Venez-y mettre empêchement.
Le premier dimanche du mois Le curé monte en chaire: --Écoutez-moi, petits et grands, Tra la la la, Je vais vous publier un ban.
Le beau galant qui était là S'approche de la chaire. --Ah! monsieur le curé, ne publiez pas ce ban, Tra la la la, Je viens y mettre empêchement.
Il y a sept ans que je l'aimais, Je l'aime bien encore. --S'il y a sept ans que vous l'aimez, Tra la la la. Il est bien juste que vous l'ayez.
Lorsque le vieillard eut terminé sa chanson, tous ses hôtes burent à sa santé. Il commençait à être tard et les jeunes filles désiraient beaucoup commencer la danse; mais aucune d'elles ne savait comment s'y prendre pour faire sortir les hommes de table. Une des petites-filles du bon homme s'en chargea:--Grand-papa, dit-elle, veux-tu que je te chante une chanson, aussi, moi?
--Sans doute, ma p'tite Élise; voyons voir ce que tu vas nous chanter. Elle commença aussitôt _le bon curé de Béranger_, et arrivé à ce couplet:
Et le soir, lorsque dans la plaine Le hasard vous rassemblera, Dansez gaîment sous un vieux chêne, Et le bon Dieu vous bénira.
--N'est-ce pas, grand-papa, dit-elle, qu'on peut en faire autant; c'est l'bon curé qui l'dit.
--Oui, oui, mes enfants. Dites, vous autres les voisins, que ça n'a pas d'esprit, c't enfant-là. Viens m'embrasser, Élise.
Aussitôt que les jeunes gens furent retirés dans l'appartement voisin pour se livrer à la danse, ceux qui restaient des convives s'approchèrent de la cheminée et une conversation animée s'engagea entre eux.
CHAPITRE NEUVIÈME
L'homme de Labrador
(Légende canadienne)
Avaunt, and quit my sight! let the earth hide thee! Thy bones are marrowless, thy blood is cold, Thou hast no speculation in those eyes, Which thou dost glare with. ....................................... What man dare, I dare: Approach thou like the rugged Russian bear, The arm'd rhinoceros, or Hyrcanian tyger, Take any shape but that, and my firm nerves Shall never tremble: or be alive again, And dare me to the desert with thy sword; If trembling I inhibit, then protest me The baby of a girl. Hence, terrible shadow! Unreal mock'ry hence!
SHAKESPEARE.
Parmi les nombreux personnages groupés autour de l'âtre brûlant de l'immense cheminée, était un vieillard qui paraissait accablé sous le poids des ans. Assis sur un banc très bas, il tenait un bâton à deux mains, sur lequel il appuyait sa tête chauve. Il n'était nullement nécessaire d'avoir remarqué la besace, près de lui, pour le classer parmi les mendiants. Autant qu'il était possible d'en juger dans cette attitude, cet homme devait être de la plus haute stature. Le maître du logis l'avait vainement sollicité de prendre place parmi les convives; il n'avait répondu à ses vives sollicitations que par un sourire amer et en montrant du doigt sa besace. C'est un homme qui fait quelques grandes pénitences, avait dit l'hôte, en rentrant dans la chambre à souper, car malgré mes offres, il n'a voulu manger que du pain. C'était donc avec un certain respect que l'on regardait ce vieillard qui semblait absorbé dans ses pensées. La conversation s'engagea néanmoins, et Amand eut soin de la faire tourner sur son sujet favori. Oui, messieurs, s'écria-t-il, le génie et surtout les livres n'ont pas été donnés à l'homme inutilement! avec les livres on peut évoquer les esprits de l'autre monde; le diable même. Quelques incrédules secouèrent la tête, et le vieillard appuya fortement la sienne sur son bâton.
--Moi-même, reprit Amand, il y a environ six mois, j'ai vu le diable sous la forme d'un cochon.
Le mendiant fit un mouvement d'impatience et regarda tous les assistants.
--C'était donc un cochon, s'écria un jeune clerc notaire, bel esprit du lieu.
Le vieillard se redressa sur son banc, et l'indignation la plus marquée parut sur ses traits sévères.
--Allons, monsieur Amand, dit le jeune clerc notaire, il ne faudrait jamais avoir mis le nez dans la science pour ne pas savoir que toutes ces histoires d'apparitions ne sont que des contes que les grands-mères inventent pour endormir leurs petits-enfants.
Ici, le mendiant ne put se contenir davantage:
--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il y a des apparitions, des apparitions terribles, et j'ai lieu d'y croire, ajouta-t-il, en pressant fortement ses deux mains sur sa poitrine.
--À votre âge, père, les nerfs sont faibles, les facultés affaiblies, le manque d'éducation, que sais-je, répliqua l'érudit.
--À votre âge! à votre âge! répéta le mendiant, ils n'ont que ce mot dans la bouche. Mais, monsieur le notaire, à votre âge, moi, j'étais un homme; oui, un homme. Regardez, dit-il, en se levant avec peine à l'aide de son bâton; regardez, avec dédain même, si c'est votre bon plaisir, ce visage étique, ces yeux éteints, ces bras décharnés, tout ce corps amaigri; eh bien, monsieur, à votre âge, des muscles d'acier faisaient mouvoir ce corps qui n'est plus aujourd'hui qu'un spectre ambulant. Quel homme osait alors, continua le vieillard, avec énergie, se mesurer avec Rodrigue, surnommé Bras-de-fer? et quant à l'éducation, sans avoir mis, aussi souvent que vous, le nez dans la science, j'en avais assez pour exercer une profession honorable, si mes passions ne m'eussent aveuglé; eh bien, monsieur, à vingt-cinq ans une vision terrible, et il y a de cela soixante ans passés, m'a mis dans l'état de marasme où vous me voyez. Mais, mon Dieu, s'écria le vieillard, en levant vers le ciel ses deux mains décharnées: si vous m'avez permis de traîner une si longue existence, c'est que votre justice n'était pas satisfaite! je n'avais pas expié mes crimes horribles! Qu'ils puissent enfin s'effacer, et je croirai ma pénitence trop courte!
Le vieillard, épuisé par cet effort, se laissa tomber sur son siège, et des larmes coulèrent le long de ses joues étiques.
--Écoutez, père, dit l'hôte, je suis certain que monsieur n'a pas eu intention de vous faire de la peine.
--Non, certainement, dit le jeune clerc, en tendant la main au vieillard, pardonnez-moi; ce n'était qu'un badinage.
--Comment ne vous pardonnerais-je pas, dit le mendiant, moi qui ai tant besoin d'indulgence.
--Pour preuve de notre réconciliation, dit le jeune homme, racontez-nous, s'il vous plaît, votre histoire.
--J'y consens, dit le vieillard, puisque la morale qu'elle renferme peut vous être utile, et il commença ainsi son récit: