L'influence d'un livre: Roman historique

Chapter 2

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Alors commença le drame horrible dont nous allons entretenir nos lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoudé sur la table et enseveli dans les rêveries, se leva et fit quelques tours dans la chambre à pas lents, puis s'arrêta près de l'endroit où dormait sa victime. Il écouta, d'un air inquiet, son sommeil inégal et entrecoupé de paroles sans suite. «Il n'est pas encore entièrement sous "l'influence de l'opiat"», se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa. La lumière qui brûlait sur la table laissait échapper une lueur lugubre qui donnait un relief horrible à son visage sinistre enfoncé dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une tranquillité effrayante. Il se leva de nouveau, s'avança près d'une armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre de chair humaine qu'il allait prendre sur le coeur d'Antonio. Il donna un nouvel éclat à sa lumière; puis, le marteau d'une main et enveloppé dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir près du lit du malheureux Guillemette.

Il considéra, pendant quelque temps, son sommeil paisible, avant-coureur de la mort qui ouvrait déjà ses bras pour le recevoir; il écouta un moment les palpitations de son coeur:--quelque chose d'inexprimable et qui n'est pas de ce monde [mais de] l'enfer passa sur son visage; il resserra involontairement le marteau, écarta la chemise du malheureux étendu devant lui et, d'un seul coup de l'instrument terrible qu'il tenait à la main, il coupa l'artère jugulaire de sa victime. Le sang réjaillit sur lui et éteignit la lumière. Alors s'engagea dans les ténèbres une lutte horrible! lutte de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se trouva corps à corps avec son assassin qui trembla pour la première fois en sentant l'étreinte désespérée d'un mourant et en entendant, près de son oreille, le dernier râle qui sortait de la bouche de celui qui l'embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu à la vie. Il eut néanmoins le courage d'appliquer un second coup et un instant après il entendit, avec joie, le bruit d'un corps qui tombait sur le plancher; le silence vint augmenter l'horreur de ce drame sanglant et la pendule sonna onze heures.

Il ralluma sa bougie avec peine et revint dans le cabinet où il s'efforça, en vain, d'arrêter le sang qui sortait de la blessure:--Faisons disparaître aussitôt que possible toutes ces traces qui pourraient me trahir, se dit-il. Et, quant à toi, ton linceul, c'est l'onde. Il dépouilla ensuite le corps et lui attacha les pieds avec une corde, fit le tour de chaque fenêtre pour voir s'il n'entendrait aucun bruit du dehors, il ouvrit sa porte; mais aucune voix étrangère ne troublait le silence de la nuit: la tempête régnait dans toute son horreur; et le sifflement du vent, mêlé au fracas de la pluie et au mugissement des vagues, se faisait seul entendre. Il referma la porte avec précaution, ouvrit la fenêtre qui donnait sur le rivage, y jeta le corps et le rejoignit aussitôt. La force du vent le faisait chanceler et la noirceur de la nuit l'empêchait de voir la petite embarcation dans laquelle il se proposait de se livrer avec sa victime à la merci des flots. Il la trouva enfin et, quoiqu'il eût fallu la force de deux hommes pour la soulever, il la fit partir de terre d'un bras vigoureux, y déposa le corps et la porta jusqu'à l'endroit où la vague venait expirer sur le rivage. Il attacha alors le cadavre derrière le canot et, s'y étant placé, il fit longtemps de vains efforts pour s'éloigner: le vent qui soufflait avec force du nord et la marée montante le rejetaient sans cesse sur la côte. Enfin, par une manoeuvre habile, il parvint à gagner le large, et après un travail pénible de deux heures, épuisé de fatigue et se croyant dans le courant du fleuve qui court sur la pointe de Saint-Roch, il coupa la corde et dirigea sa course vers le rivage. Il trouva tout chez lui dans le même ordre qu'il l'avait laissé, referma la fenêtre et se mit à l'ouvrage. Il déposa l'argent dans son coffre, brisa la cassette dans laquelle le colporteur transportait ses marchandises, les mit dans un sac qu'il serra, jeta les planches dans la cheminée, mit de côté les habillements, lava les taches de sang du mieux qu'il put, puis se jeta sur son lit où il ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil. La fatigue le fit reposer pendant quelques heures; mais, vers le matin, son imagination frappée de la veille vint les lui rappeler avec des circonstances horribles.

Il lui sembla que sa demeure était transformée en un immense tombeau de marbre noir; que ce n'était plus sur un lit qu'il reposait, mais sur le cadavre d'un vieillard octogénaire auquel il était lié par des cheveux d'une blancheur éclatante. Des milliers de vermisseaux qui lui servaient de drap mortuaire le tourmentaient sans cesse. Tout à coup, au pied de sa couche glacée, se levait lentement l'ombre d'une jeune fille, enveloppée d'un immense voile blanc, qui l'invitait à la rejoindre; et il faisait d'inutiles efforts pour se soulever. La jeune fille levait son voile et, sur son corps d'une beauté éblouissante, il voyait un visage dévoré par un cancer hideux, qui lui présentait une bouche sanglante à baiser. Puis l'ombre de Guillemette se présentait à son chevet, pâle et livide; de son crâne fracassé s'écoulait une longue trace de sang et sa chemise entrouverte laissait voir une profonde blessure à son col. Il se sentait près de défaillir; mais l'apparition lui jetait quelques gouttes de sang sur les tempes et ses forces s'augmentaient malgré lui. Il voulait se fuir lui-même; mais une voix intérieure lui répétait sans cesse: Seul avec tes souvenirs!

CHAPITRE QUATRIÈME

Le cadavre

Enfin, Dieu l'a voulu et l'heure est décidée.

BERTAUD.

Mais lorsqu'à ses côtés le sépulcre s'entrouvre. Et que la mort surgit, c'est alors qu'il a peur.

GRATOT.

Ne buvez pas à la coupe du crime, au fond est l'amère détresse et l'angoisse de la mort.

LAMENNAIS.

L'homme coupable peut dormir quelque temps en sécurité; mais lorsque la coupe du crime est remplie, une dernière goutte y tombe et, comme une voix descendue du ciel, vient faire retentir aux oreilles du criminel ces terribles paroles: c'est assez! Puis alors adieu tous les rêves de bonheur fondés sur cette base impure, le remords commence son office de bourreau et chaque espérance est détruite par une réalité. Oh! qu'il doit être horrible le remords qui présente au malheureux, comme dernière perspective, le gibet! Le gibet avec toute sa solennité, sa populace silencieuse, ses officiers en noir, son ministre de l'évangile, le bourreau et sa dernière pensée--la mort! Telles étaient les idées qui devaient troubler Lepage dans sa profonde sécurité. Il ne se doutait guère, lorsqu'il fut réveillé en sursaut, sur les huit heures du matin, par la voix qui lui criait que désormais il serait seul avec sa pensée, qu'avant minuit cette sentence serait accomplie.

Sa préoccupation de la veille lui avait fait oublier qu'à une demi-lieue de chez lui, une jolie anse de sable avançait à une grande distance dans le fleuve et, qu'au baissant de la marée, le courant y portait avec beaucoup de force. C'est là qu'après avoir été longtemps le jouet des flots, le corps de Guillemette fut se reposer sur le sable derrière la maison où St-Céran avait passé la nuit. Au point du jour la fermière courut à sa pêche afin de chercher du poisson pour le déjeuner de son hôte. Qui pourrait peindre son horreur lorsque sa marche fut arrêtée par un cadavre qu'elle heurta! Elle rebroussa chemin aussitôt et courut donner l'alarme chez elle. Son mari, accompagné de St-Céran et de plusieurs domestiques, s'y rendirent sur-le-champ. Quel fut l'étonnement de notre jeune voyageur lorsqu'il reconnut son ami! Il allait jeter un cri de surprise, lorsqu'il aperçut une blessure au crâne. Il devint alors calme et observa seulement. Malheureux jeune homme!--Il faut le transporter immédiatement chez vous, M. Thibault.

Ayant déposé silencieusement le cadavre sur une planche, ils prirent le chemin de la maison, accompagnés de la femme et des domestiques qui suivaient en pleurant: car c'était une émotion violente pour des âmes vierges qui n'avaient jamais eu occasion d'aller se blaser même sur l'idée de la mort, dans nos théâtres. Pauvres créatures! elles n'auraient pas versé de larmes si elles avaient eu l'avantage immense, dont nous avons su si bien profiter, celui d'ensevelir leur sensibilité sous le rideau qui termine un des drames de Victor Hugo ou d'Alexandre Dumas.

Le corps fut déposé dans le plus bel appartement de la maison sur deux planches appuyées à chaque bout sur des chaises, puis recouvert d'un drap blanc. Deux cierges, une soucoupe d'eau bénite avec un rameau de sapin vert, furent posés à ses pieds et le père accompagné de sa famille récitèrent à haute voix les prières des morts.

St-Céran, après leur avoir recommandé le secret sur cet événement (secret qui fut gardé jusqu'à ce qu'ils purent se rendre chez leurs voisins), alla trouver un magistrat respectable du lieu et lui communiqua ce qu'il savait; ajoutant qu'il était prêt à prêter le serment voulu: qu'en son âme et conscience il croyait Lepage l'auteur du meurtre. Toutes les formalités remplies, il ne restait plus qu'à exécuter l'ordre d'arrestation, chose d'autant moins facile qu'ils connaissaient tous deux le caractère désespéré de ce dernier. Après avoir consulté un homme de loi très éclairé qui demeurait près de là, ils résolurent de faire tous leurs efforts pour empêcher que la nouvelle ne lui parvint, et en même temps, aviser quelque expédient pour s'assurer de sa personne.

Onze heures sonnaient lorsqu'une vingtaine de personnes partirent de la demeure du magistrat, précédées d'une voiture et marchant dans le plus profond silence. Arrivées au but, la maison fut entourée et tous attendirent le dénouement de leur stratagème. Le jeune homme qui conduisait la voiture l'arrêta et frappa à la porte. Cinq minutes après, une voix forte demanda: Qui va là?

--Je viens vous chercher pour la mère Caron qui a ben rempiré, M. le docteur; fut la réponse.

--Je suis malade, je ne puis sortir.

--Eh ben, elle demande si vous pourrez pas y donner de quoi la faire dormir?

--Attends un peu. Cinq minutes après, le charlatan entrouvrait sa porte de manière à y passer le bras seulement et présentait une fiole. Le jeune homme avait bien joué son rôle jusque-là et n'avait pas reçu d'autres instructions; car ceux qui lui avaient dicté ce qu'il devait faire croyaient que cela suffirait pour leur livrer celui qu'ils attendaient. Mais il sentit que le coup était manqué s'il ne trouvait quelque expédient: une idée lumineuse le frappa.

--J'ai peur de la casser, monsieur, dit-il, je vas embarquer car la jument est mal commode, voudrez-vous me la donner dedans la voiture, et il accompagnait ses paroles de l'action. Lepage sortit pour la lui donner, et fut aussitôt saisi par un bras vigoureux, et entouré; il essaya en vain de s'emparer d'une hache et d'un fusil qu'il avait près de la porte, il fut obligé de succomber au nombre, et se laissa lier en demandant, d'un air calme, ce qu'on lui voulait. Il fut alors informé, par le magistrat, de quelle nature était l'accusation portée contre lui.

--S'il n'y a que cela, dit-il, mon innocence est ma sauvegarde.

--C'est ce que nous verrons, reprit aussitôt le diseur de bons mots de la paroisse qui se trouvait là, et il allait commencer ses plaisanteries sans fin lorsqu'il fut averti par le magistrat, homme sévère, que le prisonnier n'était pas encore trouvé coupable par un jury de son pays, que, quand bien même il le serait, sa situation devait inspirer la pitié plutôt que le persiflage, et que pour le présent il devait être traité avec égard. Il le fit ensuite asseoir, et le plaça sous la garde de quatre hommes. Lepage demanda si on voulait lui permettre de se reposer: sur la réponse affirmative il se coucha à terre et, quelques minutes après, il feignait d'être enseveli dans un profond sommeil. Le magistrat se retira ensuite avec un ordre strict qu'il y eût pendant toute la nuit une garde armée suffisante près de lui.

La tempête qui, la nuit précédente, avait cessé lorsque le corps du malheureux Guillemette était devenu le jouet des flots, ébranlait de nouveau la petite maison où gisait le meurtrier, et quelques gouttes de grosse pluie frappaient de temps à autre les vitrages. Sur un matelas, dans un coin de la chambre encore teinte de sang, était couché Lepage, le dos tourné aux assistants, et sa tête enveloppée d'une couverture. Trois des gardiens armés de fusils n'avaient rien de remarquable: leurs regards annonçaient la bonhomie du cultivateur canadien, et contrastaient avec leur occupation; quant au quatrième, il paraissait à sa place: ce personnage gros et trapu avait le regard farouche, et une immense paire de favoris rouges qui lui couvraient la moitié du visage donnaient quelque chose d'atroce à sa physionomie.--Il tenait dans sa main droite, avec l'immobilité d'une statue, un grand sabre écossais qu'il appuyait sur sa cuisse. Plusieurs habitants fumaient tranquillement leur pipe et, au milieu d'eux, était un voyageur qui, ayant passé trente ans au service de la Compagnie du Nord-Ouest, n'était revenu que depuis quelque temps au sein de sa famille, étonnée de son retour.--St-Céran écrivait assis près d'une table.

Cependant la tempête mugissait avec fureur, la pluie tombait par torrents, les éclairs sillonnaient la nue et le tonnerre grondait comme au jugement dernier. Tous les regards se tournèrent vers Lepage qui paraissait insensible à ce qui se passait autour de lui, sur la terre et dans les cieux.

--Il dort, dit St-Céran, il dort paisiblement tandis que l'ange vengeur plane au-dessus de lui et semble exciter la fureur des éléments.

--C'est plutôt le diable, dit François Rigault, qui se réjouit d'avance de la bonne prise qu'il va faire; je suis certain qu'il y aura fête, pendant quinze jours, à son arrivée au pays de Satan.

--Paix! dit St-Céran, paix! mon cher François; ceci n'est point matière à badinage, et le malheureux, teint du sang de son frère, doit inspirer une pitié mêlée d'horreur plutôt que des plaisanteries.

--M. St-Céran a raison, dit Joseph Bérubé, laissons le diable tranquille; pour moi je n'aime pas à en parler dans cette maison, et par le temps qu'il fait.

--As-tu peur qu'il nous rende visite? dit François, d'un air goguenard.

--Eh! Eh! je n'en sais trop rien, dit le vieux voyageur, il a visité des maisons où il semblait avoir moins de droits qu'ici.

--Racontez-nous cela, père Ducros, dit St-Céran, qui n'était pas fâché, comme tous les jeunes gens, d'entendre une légende, et qui d'ailleurs voulait mettre fin aux plaisanteries de François.

--Écoutez, M. St-Céran, je suis vieux, je raconte longuement, à ce qu'ils me disent tous; je crains de vous ennuyer.

--Non, non, père Ducros; et tant mieux si vous êtes diffus, ça nous fera passer le reste de la nuit, répliqua le jeune homme.

--Puisque vous le voulez, je vous raconterai l'histoire telle qu'on me l'a racontée; je la tiens d'un vieillard très respectable.

CHAPITRE CINQUIÈME

L'étranger

(Légende canadienne)

Descend to darkness, and the burning lake: False fiend, avoid!

SHAKESPEARE.

C'était le mardi gras de l'année 17--. Je revenais à Montréal, après cinq ans de séjour dans le nord-ouest. Il tombait une neige collante et, quoique le temps fût très calme, je songeai à camper de bonne heure; j'avais un bois d'une lieue à passer, sans habitation; et je connaissais trop bien le climat pour m'y engager à l'entrée de la nuit--ce fut donc avec une vraie satisfaction que j'aperçus une petite maison, à l'entrée de ce bois, où j'entrai demander à couvert.--Il n'y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y entrai: un vieillard d'une soixantaine d'années, sa femme et une jeune et jolie fille de dix-sept à dix-huit ans qui chaussait un bas de laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien entendu; en un mot, elle achevait sa toilette. Tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite, avait dit le père comme je franchissais le seuil de la porte. Il s'arrêta tout court en me voyant et, me présentant un siège, il me dit, avec politesse--Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur, vous paraissez fatigué; notre femme rince un verre; monsieur prendra un coup, ça le délassera.

Les habitants n'étaient pas aussi cossus dans ce temps-là qu'ils le sont aujourd'hui; oh! non. La bonne femme prit un petit verre sans pied, qui servait à deux fins, savoir: à boucher la bouteille et ensuite à abreuver le monde; puis, le passant deux à trois fois dans le seau à boire suspendu à un crochet de bois derrière la porte, le bonhomme me le présenta encore tout brillant des perles de l'ancienne liqueur, que l'eau n'avait pas entièrement détachée, et me dit: Prenez, monsieur, c'est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse; on n'en boit guère de semblable depuis que l'Anglais a pris le pays.

Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille ajustait une fontange autour de sa coiffe de mousseline en se mirant dans le même seau qui avait servi à rincer mon verre; car les miroirs n'étaient pas communs alors chez les habitants. Sa mère la regardait en dessous, avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait peu content.--Encore une fois, dit-il, en se relevant de devant la porte du poêle et en assujettissant sur sa pipe un charbon ardent d'érable avec son couteau plombé, tu ferais mieux de ne pas y aller, Charlotte.--Ah! voilà comme vous êtes toujours, papa; avec vous on ne pourrait jamais s'amuser.--Mais aussi, mon vieux, dit la femme, il n'y a pas de mal, et puis José va venir la chercher, tu ne voudrais pas qu'elle lui fit un tel affront?

Le nom de José sembla radoucir le bonhomme.

--C'est vrai, c'est vrai, dit-il, entre ses dents; mais promets-moi toujours de ne pas danser sur le mercredi des Cendres: tu sais ce qui est arrivé à Rose Latulipe...

--Non, non, mon père, ne craignez pas: tenez, voilà José.

Et en effet, on avait entendu une voiture; un gaillard, assez bien découplé, entra en sautant et en se frappant les deux pieds l'un contre l'autre; ce qui couvrit l'entrée de la chambre d'une couche de neige d'un demi-pouce d'épaisseur. José fit le galant; et vous auriez bien ri vous autres qui êtes si bien nippés de le voir dans son accoutrement des dimanches: d'abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d'étoffe noire dont la taille lui descendait six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons, et enfin une paire de culottes vertes à mitasses bordées en tavelle rouge complétait cette bizarre toilette.

--Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps; vous feriez mieux d'enterrer le mardi gras avec nous.

--Que craignez-vous, père, dit José, en se tournant tout à coup, et faisant claquer un beau fouet à manche rouge, et dont la mise était de peau d'anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous traîner? Il est vrai qu'elle a déjà sorti trente cordes d'érable du bois; mais ça n'a fait que la mettre en appétit.

Le bonhomme réduit enfin au silence, le galant fit embarquer sa belle dans sa carriole, sans autre chose sur la tête qu'une coiffe de mousseline, par le temps qu'il faisait; s'enveloppa dans une couverte; car il n'y avait que les gros qui eussent des robes de peaux dans ce temps-là; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante qui partit au petit galop, et dans un instant ils disparurent gens et bête dans la poudrerie.

--Il faut espérer qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux, dit le vieillard, en chargeant de nouveau sa pipe.

--Mais, dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre fille; elle va sans doute le soir chez des gens honnêtes.

--Ha! monsieur, reprit le vieillard, vous ne savez pas; c'est une vieille histoire, mais qui n'en est pas moins vraie! tenez: allons bientôt nous mettre à table; et je vous conterai cela en frappant la fiole.

--Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le bonhomme; et je vais vous la conter comme il me la contait lui-même:

Il y avait autrefois un nommé Latulipe qui avait une fille dont il était fou; en effet c'était une jolie brune que Rose Latulipe: mais elle était un peu scabreuse, pour ne pas dire éventée.--Elle avait un amoureux nommé Gabriel Lepard, qu'elle aimait comme la prunelle de ses yeux; cependant, quand d'autres l'accostaient, on dit qu'elle lui en faisait passer; elle aimait beaucoup les divertissements, si bien qu'un jour de mardi gras, un jour comme aujourd'hui, il y avait plus de cinquante personnes assemblées chez Latulipe; et Rose, contre son ordinaire, quoique coquette, avait tenu, toute la soirée, fidèle compagnie à son prétendu: c'était assez naturel; ils devaient se marier à Pâques suivant. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d'un cotillon, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux fenêtres, et, frappant avec leurs poings sur les châssis, en dégagèrent la neige collée en dehors afin de voir le nouvel arrivé, car il faisait bien mauvais. Certes! cria quelqu'un, c'est un gros, comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir; comme les yeux lui flambent; on dirait, le diable m'emporte, qu'il va grimper sur la maison. Pendant ce discours, le monsieur était entré et avait demandé au maître de la maison la permission de se divertir un peu. C'est trop d'honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous, s'il vous plaît--nous allons faire dételer votre cheval. L'étranger s'y refusa absolument--sous prétexte qu'il ne resterait qu'une demi-heure, étant très pressé. Il ôta cependant un superbe capot de chat sauvage et parut habillé en velours noir et galonné sur tous les sens. Il garda ses gants dans ses mains, et demanda permission de garder aussi son casque; se plaignant du mal de tête.

--Monsieur prendrait bien un coup d'eau-de-vie, dit Latulipe en lui présentant un verre. L'inconnu fit une grimace infernale en l'avalant; car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l'eau bénite de celle qu'il tenait à la main, et l'avait remplie de cette liqueur. C'était bien mal au moins.--Il était beau cet étranger, si ce n'est qu'il était très brun et avait quelque chose de sournois dans les yeux. Il s'avança vers Rose, lui prit les deux mains et lui dit: J'espère, ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir et que nous danserons toujours ensemble.

--Certainement, dit Rose, à demi-voix et en jetant un coup d'oeil timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang.

L'inconnu n'abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que le pauvre Gabriel renfrogné dans un coin ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit.

Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal était une vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d'un lit, priait avec ferveur; d'une main elle tenait un chapelet, et de l'autre se frappait fréquemment la poitrine. Elle s'arrêta tout à coup, et fit signe à Rose qu'elle voulait lui parler.

--Écoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur il y a quelque chose qui ne va pas bien; car chaque fois que je prononce les saints noms de jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur.--Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux enflammés de colère.

--Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser.

--Que vous a dit cette vieille radoteuse? dit l'étranger.

--Bah, dit Rose, vous savez que les anciennes prêchent toujours les jeunes.