L'infâme

Part 8

Chapter 84,007 wordsPublic domain

A mon grand étonnement, une réponse si simple et si naturelle le troubla. Il se mit à divaguer contre la lésinerie du budget, contre le luxe des femmes et le relâchement des moeurs. Il me dit que le mariage n'était plus qu'une affaire de convention, que les bons ménages n'existaient pas, que l'homme était presque toujours trompé, mais qu'il se consolait aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.

Je le savais sceptique et même un peu cynique, et je n'étais pas d'humeur à tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai dire, et il parla longtemps à tort et à travers. Il me conta des choses que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, son projet d'anoblir Léon par le mariage, le peu d'empressement que son fils mettait à lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.

«Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là complotait une sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur; rien ne me coûterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grâce à moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagné que perdu.»

Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne route, je ne m'épargnerais pas pour l'y ramener, et que ma récompense en pareil cas serait dans le succès même. Il me remercia, louant ma générosité, répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait à Léon, qu'il y voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au coeur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations d'un sentiment qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me brouiller avec son fils; je rappelai les services que Léon m'avait rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier.

«Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un crédit illimité; il peut tirer à vue sur mon dévouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai pas protester sa signature.»

Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me serra contre son coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa de sa vigueur herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lesté, il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les verrous sur lui.

Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se dégrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagné. Je portai ces billets à la caisse, et je dis au premier employé qui se rencontra: «Argent de M. Bréchot.» Comme j'étais un peu de la maison, la chose parut naturelle. L'employé compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais Mlle Pigat. A trois heures et demie, mon beau-père et nos quatre témoins nous conduisaient à la gare de Lyon; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, et je poussais un cri de surprise en reconnaissant Léon Bréchot, mon vieil ami, qui me tendait les bras.

Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût pas censée l'avoir jamais vu. Elle cria: Léon! et s'évanouit. Je ne songeai pas même à m'étonner de cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté la rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique ma femme fût sujette aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le mariage devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans épouvante à ces petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la belle évanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espèce d'hôtel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'hôtelier, sa femme et ses filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument déshabiller Émilie; je renvoyai les deux hommes, comme c'était mon droit; mais Léon, pâle, haletant, méconnaissable, me saisit violemment au poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont il ferma la porte à clef. Là je le vis tomber à mes pieds; il prit ma main, la baisa, l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable:

«Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus généreux des hommes! Pardon! pardon!»

Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.

«A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu!

--Non, reprit-il avec une énergie désespérée en embrassant mes genoux. Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne!

--Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu es parti mal à propos, c'est vrai; tu nous as manqué ce matin, à la mairie, à l'église et à table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai pas gardé rancune un moment.»

Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit à demi-voix:

«Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon père?

--Si fait.

--Je respire. Et il t'a parlé?

--De mille et une choses.

--Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je un tel service?

--Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris une honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles, veux-tu?»

Il me barra le chemin en criant:

«Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon père m'a trompé; nous sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à tout dire; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de Paris. Il m'a juré de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci retombe sur sa tête!

--Mais qu'y a-t-il enfin?

--Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an. Il y a que depuis trois mois nous craignons...»

Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts qui lui serraient la gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Léon tombait suffoqué, écrasé; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de mon genou, et je demandais à grands cris une arme pour l'achever.

Ce fut lui-même qui répondit:

«Là, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service.»

Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit à ma place. Moi, je frémis alors en pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour devenir assassin.

«Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons moyen d'égaliser les armes.

--Non, répondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'épée avec toi; mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite...»

Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vérité.

L'histoire était cruellement simple. Léon avait rencontré, poursuivi et séduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour où il fallut prévoir les conséquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon père ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la résolution d'épouser Émilie: son caprice pour elle était devenu de l'amour; il pleurait de tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à M. Bréchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres visées. Léon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans révolus. Les eût-il eus, recourir aux actes respectueux, c'était embrasser la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour jeter Émilie dans une famille qui la repoussait. Y eût-il consenti, les délais prescrits par la loi reculaient forcément le mariage jusqu'au moment où la grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne pouvait donc que se soumettre aux volontés de M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit:

«Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! Tous les fils de famille ont passé par là, et toujours leurs parents les ont tirés d'affaire. Trouve un pauvre garçon qui épouse la mère et l'enfant; je placerai monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est élémentaire.»

Mais le coeur de Léon se soulevait à l'idée de jeter Émilie au bras d'un faquin. Il ne refusait pas de marier sa maîtresse, mais à la condition de la garder pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé d'un nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête homme. Bref on se mit en quête d'un être chaste, intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la préférence. M. Bréchot dit que le sort m'avait prédestiné à cela, que j'avais été dès l'enfance un objet de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey sans me demander mon avis, qu'il serait ingénieux, facile et sans danger de m'acheter à moi-même sans me le dire, sauf à régler après. Léon me défendit d'abord résolûment contre cette trahison, il résista le plus longtemps qu'il put; mais la nécessité, l'urgence, mes protestations d'une amitié à toute épreuve levèrent ses scrupules un à un. Il accepta un rôle dans la comédie; il y fit entrer sa maîtresse: une femme n'a plus de conscience à elle du jour où elle se donne à un amant. Pour moi, j'avais été crédule et sot au delà de toute espérance; je jouais si naturellement mon personnage d'amoureux que Léon s'en émut à la fin. Huit jours avant le mariage, il avertit son père qu'il allait me déclarer tout. M. Bréchot revendiqua l'honneur de cette négociation délicate, persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils en province, lui promit que je ne me marierais qu'à bon escient, et qu'aussitôt marié je me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma fierté le déconcerta; il n'osa plus me mettre un tel marché à la main lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait avoir fait un coup de maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma poche; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui m'ôtait le droit de me fâcher trop fort. Léon de son côté se disait: De deux choses l'une, ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un complot sans commencement d'exécution; ou il me rendra le service capital que j'attends de son amitié, mais il le fera de plein gré, sans pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue; dans aucun cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé comme une victime au bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec Émilie à la gare de Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vérité, que j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié à l'amitié, mais qu'il me devait des excuses pour m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait un honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà ce qu'il me dit en substance, entremêlant les aveux d'une confession aux moyens d'une plaidoirie.

A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma colère s'apaiser. Mon malheur n'était plus l'oeuvre de Léon seul, la plus lourde part de responsabilité retombait sur son père; mais le fils n'était pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hésitations, ses remords anticipés; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle il m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot qui m'avait conduit à l'Opéra. Nul autre que Léon ne m'avait signalé le chapeau blanc de Mlle Émilie et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin c'était pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait disposé de ma vie! Je n'étais plus célibataire, et je n'étais pas marié: on m'avait pris ma liberté sans me donner en échange un seul jour de bonheur. Entre un terrassier parvenu, un petit viveur fainéant et une fille déchue, il avait été décidé que Jean-Pierre Gautripon, citoyen français, vivrait et mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait cela tout simple: j'étais si bon!

Léon n'oublia pas ce merveilleux argument:

«Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie!

--Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta maîtresse.»

Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus même à se défendre.

«Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me méprise plus que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et ma mort arrangera tout.

--Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de réépouser ta veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces créatures et moi. Enlève ton Émilie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton affaire. Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver les mains, et je retourne à Paris.

--Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? Que diras-tu?

--Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!

--Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la cache, viendra tuer sa fille entre mes bras.

--Ton père n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant à M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'étais père (il n'y a plus de danger, grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être laissé séduire; je serais sans pitié pour celle qui amorce le coeur d'un honnête homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu.»

Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants.

«Houss!» lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour chasser les chiens. Le paysan se réveillait en moi.

«Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.

--Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie!»

Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se méprit sur mon intention et me dit:

«Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont dans la forêt chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre! Je te le défends!»

A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire.

«Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir!»

Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper à notre porte. J'ouvris.

«Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée; elle demande après vous.

--Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser les mains.»

Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_.

Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout à fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commandée exprès pour ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête; mais ce qui me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis: «Ah çà! deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une raison.»

La gare était à quelques pas; les trains se succédaient d'heure en heure; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir. Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le soleil se couchait; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon coeur violent et troublé; mais si j'étais apte à goûter cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur. Je courais comme un fou en criant: «Moi! moi! moi!» Farouche protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle!

Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre; mes sens offraient moins de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra. J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux cigares; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur: j'avais passé souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle m'avait ôté le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation. Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir classique à des oeuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? honorables pour moi!

Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du matin. Force m'était de chercher un gîte; la belle étoile est trop inclémente en automne; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je m'informai de mes bagages; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel d'en face. «Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour moi.»

En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher au premier étage; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille: à dix heures du soir on n'entendait plus de bruit.

Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien. Évidemment Bréchot l'avait emmenée: bon voyage! Mais le génie hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin sourire: «Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance: l'autre monsieur et sa dame sont là.»

Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir qu'ils poussaient l'impudence à son comble; je me rappelai malgré moi que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.

IV

La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de bois blanc décorée de quelques moulures. A l'examiner de près, j'y aurais découvert sans doute un ou deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un commis voyageur en goguette; mais le métier d'espion me répugnait, et je n'étais pas homme à faire la police de mon honneur. J'allais et venais à grands pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes brodequins, sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mémoire, et satisfait en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les jugements les plus sensés et les résolutions les mieux assises ne tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que tout l'échafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un château de cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter à travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me précipiterait Dieu sait où.

Dans les moments de calme, je me disais:

«Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'émouvoir. Le monde ne peut pas me confondre avec les épouseurs de drôlesses et les endosseurs d'enfants qui souillent le pavé de Paris; on saura dès demain que j'étais tombé dans un piége et que j'en suis sorti du premier bond. Ayant répudié Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non, sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorcé comme des Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit chez nous; mais on y supplée comme on peut dans toutes les occasions où il serait juste et nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un vide dans nos lois; je le comble à ma façon lorsque j'envoie ma femme à tous les diables. Elle retourne à son amant; pourquoi pas? Il faut bien qu'elle retourne à quelqu'un, la malheureuse!»

Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange nuit de noces m'avait été destinée par Bréchot. C'était un pur hasard qui nous rapprochait en ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse colère, notre gîte avait été commandé quelque part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau avant nous, pour nous attendre; il s'était installé dans quelque grand hôtel de la ville, aux environs du château; il avait retenu un bel appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien située, assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près pour imposer silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prêterais à cette ignoble comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils? Insulter si froidement et de propos délibéré un garçon de vingt-cinq ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous! que les nuits d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis le soir jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!