L'infâme

Part 7

Chapter 73,919 wordsPublic domain

Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'oeil; il frappa les cinq ou six désoeuvrés qui garnissaient notre bureau de ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir à signaler mes moindres progrès; deux ou trois fois par semaine j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau. «Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son esprit dégèle; Gautripon a l'oeil électrique; la comtesse de B. s'est mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les astres que Gautripon doit faire un beau mariage.»

Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme, que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le pavé de Paris en marge de la pension Mathey.

J'étais libre; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée; je sentais l'espace s'élargir autour de moi.

Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de Léon s'éteignait par intervalles; je le voyais tantôt sombre et abattu, tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait, faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous les détails de l'aventure; Léon ne me disait plus tout, soit que la discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame commandât des ménagements inusités.

Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma porte en criant:

«Ouvre! c'est moi, Léon!»

Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, à la contraction de ses lèvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est arrivé ou qu'un danger le menace. Il voit mon émotion, et part d'un grand éclat de rire:

«As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prête-moi ton feu pour mon cigare.

--Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es monté jusqu'ici.

--Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais rien ne vaut le feu de l'amitié, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au lit! mes principes me défendent de fumer devant un homme en chemise.»

J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffées à la figure, et dit d'un ton dogmatique:

«Décidément, la vie est un bourbier infect.

--Pourquoi?

--Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. Nous dirons, si tu veux, que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crème au chocolat... où pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles, d'après le dernier recensement.

--Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!

--Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant bien, un damné plus à plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux!»

Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis à sangloter sans savoir pourquoi.

«Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.

--Oh! si!

--Vous êtes découverts?

--Non.

--Qu'est-ce alors?

--Je ne peux pas le dire, même à toi.

--Mais à ton père?

--Mon père est un vieux fou.

--Qui t'aime.

--Lui! Il n'aime que ses écus.

--Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait à ce point?

--Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour être pauvre.»

Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger.

«Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici, j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service.

--Merci; mais non: les dieux eux-mêmes ne pourraient rien pour moi.

--Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas oublié que je t'appartiens corps et âme?

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?

--Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agréable d'avoir un homme à soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux escalader un mur, ton homme te fait la courte échelle, et tu montes. Tu veux traverser un fossé, ton homme se jette en avant, et tu vis.

--C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!

--Et même mieux, car il parle mal, et il aime bien.

--Allons, bonsoir et que le ciel préserve les coeurs faibles de rencontrer de pareils dévouements!

--Pourquoi?

--Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on prendrait les gens au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je n'oublierai jamais cette soirée: tu peux donc te dispenser de m'en reparler jamais.»

Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au bout de mon corridor: il chancelait comme un homme ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna brusquement, me saisit par les épaules, m'embrassa et me dit d'une voix étranglée:

«Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour ça, non!»

Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. Dès le lendemain, après une nuit inquiète, je courus prendre de ses nouvelles. Son serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il était à se battre, et je laissai percer mon appréhension malgré moi; mais le valet, qui devait en savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa de me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon n'était pas toujours d'accord avec M. Bréchot, que le père et le fils avaient eu trois discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.

Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Léon dans sa chambre. Il paraissait calme et reposé.

«C'est donc fini? lui dis-je.

--Quoi?

--Tes misères?

--Absolument. J'ai pris un parti.

--Tant mieux; mais à présent il faut te distraire.

--Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera un mois ou deux. Je spécule. Devine sur quoi?

--Que sais-je?

--Sur l'impossible, mon cher.

--Qu'entends-tu par l'impossible?

--Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, le désintéressement, l'héroïsme, le sublime en action, sur toutes les belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais.

--Sceptique!

--Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un autre?

--Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, et je te le prouverai.

--On se croit meilleur que l'on n'est.

--Grand merci de ta confiance!»

Il pirouetta sur ses talons et me dit:

«Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, je passerai pour un homme très-fort. Si j'échoue, le monde entier me jettera la pierre.

--Excepté moi.

--Savoir!... Viens déjeuner au cabaret...»

Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. Les propos énigmatiques de Léon, sa voix acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient profondément attristé. Le pauvre garçon me semblait bien mal guéri. Tandis que je creusais ce problème en trottinant, les mains ballantes, un bras se glissa sous le mien: c'était Léon qui me rejoignait.

«Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec moi?

--Le ministère!

--Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux; mais quand dînerons-nous ensemble?

--Aujourd'hui, si tu veux.

--Non, je suis engagé; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds qui traînent le char emblématique; et par un phénomène inexpliqué jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures; garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le coeur nous en dit.»

Il fut exact; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin, véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraîner à boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué à l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais, ébranla légèrement mon cerveau; cependant je n'étais pas plus ivre qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter plusieurs fois à propos de rien:

«Il le faut! il le faut!»

En prenant son café, il me dit sans préambule:

«Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par extraordinaire; mais non.»

Je répondis naïvement:

«Mais si!»

J'avais passé un quart d'heure devant les affiches; car je n'étais guère blasé sur les plaisirs du spectacle, et l'honnête public du dimanche ne m'inspirait aucun dégoût. L'Opéra donnait _Robert le Diable_, un chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût chanté par des doublures, je me disais depuis le matin:

«Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui!»

Léon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vérifia le fait et me dit:

«Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres.

--Mais la loge de ton père?

--Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.

--On pourrait s'en assurer: nous sommes à cent pas du théâtre.

--Tu as donc bien envie d'aller à _Robert_?

--Dame!

--Eh bien! allons. Il le faut.»

A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit:

«Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau pour des prunes. Sais-tu, Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_?

--Un _gentleman_ à bon marché.

--Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, il n'y a pas à s'en défendre.

--Laisse-moi donc tranquille!

--Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font florès au bal ne t'iraient pas à la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le monde, maintenant que tes soirées sont à toi?

--Qu'est-ce que j'y ferais?

--Des conquêtes, parbleu!

--Tu m'ennuies.

--Franchement, personne ne s'est encore jeté à ta tête?

--Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours été trop discret pour me jeter à la tête des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui est un homme absolument neuf.

--Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin dans plus de trente mille églises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu réhabilites ton siècle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet! Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la tête.

--Cher ami, répondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je n'estimerais pas.»

Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le péristyle. Le contrôleur, interrogé, lui dit:

«La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches.»

Trois minutes après, nous étions installés, et je dévorais la fin du premier acte.

Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez la loge où mon ami m'avait mené. C'est celle où Mme Gautripon se montre trois fois par semaine. Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que de la scène.

Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en étranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux toilettes dominicales et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque Léon me dit:

«Voilà des gens qui te connaissent.

--Où donc?

--Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre. Un vieux monsieur décoré. Y es-tu? Prends ma lorgnette.

--Très-bien. Le militaire à moustaches grises?

--Juste.

--Il me connaît peut-être; moi je ne le connais pas.

--Mais sa voisine?

--Le chapeau blanc? Pas davantage.

--Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément? Elle n'a fait que ça depuis notre arrivée, et tiens! encore!

--Elle a sans doute une amie dans nos environs.

--Ou un ami.

--Te voilà bien! Elle est très comme il faut, cette jeune personne. C'est la fille du vieil officier.

--Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. Là! vois-tu? Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: «Que je t'y prenne encore à regarder le joli brun!»

L'orchestre interrompit notre débat; toute mon attention se reporta sur la scène. Et pourtant, malgré moi, je retournai cinq ou six fois la tête vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot m'avait signalée. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en chapeau blanc était celle que vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel Gautripon.

Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa toilette, par l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misère et la contrainte avaient toujours refoulé dans mon coeur. Je me mis à penser à elle, j'oubliais l'opéra pour chercher ce qu'elle était, ce qu'elle voulait, comment elle avait pu me distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment où je braquais à mon tour le binocle sur elle.

«Ah! ah! dit-il, ça mord!»

Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'étais pas l'objet de cette curiosité bienveillante. J'alléguai que nous étions deux dans la loge, et Léon l'imperturbable rougit à son tour; mais il reprit bientôt son aplomb et me dit:

«Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te dirai ce qu'elle aura fait.»

Je me prêtai docilement à l'épreuve; mais, au lieu de rester passif dans les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis à l'entrée de l'orchestre. Je la vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour de la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où elle me reconnut dans la pénombre où j'étais caché. Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive personne, et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante et pudique qui n'avait rien de provoquant. Je détournais la vue, et cependant je la voyais. Une douche idéale qui me tomba presque aussitôt sur la tête me fit deviner que le père me regardait aussi. Je m'enfuis donc vers notre loge, et Bréchot se hâta de m'apprendre ce que j'avais observé mieux que lui.

La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes palpitations faisaient un accompagnement original à la musique de Meyerbeer. Léon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amèrement sur ma prétendue conquête.

«Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent à l'Opéra le dimanche avec des billets donnés. L'homme est un garde d'artillerie en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis. Crois moi, n'y pense plus; allons à Tortoni prendre une théière de punch et noyer ton caprice.»

La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le père et la fille, suivi moi-même de Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue Blanche; je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et modeste apparence. Quelques minutes après, le quatrième étage s'éclaira.

«Viendras-tu?» dit Léon.

J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en retournant la tête à chaque pas.

Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des amoureux timides. Le jeudi, Léon vint me voir; il me défia tant et si bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour cent sous, que le père de mon infante était un ancien capitaine, à cheval sur le point d'honneur. Léon ne se tint pas pour battu; il opposa ses renseignements aux miens et prétendit que Mlle Émilie échantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un magasin de la rue Castiglione. Je répliquai que ce travail redoublait mon estime pour elle, et je me mis à partager mes loisirs entre son domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me résoudre à l'aborder, quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus encourageantes. Rentré chez moi, j'avais la tête en feu; j'écrivis une lettre respectueuse, mais passionnée. Le lendemain matin, le capitaine envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille. Informations prises, il m'agréait le dimanche suivant, et ma future s'évanouissait de joie en me voyant entrer chez elle.

Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des hommes. Dès qu'il m'eut accepté pour gendre, il se mit à m'aimer comme un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours vide qu'un autre homme de bien avait laissée dans mon coeur. Nos intérêts furent bientôt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et d'avance la petite dot d'Émilie; je répondis qu'étant pauvre, sans autre capital que mon travail et ma santé, je réclamais le régime de la séparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires vont si vite, un mariage ne traîne pas longtemps. Émilie paraissait aussi heureuse d'être bientôt ma femme que je l'étais de devenir son mari; elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, mais sans empressement trop vif. Ses façons d'être avec moi n'exprimaient que l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait laissé voir quelque chose de plus. Son père nous estimait trop pour nous surveiller de bien près, et nous avions à coeur de justifier sa confiance. Un seul jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu'à serrer ma fiancée dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'épouvante: ce mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chère.

Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé d'en faire part à Léon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je lui dis:

«C'est à toi que je devrai d'être heureux.»

Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais rien qu'à moi-même, rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader.

«Mais alors tu me blâmes?

--Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si bon te semble; moi, je tire mon épingle du jeu.»

Il promit cependant de m'assister comme témoin, puis il se ravisa, prétextant que son père pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au moment où j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux épreuves; mais je n'avais pas lieu de désespérer: M. Bréchot ferait peut-être le voyage, et Léon resterait à Paris. En attendant, j'offris de le présenter chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il préférât ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le nôtre; cependant cette marque d'indifférence m'attrista un jour ou deux. Grâce à Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place à la mélancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé un logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la rue de Courcelles, mais commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y jetait toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un rideau qui ne lui eût coûté quelque privation. Notre lit représentait pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant.

«C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera ma vie; j'aurai cinq ans de plus à voir grandir mes petits-fils.»

J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, rue de Ponthieu; mais mon bail était signé pour un an, et on ne me permit pas de remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents francs pour libérer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le laisser en place jusqu'à ce qu'un nouveau locataire endossât ma responsabilité. Vous verrez tout à l'heure en quoi ce contre-temps me servit.

Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. Décidément il n'allait plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait tourné. En me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami pleurait comme un enfant.

«Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dévouement?»

Le doute seul était ridicule: je ne répondis qu'en levant les épaules.

«Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser Mlle Pigat tu fasses une visite à mon père. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte tous les matins de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait qu'il n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est convenu. Tu ne regretteras pas cette démarche, et tu regretterais toute ta vie de l'avoir négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt.»

Je trouvai facilement deux témoins au ministère. Ils furent avertis que le mariage civil, la cérémonie religieuse et le repas se feraient tout d'un tenant, en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de quitter Paris le jour même et de passer quarante-huit heures dans la solitude de Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon chef de bureau nous accorda spontanément une quinzaine; le bon M. Pigat me dit en mordant sa moustache:

«J'aime mieux ça; quand il faut se quitter, c'est comme une opération de chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal.»

La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot père, quand même je n'aurais pas promis cette visite à son fils. L'entrepreneur était à peu près le seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être mon camarade: j'avais été reçu chez lui, je m'étais essayé dans ses bureaux, je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère m'était peu sympathique; sa libéralité lourde et presque insolente m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tête un pavé d'argent.

En effet, il commença par me dire que j'avais un compte ouvert à sa caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dévouement comme le mien. Je répondis modestement que j'aurais recours à ses bontés, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune, bien portant et muni d'un honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus besoin de rien.