Part 6
«Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était à nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert, aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage, grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps; il avait professé quelque amitié pour mon père: eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures; il l'eût jeté tout chaud dans la fosse commune.
Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par molécules au grand réservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande victorieuse qui s'appelle la décomposition: n'importe! Quelque chose se débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été chers; on se cramponne à rien, à moins que rien; on étreint avec passion le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes; on marchande à la terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus même un cadavre!
Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous; je ne pouvais penser qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique, que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri. Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père.
Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient trois cent cinquante francs au bas prix.
«Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!»
Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si je m'étais appartenu.
Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon estime: j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par réflexion qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au père Bréchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme; il m'avait vu couronner au collége; il avait entendu parler de moi par son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés, il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le chemin de la pension, soutenu par une noble espérance: il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui.
Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante:
«Qu'est-ce que c'est?»
Je lui répondis sans me troubler:
«Bréchot, mon père est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer: peux-tu me prêter cinq cents francs?»
Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi.
A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde: j'avais un ami.
Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses poches vidés, il réunit à peine une douzaine de louis. Son père était absent, en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne sais plus quelle rivière; impossible de recourir à lui. On pouvait s'adresser au caissier de la pension, qui aurait avancé n'importe quelle somme; mais Léon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.
«Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, ses breloques et la bague armoriée qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne t'embarrasse de rien: mon père me rendra dix fois ce que je te donne!»
Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit:
«Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes?
«Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse bête, c'est moi qui suis ton débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as fait découvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilité que je n'y soupçonnais pas.
--C'est égal; je voudrais...
--Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la méthode. La première fois que tu auras cinq cents francs d'économies, tu les donneras de ma part à un brave garçon aussi digne et aussi malheureux que toi.»
Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde eût trouvé à répondre. Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon dévouement ne finiraient qu'avec ma vie.
«A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obéirai; fais-moi du mal, et je te bénirai; le jour où ma mort pourra te servir en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes!»
Vous souriez, monsieur: cette véhémence de sentiments vous paraît tant soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail, j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre père n'était plus tout à fait aussi mort.
Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère; son amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné: il sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables. J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations; j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et retournait à ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté.
M. Bréchot revint en France; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout ce que son fils m'avait abandonné; il joignit à ces présents un cheval de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la semaine. Léon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son père me fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures; je ne sais quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger. Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille fête; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi, rouge comme une pivoine, l'oeil émerillonné comme un faune; il m'écrasa la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à jeun.
Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les jésuites.
«Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot.»
Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie, il avait acheté un titre: il était comte à l'étranger, je ne sais où. L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher; il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que j'avais livrée au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien; seulement il avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats, les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète: une longue expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait qu'en rire.
«Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des sceaux qui eût besoin de cent mille écus.»
Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires avaient faussé tout un côté de son esprit.
Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il m'invita dans un de ses châteaux; mais j'avais été malheureux au concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était plus dans ma classe: il préparait son baccalauréat, et je doublais ma rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif; chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey.
Le mois d'août 184... vit Léon bachelier et le prix d'honneur de rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix, c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue. J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années de pension.
Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier; j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce temps-là goûtaient encore un peu la poésie; elles vendaient au prix de quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique, anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon ami. Il n'était pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant quelque chose de lui.
Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente. Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir: je remerciai chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne. J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait rendu impropre à tous les travaux, sauf un: j'étais inscrit parmi les candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé.
Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et je vins dire à M. Mathey: «Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les!»
Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans la bohême enseignante.
M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je m'exagérais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure; qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif où l'école m'aurait conduit.
Je le crus à moitié: c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures; j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes repas au réfectoire avec les élèves; seulement on m'accordait beaucoup moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse, c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié, dit-on; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de temps à autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne me restait plus que six mois à souffrir; mais M. Mathey commit la faute de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée: les années pouvaient compter double au service de cet homme-là.
Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les bureaux de son père; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur, et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux; deux heures lui suffisaient pour bâcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis franchement:
«Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas...
--S'il existe?... répondit-il en riant; mais on ne trouve que ça dans les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos.
--Et tu pourrais me placer là?
--Nous le pouvons: choisis ton ministère, et sous huit jours au plus tard, je t'installe.
--Mais s'il n'y a pas de place à donner?
--Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour une place de dix-huit cents francs.»
Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles. J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à faire: moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi.
Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche, en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai de linge et de vêtements propres; une table d'hôte à bas prix, qui m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma place.