Part 5
Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit, mais je parvins à le convaincre: il demanda crédit pour moi à un marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille et disaient: «Tu dois être Juif; il n'y a que les Juifs pour être marchands de si bonne heure.» Je répondais en faisant le signe de la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.
Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus long. «Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante sous?» Ce vieillard était un digne homme; il rit de la naïveté, me rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit: «Toutes les fois que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et nous allons commencer dès ce soir.» Je répondis fièrement que je ne voulais rien pour rien. «Petit bêta! s'écria-t-il, sache que l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi, ne pourrait la payer ce qu'elle vaut.»
Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles; mais, quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai père qu'il était.
Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi.
Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux; ils le disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement; je calculais vite et de tête; j'avais une teinture d'histoire; je possédais la géographie des quatre-vingt-six départements; un jeune desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père, maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui coûter un sou.
J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt douze ans; c'était au milieu de septembre; nous nous trouvions au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture, avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour me tâter à fond.
«S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé, tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant sous-préfet, avec l'aide de Dieu.»
L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois.
«Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou général?
--Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise.»
Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient imposants; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout cela m'éblouit sans m'intimider; je répondis aux questions comme un vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique: le proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin. On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer mes menus plaisirs.
«Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même: permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation.»
Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir.
J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté pour moi; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche; il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait à Metz: autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin fraîchement coupé; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes, louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais pas le coeur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible; cependant, la troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du collége:
«Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier, d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour ça il me manque une chose indispensable, les rentes.»
Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus un orgueil légitime.
Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin, mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est guère dans l'habitude des pauvres gens:
«Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes; je leur ferai cadeau de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le commerce! au diable les Messins!... excepté vous, monsieur Alcan!»
L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprîmes que deux maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait jeté dans la balance: il assurait six cents francs par an à mon père jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à nous deux dans notre meilleure année.
Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir son indépendance à moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire; il avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos affaires à ces grigous de Messins.
Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma pension.
Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent qu'il étalait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas volé son père: il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour; je ne l'ai dépassé que vers la rhétorique; à quinze ans, il avait presque la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable; il riait à tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me cria:
«Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui paye!»
J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous, lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon oeil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du vainqueur commençaient à me huer; mais il me tendit la main avec une bonne grâce irrésistible, et me dit:
«Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et touche là. Comment t'appelles-tu?
--Gautripon.
--Ah! Gautripon le fort?
--Oui. Comment sais-tu ça?
--Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les prix.
--Je suis de Metz.
--Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes versions, veux-tu?
--Je veux bien.
--Et je te payerai des gâteaux.
--Je ne veux pas.
--Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu seras mon ami.
--Quand je te connaîtrai, Alcibiade!»
Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit. Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes premières places au collége n'avaient pas été bonnes; mon professeur disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris. J'avais à coeur de soutenir ma réputation et de payer ma dette: je fis de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours général.
Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.
«Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques pièces de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté mon argent par les fenêtres.»
Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger: il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche; mais le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accablé que je faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à jamais mémorable:
«N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier devoir!»
La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse: je guéris, et je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé: pas plus de Gautripon que de Bréchot! Léon trouvait cela très-comique; il disait:
«Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre.»
Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége une supériorité écrasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse: je ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus.
M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux que je ne me ménageais guère; quelquefois il m'appelait son pauvre Gautripon; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument désespérée; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait:
«Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais. Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez l'élève Gautripon.»
Les subalternes de la pension n'imitaient pas la réserve et la délicatesse du maître. Quand mon père venait toucher son semestre, le caissier lui disait:
«Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos trois cents francs; mettez votre croix là, sur la marge.»
Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire à propos d'un gigot trop mûr ou d'une omelette brûlée, l'inspecteur de service ne manquait jamais de crier:
«Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas toujours eu du pain noir.»
Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Léon Bréchot, se mettaient à guerroyer contre un maître d'étude, le malheureux se vengeait en nous disant d'un air de menace:
«Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forcé, pour vivre, de se faire _pion_ comme moi?»
En été, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient d'avance sur une liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas méchant, il n'était pas injuste, mais il aimait à faire du zèle et à défendre ostensiblement les intérêts de son patron. Il me raya de toutes les listes à partir de la seconde année. C'était une économie annuelle de cinq ou six francs pour le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma valeur?
La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le préfet des études. Au lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de les démarquer. Je me battis un jour avec Bréchot pour un de ses pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au milieu de la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur et je frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous ne nous parlions pas lorsque mon père mourut.
Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût malade, mais j'avais pu remarquer qu'il vieillissait à vue d'oeil. J'ai compris par réflexion qu'il était mort de langueur: la vie étroite et renfermée qu'il menait dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un marcheur comme lui; il s'étiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-être aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire avancèrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a conté depuis que les fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après avoir tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il avait eu besoin de recourir au crédit et de manger son semestre d'avance. Une chose à laquelle nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les cas, j'étais la cause innocente de sa mort; s'il était resté au pays, il eût gagné dix ans et peut-être davantage.
Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un matin que nous revenions du collége.
«Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez plus d'autre père que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi matin; il suffit que vous soyez rentré pour la composition.»
J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard: n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre? Il m'éloigna doucement et me dit:
«Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là; mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout; allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!»
Et en même temps il me poussait vers la porte.
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L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade:
«Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les garde pour moi.»
Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du respect. Gautripon reprit la parole: