L'infâme

Part 4

Chapter 43,857 wordsPublic domain

--Mon colonel, ça va dans les trois mille; il me l'a dit.

--Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il mange tous les jours.

--Tous les ans?

--Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un million selon les uns, de quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et n'en parlons plus.

--Mais où prendrait-il ça, mon colonel?

--Voilà précisément ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et c'est pourquoi nous avons tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez pas que nous ayons peur de Jean-Pierre?

--Oh! mon colonel!

--Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant à un chien.

--M. Jean-Pierre! un chien!

--Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je défendrais à mon ami de le toucher avec l'épée, mais le bâton serait encore une arme trop noble pour sa peau.

--Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la tête. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?

--On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme, un mari qui spécule sur sa honte, un volontaire du déshonneur! Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire, si je ne vous avais barré le chemin?

--Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est pourtant un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!

--Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires! Informez-vous, au moins!

--Auprès de qui, mon colonel?

--Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui pourquoi il étale aux Champs-Élysées une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un crime? Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et selon la réponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures? Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante, non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je ferai moi-même amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise à répondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carré, cela? Dites que nous ne faisons pas galamment les choses?»

Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, car il se récria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des neutres. Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur de croiser le fer avec un colonel qu'au désagrément d'affronter la plus illustre épée de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et répondit en homme qui croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas:

«Mon colonel, merci de votre honnêteté; mais l'affaire ne peut guère tourner comme ça, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera qu'il est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous communiquer la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est à lui que je m'en prendrai, et pas à vous.»

L'entrevue se termina par des poignées de main à désosser un boeuf, et l'on convint de se retrouver chez le colonel, dès que Rastoul aurait une réponse à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne parut nulle part, et n'écrivit à personne. Le dimanche matin au petit jour, vers huit heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et s'informa si les enfants étaient éveillés.

«Pas encore, monsieur, répondit-elle; mais M. Édouard ne tardera guère: il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain.»

Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la périphrase du colonel Chabot) parut charmé de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du petit garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, et guetta le premier sourire du baby. Presque aussitôt le tout petit ouvrit les yeux et tendit ses gros bras nus en criant:

«Ah! papa! ah! papa, papa!»

Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement colorées, dont l'une était rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des enfants comme l'espalier celle des pêches. Aux cris joyeux du petit Édouard, une autre voix répondit de la chambre voisine. C'était Mlle Émilie qui à son tour criait _papa_!

«Attends! répondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une!»

Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit de la jeune soeur.

«Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les attirant tous deux par le cou.»

Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec une telle volubilité que sa petite tête allait de droite à gauche comme un battant de cloche. Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père et le frère disparurent comme noyés dans un flot de soie blonde. Et de rire!

Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu d'un tel vacarme. On l'entendit bientôt crier:

«Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!

--Dans un moment!» répondait le père.

Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait du temps devant lui. Maître Léon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un lévite dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites boucles indépendantes qui frisaient en tous sens.

«Ah! gamin! cria le père.

--Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de suite sur tes genoux, il va te sauter sur les épaules.

--Essaie!

--Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, range tes cheveux, que j'aperçoive le bout de ton nez!»

En même temps il passa par-dessus la tête de Gautripon et tomba sur le lit pour compléter le groupe.

«Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué d'écraser mon baby.

--N'aie pas peur; ça me connaît. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu n'étais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas vrai, père?»

La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre le plus jeune pour le baigner. Il se laissa couler à bas du lit et fit trotter ses petons roses vers la porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère et la soeur acceptaient son défi et commençaient à lui donner la chasse, mais les gens attachés à leurs petites personnes les réclamèrent à leur tour. Léon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une gravité comique:

«Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à toi, mon âme à Dieu, mon coeur à papa.

--Et à maman! ajouta M. Gautripon.

--Et à notre ami!» poursuivit la petite fille.

L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette heure? Il avait achevé la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son gain chez lui; car il avait un appartement quelque part, à cent mètres de la maison, pour la forme. Madame était probablement éveillée, mais elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont l'art de se bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en extase devant la baignoire où s'ébattait le petit garçon, eût pensé que Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune Émilie ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de leurs gens et venaient se pendre au cou de papa. Et l'infâme s'épanouissait visiblement sous les baisers de ces lèvres fraîches, sous le regard de ces yeux purs.

Pour le père et pour les enfants, le dimanche était vraiment une fête. C'était le seul jour que M. Gautripon dérobât à ses mystérieux travaux. Depuis l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et réciproquement. Il leur administrait leur premier déjeuner dès qu'on avait achevé la toilette. Il versait le chocolat des deux aînés, il découpait lui-même et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit Édouard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf à la coque n'avait été vidé de si bel appétit. Le précepteur et la gouvernante avaient congé; toutes les questions qui s'éveillaient dans ces jeunes têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition du papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Bréchot envoyait à la maison le jour où ils étaient mis en vente. Le papa racontait des histoires, toujours les mêmes, car les enfants n'écoutent avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il épiait ces premiers traits de caractère qui décèlent les instincts bons ou mauvais de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur de celui-là, et constatait avec orgueil que son nom serait porté dans le monde par de braves petites créatures.

Au milieu de ces occupations, le premier coup du déjeuner de famille sonnait toujours trop tôt. «Déjà!» s'écriait-on d'une voix unanime, et le maître de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe où l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait sa jaquette de molleton et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre les enfants dans la salle à manger. Les enfants, non plus que lui, n'y déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait généralement à midi et demi, et Bréchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait quelquefois.

Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et Bréchot fit son entrée au dessert. Le seul incident à noter fut une querelle entre l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait le contraindre à manger des crevettes, et le père affirmait comme toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir.

«Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de patience, je dirai ce que tu es.

--Dis-le donc tout de suite!

--Tu m'en défies?

--Oui!

--Eh bien! tu es un pélican. Voilà!

--Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.

--En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre le ventre pour nourrir ses petits enfants.

--Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.

--Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une adorable candeur. Quand Léon a parlé du pélican, j'ai pensé tout de suite: Oh! c'est bien papa!»

Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire; mais, si quelqu'un l'avait surveillé d'un peu près, on eût probablement remarqué que du revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil.

Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa embrasser par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de le servir, mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon avait la matinée souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait à ce propos un vieux dicton bien connu:

«Bréchot du soir, espoir, disait-elle; Bréchot du matin, chagrin.»

Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il n'en reste plus pour l'intérieur.

Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été écrit ou prononcé; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes l'explosion d'un orage.

«Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude.»

Le petit Léon répondit:

«Nous ne sommes pas pressés; nous attendrons papa.

--Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet.

--Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini.»

M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif. Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.

Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers Bréchot et lui dit:

«Tu avais quelque chose à nous conter?

--Non, rien. Et toi?

--Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre?

--C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier après-midi?

--Personne absolument, pour la première fois de la vie.

--Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a pu retenir tous vos amis chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous?

--C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour. Tantôt on a la foule et tantôt pas un chat, selon le vent.

--Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé ici?

--Quand?

--Mercredi soir.

--Mais non, rien que je sache.

--Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?

--Absolument. Que crains-tu?

--Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas à la merci du premier venu, dans les situations comme la nôtre? Il n'y aura ni repos ni sécurité possible tant que je n'aurai pas tué un de ces insolents bavards.

--Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me faire mourir?

--Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi qui vous le promets.»

Sur cette assurance, on sortit de table.

Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa tasse de thé en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde. On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne était debout dans l'antichambre et sollicitait un entretien.

Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution et dit au valet de chambre:

«Faites entrer.»

M. Gautripon se présenta le front haut, l'oeil brillant, les lèvres pâles et imperceptiblement crispées; toutefois son attitude n'avait rien de provoquant. Il s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme qui demande une deuxième permission avant d'entrer.

M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante:

«Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour me contraindre à faire ce que mes amis désapprouvent, je vous préviens qu'au premier geste je vous tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous voulez sortir vivant d'ici.

--Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez sur le but de ma visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prétention soit bizarre en elle-même et très-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens faire entre vos mains une sorte de confession générale; mais lorsque vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je compte que vous m'offrirez spontanément l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme.

--Asseyez-vous et parlez, dit Lysis.»

III

«Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu, si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels sont mes moyens d'existence.

«Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour gagner trois mille francs.»

Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta sur la table en disant:

«Budget des recettes!

--J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous intéresse surtout.

--Naturellement.

--Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma comptabilité privée est en ordre: c'est bien le moins quand on est comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut guère le confondre avec ces mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain. Qu'en pensez-vous?

--Nous verrons bien.

--Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidéle cocher_; douze cents francs pour mes dîners: potage, un plat de viande, pain à discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.

--Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque chose à la caisse d'épargne.

--Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur; on ne vous a jamais conté que j'eusse touché une carte; vous ne m'avez pas rencontré le cigare à la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.

--Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs, il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de l'amour.

--Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon affection, que je place où bon me semble; mais vous n'avez pas fait une découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.

--Votre ami?

--Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure.

--Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la voie des explications catégoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y rien comprendre.

--En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour détendre un peu la raideur de votre premier accueil. Si vous n'êtes pas tout près de m'accorder votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment que ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas déracinée, je le vois, mais elle s'ébranle. Est-ce vrai?

--Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir où vous me conduisez.

--C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant écouter l'histoire de ma vie, et vous m'excuserez à l'avance, si le détail en est un peu long.

--Soit.

--Veuillez seulement me promettre deux choses.

--Qui sont?

--La première, de vous battre avec moi, si mon présent et mon passé vous paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule circonstance où vous vous seriez conduit mieux que moi.

--Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être mis en question. Après?

--Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme.

--Volontiers.

--Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense: la misère n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz; mon père était un de ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'idée de m'envoyer à l'école ne leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique, pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas encore éclaboussé mon âme, Dieu merci!

J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me laisser à moi-même: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutôt deux qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à fumer sa pipe ou à compter les gros sous.