Part 17
«Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à Jean-Pierre; il n'y a plus que des os à ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans à courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à M. Dempoque. Quant à la réserve des bois, vignes et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai tiré ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez rien à frire. Avouez franchement que j'aurais été fou de faire le généreux. M'en aurait-on su gré? L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon ami ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de m'écrire. Si j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le droit de me faire enfermer!
--Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre place, s'il n'y avait plus rien à prendre?
--Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de pays; mais ma fortune est faite: j'ai gagné en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je voulais. Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus à Naples. C'est le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux fils honorablement établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans la police. Ah! ah!»
Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquiétude; il se dit que l'homme le plus effronté n'étalait pas sa scélératesse pour le simple plaisir de récolter le mépris.
«Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi n'a pas prévus, c'est sans doute pour en cacher d'autres.»
En effet, quand maître Angelone eut fait le tour du domaine avec le nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montré les limites extrêmes, dont l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il exploitait lui-même et les champs loués aux paysans, Gautripon lia connaissance avec les plus anciens fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement ses malles, et voici ce qu'il découvrit.
Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du propriétaire était du quart en 1835, à l'arrivée de don Angelone, et les trois quarts donnés à ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait à l'aise autour du palais délabré. On respectait les bois, on ménageait la terre, on bénissait le généreux seigneur, et on lui apportait tous les ans, à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua dès le début; mais comme le seigneur, mieux renseigné, pouvait la réclamer d'un jour à l'autre, maître Angelone imagina de refuser la dîme, par grandeur, sans élever le prix des fermages: seulement il réduisit par degrés à l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa réserve s'accrut d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de M. Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les trois quarts du domaine et les fermiers qui végétaient misérablement sur le reste. Tous les terrains de première qualité avaient passé dans son empire; les pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, les mûriers et les oliviers à lui; il faisait cultiver sa réserve par des mercenaires, et les colons de Castelmonte, parqués en terre ingrate et taxés comme au beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient pour Angelone moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en comptait soixante-quatre à louer.
Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, Gautripon confessa les fermiers un à un, descendit aux détails, inscrivit tout, et dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il se vit armé de toutes pièces, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir à maître Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement avec eux. L'accusé comparut plus mort que vif et tremblant d'être mis en pièces, mais Jean-Pierre le rassura d'un mot.
«J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai pas qu'on vous maltraite en ma présence; il me répugnerait même de vous faire condamner en justice, quoique les galériens de Naples soient de petits anges auprès de vous. Je demande seulement que vous rendiez de bonne grâce une partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à ces braves gens-ci. On connaît approximativement le chiffre de vos rapines; vous vous êtes vanté devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est donc au moins sept cent mille francs que vous emportez.
--Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin; presque tout est placé à Naples.
--Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons quittance.»
Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort; il demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête, et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient; cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda.
Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées; M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences, d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut dépensé en travaux d'utilité commune: on mit à neuf la route d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation; M. Gautripon bâtit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile; il fit venir un maître d'école.
Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve; il déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce salutaire exemple à ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction; le village se repeupla en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.
De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_ continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres; il appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes; il reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées; il s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés; il se trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus irréprochables par l'injustice des éléments: la grande mère a parfois des caprices de maîtresse; il faut souffrir et persévérer en culture comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de dire: J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes dédaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer; mais surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde.
Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les dorures de l'hôtel Gautripon: ils avaient bien d'autres richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau. La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets athlétiques.
L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la métaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odyssée_ par exemple ou le poëme de Lucrèce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine, _Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la petite Émilie recevait la même éducation que ses frères.
«Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il faut donc la tailler sur le même patron que les hommes: sinon, gare à l'étoffe ou gare à la doublure!»
Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle, vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse, allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité.
Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval; les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme humaniste; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux; sa famille adorait en lui je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un coeur ailé, qu'on me passe le mot: j'ai vu des coeurs à quatre pattes et j'en ai touché du pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait mélancoliquement en _a parte_: «Je saurai désormais comment les vierges enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est le plus pur symbole de l'éducation.»
Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de lecture à portée pour amuser son désoeuvrement. Elle se faisait bien envoyer ce qu'on imprimait à Paris; mais la littérature à passions était en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son coeur à une place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870, dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint plus aux soupirs étouffés, aux oeillades timides, aux déclarations vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles: par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se défendre.
Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu; la bouche s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? appétissant. Un homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur. Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses os.
«Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de honte?... Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas!»
Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte à son compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en sanglotant:
«Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie ta soeur, ton jeune frère et... ta mère. Vous resterez à Castelmonte, vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent, vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton frère et à ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien; je la fie à votre dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous l'exemple que je vous ai donné.
--Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre tous les hommes!
--Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble; mais je ne me plains pas: j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la terre; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tâche est faite. Toi, mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard... pour qui encore? Oui, pour ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux!»
VIII
Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera à Castelmonte. Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, un horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portière et une vieille demoiselle plâtrée qui achevait le petit monsieur.
L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques millions dans le cabas d'une cuisinière épousée _in extremis_ par un célèbre coquin de la bourse. Cet argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez improprement la vie; le sang ladre, vicié et vicieux de ses auteurs le condamnait à mourir jeune, et les médecins à la mode, pour se débarrasser de lui, l'envoyaient tousser son âme au fin fond de l'Italie méridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade parmi les créatures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle Aurélia, surnommée l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant une reconnaissance d'un demi-million souscrite par devant notaire.
L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres les plus spirituels de son espèce. Elle savait chanter après boire la poésie alliacée des Alcazars et des Eldorados, son répertoire de calembours approximatifs et de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait les garçons de nuit dans les restaurants à la mode. Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les mémoires de son alcôve. L'affreux petit phtisique écoutait volontiers cette chronique des anciens jours, comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire fabuleuse de ses ancêtres.
En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé le récit de ses aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses yeux enluminés; les fêtes, les bijoux, les terrains au parc des Princes et les autres splendeurs dont il l'avait payée; elle contait enfin qu'elle était sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en avait promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut assassiné par un vil spadassin. Comme elle achevait la légende du scélérat introuvable et impuni, la chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier descendit du siége et dit: Si monsieur et madame ont la curiosité de voir le tombeau d'un Français? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec deux figures sculptées par le célèbre Pignatelli; il a coûté deux mille ducats de Naples.
Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant un comique du Palais-Royal:
«Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon bonhomme.
--Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgré toi.»
Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable dialogue:
«Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là! Juste au moment où nous en parlions!... On mettrait ça dans une pièce, personne ne voudrait croire que c'est arrivé.
--Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien?
--Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien ça; le nom, les prénoms, l'âge et tout. Gredin, va!
--Après? puisqu'il est mort!
--C'est égal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon?
--Voilà!»
L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gît_ et le nom du mort elle écrivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large:
L'INFAME.
A cinq cents pas du cimetière, la chaise de poste rencontra un jeune homme, une jeune fille et un enfant, tous en deuil, qui descendaient gravement la route avec des couronnes dans la main.
FIN
COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN