Part 15
On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il lui était dû quatre ou cinq millions çà et là, et il gardait en portefeuille les titres de deux immenses propriétés, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put donc emprunter sans indélicatesse les célèbres émeraudes que Mme Gautripon le suppliait de reprendre. «Je t'en rendrai de plus belles,» lui dit-il, en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants suivirent la même route; on décida qu'il était absurde de conserver dans des écrins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses. Les recettes extraordinaires ont le tort de créer une prospérité factice qui provoque la dépense inutile: à mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air de devenir plus riche, on agit en conséquence, et la ruine engendre la ruine. Dans ses moments lucides, Léon traçait un plan que les sept sages de la Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc à deux grandes compagnies la mine et la forêt qui lui restaient encore et placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-propriété serait dévolue aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi, disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. Ces rentrées, c'était le produit inégal et précaire d'une chasse que trois petits _chicanous_ parisiens, croisés de recors et de clerc d'huissier, pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions de créances désespérées, il devait en toucher un, et ses limiers feraient curée du reste.
Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, tout en vivotant sur l'incertain. Les acquéreurs affluaient de tous côtés, surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi le troisième Almaden des Espagnes. On offrit des sommes énormes, mais par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient tous lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition dans les poches du public. Quant à la forêt de Russie, elle fut achetée un million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait réunir les fonds par son intendant, il fut impliqué dans je ne sais quelle intrigue politique. On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on l'envoya comme simple soldat à l'armée du Caucase, et tous ses biens furent mis sous séquestre, y compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup se trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire engagé dans un procès qui devait être long et coûteux.
Les tracas d'une telle liquidation et les déboires du jeu réagissaient sur son humeur, et l'on devine aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade quinteux et difficile à vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre innocent, mais le vin généreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce Bréchot, qui se vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré des hommes, tomba dans un équilibre si instable qu'il ne pouvait tenir en place. Il courait d'un tripot à l'autre, grommelant contre les climats, les destins et les croupiers, et traînant une famille effarée qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien à cette bohême agitée: les deux aînés réclamaient leurs chambres et leurs serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une bonne anglaise et la camériste de madame; les pauvres innocents ne s'accoutumaient pas à changer de maison et de domestique tous les huit jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver bientôt pour leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui scandalisait surtout le petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels, et tous ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permît de les ouvrir. «Je ne suis donc pas chez nous?» disait-il.
Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perpétuel qui anime les villes d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire événement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son succès en changeant de théâtre tous les huit jours. Les légers embarras d'argent, qui l'effleurèrent sans la toucher, la faisaient rire: c'était du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misère ne vint troubler la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce nom représentait à son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient quelquefois, mais sans l'inquiéter; il avait toujours été le même; elle le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui s'accomplissent par degrés sous nos yeux.
Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à Wiesbaden et partout où elle montra sa petite réduction de nez grec. Le peuple bariolé qui frétille en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que de droit; peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes au point de lui jeter la pierre; presque personne ne lui marchanda cette considération relative qui autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du mari, qui aurait déclassé toute autre, lui servit de recommandation: le monde avait toujours tenu pour elle contre l'infâme; il était d'ailleurs évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre Lysis. Sa conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait pas trop avec Léon; il fallait un hasard tout à fait inévitable pour qu'on les rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai rôle, et qu'elle jouait à merveille, était de promener trois enfants bien vêtus autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hygiéniques.
Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets l'ennuyèrent à mort, j'en demande pardon aux vraies mères. Toute l'argile humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits divers des journaux nous montrent deux catégories de mères inconsolables: celles qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagné l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les autres tuent souvent. Mme Gautripon n'était pas dénaturée à ce point; mais on aurait simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la tempête, ce gracieux petit être éprouvait le désir instinctif de jeter un peu de lest.
Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour alléger la barque. M. Gautripon fit savoir à sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un salaire honorable: il était caissier des _Trois-Croix_, avec six mille francs, le logement et le chauffage. Les propriétaires de l'usine lui prêtaient tout le rez-de-chaussée de la direction; l'ancien gérant avait non-seulement gardé sa place, mais repris la jouissance du premier étage en entier. «J'ai seize chambres meublées, écrivait l'ancien maître d'étude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours possédé une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et j'entreprendrais leur éducation moi-même dans les moments de loisir, qui ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne s'évaporent sur les grands chemins; Émilie ne doit plus savoir lire, et les six lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent qu'il a progressé au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais à coup sûr vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de gâteaux ni de toques à plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette éducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort irréparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre fille soit un jour une femme et une mère selon mon coeur. Il ne faut pas que mon pauvre nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué par deux petits fainéants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel est l'état de vos affaires, et je n'en veux rien connaître; mais je devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être à gagner leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tôt que plus tard, à l'école du travail.»
Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause était gagnée par avance. Les trois enfants, bien embrassés et ridiculement bien nippés, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que Gautripon paya et congédia sur l'heure: il s'était prémuni de deux grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et tablier blanc.
Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fête ce matin-là. Les petits s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de caresses; on ne voulait point le lâcher, on lui faisait jurer qu'il ne s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe à son cou. Pour la première fois, il avait ses enfants à lui seul, sans partage et sans réserve; il devenait un vrai chef de famille! C'était le plus haut grade que son humble ambition eût rêvé.
Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes créatures dans trois chambres bien modestes, mais brillantes de propreté. Cela ne ressemblait guère à l'hôtel des Champs-Élysées; il en fit la remarque tout haut pour voir ce qu'on lui répondrait.
«Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment meilleur.
--C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite Émilie, car à Paris nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons toujours et puis toujours!
--Mes enfants, répondit le sage et digne homme, il manque bien des choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner dès à présent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le plaisir de les désirer et le plaisir plus grand de les obtenir par vous-mêmes. Chaque fois que vous aurez bien travaillé, vous pourrez demander à votre père ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette façon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison, un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille.
--Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand mon ami Bréchot a envie de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voilà!
--Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?
--On joue, donc!»
Décidément, pensa l'infâme, il était temps.
Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout, remarquèrent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'à Paris. Il fallut leur dire pourquoi. «C'est que je travaille plus fort,» répondit le père.
Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie ils ne s'étaient si bien régalés; le petit Édouard dévora deux gros oeufs à lui seul. Gautripon trouva de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces marmots composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda très-sérieusement comment il y avait des parents assez ennemis d'eux-mêmes pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.
Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme à des princes étrangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-être _in petto_ d'où venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre était non-seulement adoré, mais investi d'une autorité bien plus haute que son emploi, la curiosité publique ne se trahit que par mille attentions empressées.
Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes de l'industrie leur fournissent plus d'étonnements que la fable elle-même. La postérité de M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq heures du soir il fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les imaginations demandaient grâce. On s'endormit en causant avec le père; le dernier mot que balbutia Léon fut encore: dis donc, papa...
Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes charmantes, l'infâme les baisa l'une après l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il était ivre de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré les dévouements les plus héroïques et les moins célèbres de l'histoire. Plongé dans un fauteuil et replié sur lui-même, il cuva délicieusement sa journée, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et il chercha quelle autre écluse il pourrait ouvrir à son coeur. Il n'était pas de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents à choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient été connues que de lui seul; le monde indifférent n'en savait rien; il pouvait se comparer à ces engins laborieux et concentrés qui dévorent leur propre fumée.
Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire qui se posait toujours en débiteur, quoiqu'il fût créancier depuis longtemps et de beaucoup. Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails historiques et statistiques sur les événements des six derniers mois: les difficultés, les dégoûts de l'installation, le retour de M. Dempoque, la courtoisie exquise et la rare générosité du bonhomme, l'acte de société dont il avait posé les bases. Après avoir indiqué vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait les apparences de la pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie paternelle; il conta son bonheur, l'arrivée des enfants, et termina le tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le père_ GAUTRIPON.
«_P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai écrit ces huit pages? Mon seul ami, c'est peut-être pour le plaisir de les signer.»
Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et les espérances disent probablement que ce fut une longue année; mais l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce temps-là: il ne vit qu'une succession de journées tranquilles, égales et pleines, pleines de bon travail et de douce affection.
Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc parlé de cet humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un scandale, et qui se faufilait obscurément dans le monde manufacturier avec des millions inédits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses mérites, plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels de la ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetèrent à sa tête; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il était un homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il repoussa toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, ce n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel farouche ni même que la continuité de ses malheurs l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus mal organisé qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amitié. Lorsqu'il se promenait à travers champs le dimanche avec sa joyeuse marmaille, et qu'il voyait derrière quelque grille un autre père et d'autres enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait cette attraction qui est le principe de toutes les sociétés humaines. S'il n'avait écouté que son instinct, il eût poussé la porte, il aurait marché droit au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce brave homme: Mettons nos éléments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une belle journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette pente; il songeait que si les enfants se rapprochent sans se connaître, les hommes ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimité ni même de relations possibles pour le malheureux qui est réduit à cacher son nom. Ces trois syllabes étaient notées d'infamie non-seulement à Paris, mais à Lille et partout où pénètrent les petits journaux parisiens.
Gautripon les cacha si bien que ni un associé de l'usine ni le notaire qui rédigea l'acte de société ne connut ou ne soupçonna son véritable état civil. M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y admit pas même sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et toute la loyauté du bonhomme pour trouver la combinaison qui intéressait toute une famille anonyme aux bénéfices des _Trois-Croix_. La part de Gautripon était portée au compte de M. Dempoque, qui la plaçait chaque année en obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat se faisait à Paris, directement, dans les bureaux du Crédit foncier; les titres y restaient en dépôt; M. Dempoque touchait les coupons et ajoutait les intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants par ce mécanisme deviendraient riches à leur insu, et travailleraient en attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune était subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne ne pouvait la diminuer d'un sou, ni Bréchot, ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de leur majorité. Gautripon s'était lié les mains en défiance de sa faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher à cet argent gagné par lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M. Jean-Pierre; mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus que le nécessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants: il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires!
Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne tient pas toujours compte. Tous les éléments du bien-être et même du bonheur tranquille ne suffisent pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau, d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrégulière d'éléments étrangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père, une soeur, un frère, font un entourage à souhait, et qu'il ne reste rien à désirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux doué et le mieux né s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de la famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur générale de ses idées s'assombrit; il devient raisonnable, c'est-à-dire moins enfant qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son âge. L'infâme avait le coeur trop foncièrement paternel pour que le moindre symptôme de langueur ne lui sautât point à la vue; il embrassa d'un seul coup d'oeil le mal et le remède, mais le remède était hors de portée: où trouver des compagnes pour Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou parmi ces jeunes citadins à l'esprit vif, à la langue déliée, qui attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait à cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge à ses enfants, les instruire à cacher leur nom et à répondre que leur mère était morte. Il lui coûtait déjà de les tromper eux-mêmes et d'expliquer par de mauvais prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il s'en tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût trouvée, et répondit à toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de santé.
«Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, elle n'avait pas du tout l'air malade.
--Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, qui es la bonté même, ne vas-tu jamais la voir?»
En dépit de tous les _mais_, le père et les enfants vécurent bien heureux pendant une année et demie. Un jour que le caissier s'était absenté pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume. Les enfants accoururent au-devant de lui en criant à tue-tête:
«Maman est guérie! maman est revenue!»
Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote jusqu'au salon, où Mme Gautripon l'attendait.
Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste de tomber aux genoux de son mari.
«Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, et ayons l'air de nous embrasser, coûte que coûte.»
Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu sur les deux joues. On échangea des riens durant quelques minutes, puis le père envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les portes et revint en disant:
«Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?
--Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne m'aime plus!
--Qu'est-ce que ça me fait?
--Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonnée; il est parti pour la Russie sans même me dire adieu, enlevant... je me trompe... enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! cette Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres!
--J'entends bien; mais quel est le service que vous réclamez de moi? Espérez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot de son manque de goût et le ramener au bercail dont vous êtes la brebis blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rôles, mais je vous déclare d'avance que je n'apprendrai jamais celui-là.
--Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le déteste!
--Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps à autre qu'il est le père de vos enfants.
--Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, monsieur! Mes diamants, mes émeraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur!
--Pourquoi le laissiez-vous jouer?
--Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite.
--Il fallait prendre plus d'empire sur lui.
--Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, dites si je n'étais pas le modèle des femmes aimantes?
--Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été aimé.
--Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants sur la paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? Un avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite?
--Les avocats ne donnent jamais tort à leurs clients; mais si vous parlez des juges, je vous réponds qu'en cette affaire ils seraient tous avec Bréchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant, il fallait vous y prendre plus tôt. Vous lui donnez un croc-en-jambe à votre première rencontre, et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière vous pour vous aider et vous servir!
--J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain qui m'écrivait!
--Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que, s'il était mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous.
--Mais l'honneur serait sauf.
--L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je vous en prie.
--Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas suffisamment à plaindre!
--Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir être plainte par moi! Je comprends que vous demandiez des consolations à Dieu, au pape et même au sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus ange que la nature ne l'a fait.
--Pardonnez-moi: vous avez raison; j'étais folle. Avec tout cela, que voulez-vous que je devienne?
--Ce qu'il vous plaira.
--C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais à Paris.
--Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutôt que Rouen, Tours ou Poitiers?
--Parce que je n'ai plus de ressources...
--Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre nous, qu'est-ce qui vous reste?
--Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille.
--Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée; mais vous-même, vous en avez perdu l'habitude à coup sûr.
--Je m'y remettrai.
--Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois dans le temps?
--Vingt francs, quelquefois trente.
--Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la somme que vous dépensiez jadis en une demi-journée?
--Pourquoi pas?