Part 14
Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque sans chanceler jusqu'au placard où il serrait ses habits. Au bout d'une demi-minute, il y trouva un paquet soigneusement ficelé.
«Tenez, dit-il à M. Dempoque, ça ne changera pas la face du monde, mais ça peut donner des chemises à beaucoup de braves gens qui n'en ont point.»
Le capitaliste ouvrit la chose en toute hâte et mit à nu une poignée de belle filasse grisâtre, très-fine, très-douce, et merveilleusement résistante:
«Mais mon garçon, dit-il, c'est du lin que vous me montrez là!
--Non, c'est une herbe qui croît spontanément dans les pampas de Montevideo, et qui couvre plus de vingt lieues carrées dans les alluvions du Rio de la Plata. Le bétail la respecte, et pour cause; je ne crois pas que la nature ait rien produit de moins mangeable. Les vachers la désignent sous le nom d'herbe de rien, _yerba de nada_; mais moi qui l'ai rouie dans mon pot à eau, séchée sur ma fenêtre et peignée avec mon démêloir, je crois qu'elle deviendrait une herbe à millions entre les mains d'un habile homme.
--Si elle rapporte des millions, mon fils, il y aura la grosse moitié pour vous. Nous ne sommes pas des loups-cerviers, nous autres, et nous pensons que les meilleures affaires sont celles où l'on ne fait tort à personne. Où diantre avez-vous découvert ce trésor-là?
--J'ai fréquenté pas mal de cours publics, et entre autres ceux du Jardin des Plantes. Il y a quatre ou cinq ans environ, M. Geoffroy Saint-Hilaire le fils eut une idée très-simple et très-grande en même temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et chercheurs d'animaux rares, de joindre à leurs envois une modeste botte de foin. On court naturellement à ce qui brille, et l'on piétine sur les graminées les plus précieuses pour atteindre une orchidée haute en couleur qui ne servira jamais à rien. J'ai vu le déballage et le premier classement de ces richesses solides dont quelques-unes commencent à s'acclimater chez nous. Mon herbe à millions fut cotée à bon droit la plus coriace de toutes, et c'est précisément ce qui attira mon attention. Je fis mes premières expériences sur un seul brin que l'aide-naturaliste de M. Decaisne m'avait donné. Je m'informai de la provenance, je me mis en rapport avec un jeune chimiste qui allait à Buenos-Ayres, comme tant d'autres, chercher la solution du problème de la viande. Il m'envoya les échantillons et les renseignements que je voulus; il m'apprit que mon herbe infestait toutes les basses terres où l'eau croupit, qu'elle ne ruinait pas le sol à la façon du lin et du chanvre qui sont épuisants comme oléagineux et non comme textiles; il m'assura que la plante s'élevait en moyenne à un mètre et demi, qu'on pouvait la couper deux fois par an, qu'elle était absolument sans valeur sur place, et que, s'il me plaisait d'en charger mille navires de mille tonneaux chacun, je n'aurais que la fauchaison et le fret à payer. Par mes calculs, les cent kilos de matière brute, pouvant fournir trente-cinq kilos de filasse, ne coûteront pas plus de cinq à six francs, rendus à Dunkerque: il y a donc de l'argent à prendre.»
M. Dempoque était ébloui. Il caressait amoureusement cette poignée d'étoupes, et il en voyait jaillir des flots d'or.
«Mais, sacrebleu! s'écria-t-il, comment avez-vous pu garder ça dans un coin pendant trois ou quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans l'affaire?
--J'y ai cru dès le premier jour, mon cher monsieur Dempoque; mais les circonstances de ma vie étaient telles que j'avais un intérêt moral à rester pauvre. Je me suis donné plus de mal pour éviter l'argent que beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce n'est pas tout de s'enrichir honnêtement; il faut encore que le monde le croie, et il y a tel moment où le monde, prévenu contre un malheureux, ferme les yeux à l'évidence. J'ai donc ajourné ma fortune, et je m'en félicite, car j'aurai véritablement plaisir à la partager avec vous.
--Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. Il s'agit avant tout de s'assurer la matière première, soit en prenant à bail, soit en acquérant cinq ou six lieues carrées du précieux mauvais terrain qui la produit. Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier vapeur, anglais ou français, qui démarre de la vieille Europe. Nous avions fait nos malles pour l'Italie, attendu que Mme Dempoque y est archivolée par un scélérat d'intendant. Je ne te le reproche pas, mon petit Charles; mais on m'a mis sur le dos ce qu'il y avait de pire dans l'héritage du grand-papa Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propriétaire chez Sa Majesté le roi de Naples! Un domaine estimé plus de sept cent mille francs et qui n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se partagent notre revenu, sans compter les brigands à tromblon qui jouent l'opéra-comique sur nos terres! Enfin! nous verrons ça plus tard. Ma vieille Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Océan: elle passerait par le feu plutôt que de quitter son gros homme. Vous, pendant ce temps-là, vous allez à Lille, vous prenez langue, on vous loge à l'usine, et vous vous arrangez de manière à saisir la pratique du métier. Quels appointements vous faut-il jusqu'à mon retour? Deux mille?
--Trois. Je n'ai pas d'économies, et ma dépense moyenne est de deux cent cinquante francs par mois.
--C'est deux mille francs par mois que je vous offre, ô jeune Spartiate!
--J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit; nous ferons d'autres conditions quand vous serez fixé sur la valeur de mon idée.
--Soit; mais à mon retour, si tout marche à souhait, je réunis mes copropriétaires, je provoque la dissolution de la société, qui se reconstitue immédiatement sur d'autres bases, et la raison sociale Gautripon et Ce encaisse deux millions par an, dont un pour vous, en inondant la terre de bon linge à bon marché. Ah! ah! ah!
--Nous en reparlerons, monsieur; mais avant d'entrer en affaire je demande formellement à rester Jean-Pierre tout court, employé, caissier, contremaître, tout ce que l'on voudra, excepté directeur ou chef de maison.
--Eh! mon cher, répondit le richard, vous n'en ferez qu'à votre tête. Liberté, _libertas_! c'est la devise du commerce et de l'industrie. Dame, on n'est pas dans les honneurs comme le neveu Charles Fusti; mais on pense, on dit et l'on fait tout ce que l'on veut, ce qui est bigrement commode!»
Gautripon s'épanouissait à la chaleur de cette bonhomie un peu vulgaire, mais honnête et joviale. Il reçut trois ou quatre fois la visite de M. Dempoque avec ou sans M. Fusti; on prit le temps de mûrir les idées, de discuter les moyens d'exécution, de régler les points de détail. Enfin le gros bailleur de fonds boucla sa malle et partit allègrement, comme un jeune homme et la maman Odile Fusti, qui pesait bien deux cent cinquante, le suivit à Buenos-Ayres sans plus de façon qu'à Saint-Cloud.
L'ancien surnuméraire eût bien voulu que Gautripon ne sortît de sa chambre que pour monter en chemin de fer; mais l'infâme n'entendait pas de cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force à descendre son escalier, il se mit en devoir de visiter un à un tous ceux qui lui avaient donné leurs soins ou prouvé leur sympathie. Il employa ses dernières ressources à leur distribuer quelques petits souvenirs très-modestes, mais qui furent bien reçus parce qu'ils étaient bien offerts. Il prit congé des trois couvents, et quoiqu'il eût l'esprit affranchi de toutes les superstitions, il fut touché d'apprendre que ses élèves, petites et grandes, avaient fait dire la messe pour lui. Le patron des _Villes-de-Saxe_ le félicita en public du bel avancement qu'il avait mérité; il en prit exemple pour dire à tout le personnel de sa maison:
«Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite mènent à tout: imitez M. Jean-Pierre, vous arriverez comme lui.»
Le caissier prit à part son ancien camarade et lui dit:
«J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements à titre de gratification; mais je vous ai toujours vu si farouche au son de l'argent que je n'aborde pas ce sujet avec vous sans un certain malaise. Il me semble pourtant que vous devriez accepter, d'abord parce que c'est de l'argent dix fois gagné, ensuite parce qu'on ne peut pas mépriser les gratifications sans humilier ceux qui en reçoivent.»
Gautripon prit la somme sans se faire autrement prier.
De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient donné du temps et des soins, Rastoul et Monpain étaient les moins disposés à recevoir le prix de leurs peines; pourtant l'infâme avait à coeur de leur laisser quelque chose de plus qu'un grand merci. Il s'invita donc à dîner chez Rastoul, la veille de son départ, et demanda que Monpain fût de la partie. Rastoul fut bien plus satisfait et dîna mieux que si M. Jean-Pierre lui avait payé un festin au _Café Anglais_. Les deux sous-officiers se montèrent un peu la tête, et Mme Rastoul, qui courait de la chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, sentit en elle-même un certain trouble où le charbon avait plus de part que le vin. L'aîné des petits Rastoul se grisa d'étonnement, d'admiration et de convoitise en voyant apparaître une oie aux marrons. Lorsque Gautripon les vit tous au diapason voulu, il tira de ses poches quatre paquets de formes diverses qu'il rangea autour de son assiette à dessert.
«Ma chère madame Rastoul, dit-il en exhibant une petite montre d'or, vous m'avez très-mal soigné quand il y avait une potion à prendre d'heure en heure. Sous prétexte que je n'ai pas de pendule, vous vous réveilliez toutes les cinq minutes, ce qui fait à la longue un exercice très-fatigant. Cela ne serait pas arrivé, si vous aviez consulté cette petite mécanique: pour votre punition, gardez-la! Vous, mon cher Monpain, vous m'avez dit certain soir, en me recousant très-proprement, que votre trousse d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui, je crois, ne laisse rien à désirer; le fabricant m'a juré que les grands chirurgiens n'en avaient pas de meilleures. Toi, moutard, je te connais: tu m'aimes bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici tu auras oublié ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu sois forcé de penser à moi tous les jours en mangeant ta soupe. Attrape le couvert! On a écrit ton nom dessus.»
L'enfant poussa des cris de joie; Mme Rastoul ne disait rien, mais elle admirait sa montre à travers deux grosses larmes; Monpain se mirait dans les aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir armé comme un médecin principal, il cherchait quelque chose à couper sur les personnes présentes. Rastoul seul fronça le sourcil et dit à Gautripon:
«Je ne veux pas vous désobliger, monsieur Jean-Pierre; mais l'or et l'argent entre nous, ce n'est pas de jeu.
--Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apporté quelque chose qui ne vaudrait pas un centime à revendre. C'est mon portrait, fait pour vous seul et encadré dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous?
--Ah! tenez! vous avez des façons qui désarmeraient Dieu le père. A votre bonne, chère et respectable santé, de tout mon coeur!»
Et comme il est malséant de trinquer avec de l'eau pure, Gautripon tendit son verre à la bouteille et but sans la moindre grimace le vin du cabaret voisin.
Cette petite fête se prolongea jusqu'à neuf heures du soir. Les deux sous-officiers voulurent absolument ramener Jean-Pierre chez lui à travers le dégel et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui dit:
«J'attends encore un service de vous. Mon petit mobilier ne doit pas me suivre à Lille: on m'y prépare un appartement tout meublé. Je ne peux pourtant pas me décider à vendre ces pauvres vieux compagnons de mes chagrins et de mes misères. J'ai résolu de les faire porter le lendemain de mon départ chez un brave garçon que j'aime et qui m'aime, et je compte sur vous pour soigner le déménagement.
--A vos ordres, sacrebleu!
--Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission moi-même? L'ami en question est une mauvaise tête, un orgueilleux, un gaillard encore pire que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de quoi il retourne, il est capable de fermer sa porte. Enfoncez-la!
--Compris.
--Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser de pauvres meubles sans valeur et qui tirent tout leur prix du souvenir?
--Des reliques, quoi!
--Voilà, mon bon Rastoul, ce que je vous charge de lui dire. Et maintenant, adieu!
--Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre?
--Non, mais jusqu'à l'heure où je pourrai vous établir convenablement auprès de moi...»
Lorsque Rastoul et sa femme, escortés d'un commissionnaire et d'une voiture à bras, vinrent déménager ces touchantes reliques, la concierge les laissa faire et leur donna même un coup de main. Et lorsqu'ils demandèrent le nom de ce mauvais coucheur dont il fallait enfoncer la porte, on leur remit un pli cacheté qui renfermait simplement leur adresse.
L'avant-dernière visite de Gautripon fut pour M. Charles Fusti, la dernière pour le tombeau de son père.
Au moment où son portier chargeait sa malle sur le fiacre, un magnifique landau noir, attelé de deux chevaux noirs, sortit avec fracas d'une maison voisine. Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, étalait un grand deuil en ce noble équipage.
«Voilà, dit Gautripon, une grande dame bien affligée.
--Ça? répondit le portier, c'est une nommée l'Ogre, qui fait mille embarras pour un petit Américain tué en duel par l'infâme.»
VII
La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchés de l'Europe, était dès lors une usine modèle, construite à neuf par un homme pratique, et outillée dans la perfection. Les bâtiments, qui couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au milieu, la filature proprement dite; à droite, la filterie ou fabrique de fil à coudre; sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances comprenaient deux vastes magasins, la maison du gérant et des employés principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes louées aux contre-maîtres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer, c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un mur d'enceinte qui faisait îlot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services étaient groupés à souhait pour l'unité du commandement; cette grande fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus, pouvait tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il était difficile de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre pas dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à un corps organisé.
Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un homme dont la position mal définie semblait mettre en question l'autorité du directeur. M. Dempoque ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la première lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel employé serait promu à la direction générale ou chassé honteusement comme un faquin. Deux ou trois désoeuvrés, comme on en trouve partout, même à Lille, imaginèrent que ce Parisien était un espion introduit dans l'établissement pour en étudier le fort et le faible. Le directeur en exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de livrer les secrets de sa maison à l'émissaire secret d'un concurrent, il avait peur enfin de perdre sa place.
L'entrée de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas précisément triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui présenta des visages inquiets et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son propre appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gênait pour le loger; personne ne daigna lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans cuisinière et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le présenta pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnaître, et par suite les employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes l'entourèrent d'une suspicion respectueuse et lui témoignèrent des égards empreints d'hostilité.
Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'âme, comme celles du corps, développent une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément son étoile le prédestinait aux réputations équivoques, et que l'estime lui coûterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément, ce qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant la glace à chaque pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une ténacité invincible et douce, dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un jour; cinq cents individus assistèrent à l'investigation patiente et sereine de cet homme qui démontait et étudiait pièce à pièce le mécanisme des _Trois-Croix_. Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs, ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossièreté de quelques travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine le vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu bien d'autres dans le grand monde!
Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble et le détail de son affaire qu'il aurait pu remplacer indifféremment le directeur, le chef mécanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examiné, mis la main à tout, conduit la matière première dans toutes ses transformations depuis la porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous les travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche commençait à le connaître et à l'estimer. On l'avait toujours vu le premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en herbe envoyait chercher ses deux repas à la cantine comme un manoeuvre; on rendait justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité; enfin l'on admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de joindre l'exemple au conseil et de dire à l'ouvrier: «Vous vous trompez, mon ami, voici comme il faut vous y prendre.»
Les choses en étaient là quand on reçut les premières nouvelles de M. Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne savait rien, pressentit un grand événement. Tous les associés accoururent à Lille; ils tinrent une assemblée au _Grand-Hôtel d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel il assista, mais qu'il refusa de présider en dépit de mille instances: ce détail important fut divulgué par les garçons de l'hôtel. On sut qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres certain ballot scellé de plus de vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même à l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste, M. Lecat. On vit un nouveau bâtiment, plus vaste que tous les autres, s'élever auprès de l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million. Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M. Jean-Pierre dans un laboratoire improvisé et fermé. De ces petits faits et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que Jean-Pierre avait doté les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M. Dempoque et son associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles pour le service du bâtiment neuf.
Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses, mit la puce à l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'était pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret à M. Jean-Pierre et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais.
«Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle ingratitude vous avez rencontrée aux _Trois-Croix_. N'espérez pas que vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connaît ces gens-là; s'ils vous donnent un intérêt de cinq ou six pour cent sur les bénéfices qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, et vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez une fortune, et je viens avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un million, argent comptant, c'est-à-dire en belles _banknotes_?
--Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M. Dempoque. L'idée que vous voulez m'acheter est à lui, je la lui ai donnée sans conditions, et je m'en fie à sa générosité pour me récompenser. Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser à moi, je vous avoue que j'espère obtenir la place de caissier avec six mille francs, quand le titulaire prendra sa retraite.»
Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en disant: «C'est peut-être un homme de génie, mais c'est assurément un fier imbécile.»
Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon Bréchot en perdait deux contre la banque de Hombourg. Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa, sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le commissaire-priseur en tira deux cent mille francs à peine. L'Albert Dürer seul fut payé à sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie, mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres. Bréchot dans sa splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie; Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié de ce Paris qui a la mémoire si courte, faisait rejaillir son discrédit sur Rembrandt et Prud'hon, sur l'Albane et Téniers.
De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumulés, le plus clair était écrémé depuis longtemps. Les lingots, les obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, la vigne de Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu'à l'état de souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient dépensées toutes seules: phénomène invraisemblable mais fréquent, et dont la loi tend à devenir générale. Tant qu'un peuple est en belle humeur, il se laisse aisément persuader qu'un chiffon de papier rose vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour où le monde se met à réfléchir un peu, les papiers de fantaisie retombent à leur prix véritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres placements qui, après avoir été bons, deviennent mauvais tout à coup, par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature enleva deux cent mille écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par un intendant de rencontre, suffirent petitement à éteindre les dettes: la vente de l'écurie fit pencher la balance de son côté, mais son jeu, le train d'Émilie et les habitudes de gaspillage effréné qui leur étaient communes les eurent bientôt mis au-dessous de leurs affaires dans un pays où le crédit, cette ruineuse providence des riches, faisait absolument défaut.