L'infâme

Part 11

Chapter 113,958 wordsPublic domain

Elle finit avec la captivité de mon ami, quand le père Bréchot s'en fut dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait sérieusement de déshériter son fils; il mourut de colère et d'apoplexie, à la suite d'un gros déjeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de Léon.

Je n'ai point à vous conter les extravagances trop publiques dont l'héritier égaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce carnaval scandaleux a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde l'a noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut mauvais fils qu'après la mort de son père. J'avais prévu cette explosion d'une jeunesse imprudemment comprimée, et je n'étais pas assez enfant pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrière je l'empêcherais de sauter. Mon parti fut donc bientôt pris: je quittai pour toujours Mme Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui poussait des cris désespérés à la vue de mes larmes; j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je retournai, le coeur brisé, à ma fidèle mansarde.

Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble le plus utile, s'était mise en frais d'éloquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert spontanément des sacrifices dont elle était et se savait incapable, comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Léon Bréchot au régime de l'amitié fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de moi, et je fis bien, car elle était en marché pour son hôtel des Champs-Élysées, et elle portait déjà sa petite fille, datée de je ne sais quelle visite à Clichy.

Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond, mais inébranlable, sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu à peu dans la monotonie du travail; mais le passé atroce et doux avec lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite. L'habitude crée des besoins factices qui deviennent aussi impérieux que les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant à me manquer, j'en ressentis un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donné par dérision un coeur de père. Je m'éveillais cent fois dans ma mansarde aux cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin, au moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme un homme qui a oublié quelque chose. Ce n'était ni ma bourse ni mon mouchoir, c'était le baiser sonore et franc de ces petites lèvres toujours fraîches.

Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi, m'imposait quelquefois sa visite. J'avais eu beau lui défendre ma porte et lui dire que les convenances morales élevaient une montagne entre nous, j'avais beau le brutaliser quand il forçait mon domicile; il revenait obstinément avec le front d'un être qui se sait aimé, quoique indigne. Il me conta lui-même, en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes grâces de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle, son obstination à réclamer l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance jusqu'à ce qu'il fermât les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les sanglots secouaient pendant près d'une heure son petit corps endormi.

«Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à passer. Viens le voir dans un mois, il ne te reconnaîtra plus.»

Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite?

Mais nos résolutions les plus énergiques sont moins fortes que le destin. J'avais quitté ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit bonhomme achevait sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir une consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai conservée, la voici; permettez-moi de vous lire le résumé qui la termine:

«L'enfant présente tous les symptômes d'une nostalgie dans sa deuxième période: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit presque nul, digestion pénible, transpiration rare, sécrétions troubles, respiration courte, peau sèche, pouls faible, céphalalgie fréquente, faiblesse, amaigrissement, sommeil agité, accidents fébriles tous les soirs. L'état du petit malade est assez grave pour réclamer des soins urgents, mais l'art médical ne peut rien contre une affection toute morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour de son père, qu'il appelle jour et nuit.»

Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à l'hôtel Gautripon, c'était amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez moi drapé dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la mort. Je pris mes jambes à mon cou.

Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés devant son lit. Pas du tout: Léon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que j'ai fait changer le lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel son compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en tête-à-tête avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne. Il avait bien grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez jamais qu'on puisse vieillir à cet âge; je vous jure pourtant qu'il était flétri, cassé et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas été le travail d'une semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai à la vie, rien de plus.

Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire qu'il ne fit pas de façons pour m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand sa mère et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux. Le médecin me dit: «La réaction commence, votre fils est sauvé, grâce à vous; mais vous avez bien fait d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai seulement la permission d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est doublement intéressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal très-rare à cet âge, ensuite parce que le baby avait madame sa mère auprès de lui, et que la mère est tout pour un enfant de deux ans.»

Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point où nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour être mère. A Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes ressentiments privés! Je voulais dire en bref que cette gracieuse créature est soumise au besoin de plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante des devoirs et des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement née pour fleurir toute la vie, et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou quel miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré d'autres en qui les grâces de la jeunesse n'étaient que la préface d'une longue, sérieuse et sainte maternité: celles-là sont plus mères que femmes, et si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous aurions fondé une famille comme on n'en fait plus guère à Paris. Enfin!... Léon Bréchot est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le goût des belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les inscrirait volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il les encadrerait richement par vanité de propriétaire, il ne perdrait pas un quart d'heure à leur apprendre à lire, il ne leur sacrifierait pas une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'épie leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs moindres paroles, que je sarcle avec soin les premières idées qui lèvent dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des mots saugrenus, et leur sait plus de gré d'une bêtise qui l'amuse que d'un instinct généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie, je me travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur éducation; je m'applique à graver dans leur esprit le modèle d'une sérénité constante et d'un homme toujours égal à lui-même: Léon les crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse, selon qu'il a gagné ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes créatures l'aiment par ordre et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorité qu'on lui prête; mais ses tendresses et ses colères les étonnent également et les jettent tout effarés dans mes bras. Je ne sais quelle voix secrète les avertit qu'ils ont en moi une petite providence bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortuné de Paris est peut-être appelé à les rendre heureux et libres.

Il vous paraît sans doute impertinent que, dans ce siècle où l'or peut tout, un gueux de Gautripon s'intéresse au malheur de trois petits millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père comme les autres; mais Léon Bréchot est un homme que l'immensité de son capital a dégoûté du revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploité, rien administré, rien placé; il puise à pleines mains dans un trésor qu'il croit inépuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en trouve à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions de rente. C'est à peu près ce qu'on dépense à la maison; il pouvait donc aller longtemps du même train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre ordre à ses affaires; il ne s'est occupé que d'attirer à lui tout l'argent comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dégoût des procès, lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux héritage; le jeu lui coûte un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris, qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à ses dépens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du monde. Le turf, cet autre tapis vert où l'on triche aussi quelquefois, lui a pris quatre ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de paraître. Somme toute, je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sûr qu'avant dix ans il ne possédera que des dettes.

J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait pour le convertir à l'épargne? N'était-il pas en moi de l'amener par la douceur à quelque honnête placement qui sauvât cent mille francs de rente à chacun de ses enfants? Peut-être bien; mais s'il ne me plaît pas de ménager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Bréchot? Si j'attends sans effroi le jour où toute la famille, Bréchot compris, mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'édifier les puritains de Paris, que j'ai scandalisés malgré moi? J'ai beaucoup étudié, monsieur, depuis six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les heures de loisir éparses dans ma vie ont été mises à profit; j'ai comblé les lacunes effroyables que l'enseignement du collége avait laissées dans ma tête. Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu propre au commerce, à l'industrie, à la culture, aux professions les plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette aujourd'hui d'avoir négligé un bel art. Vous devinez lequel? L'art de détruire mon semblable par principes; mais j'aime à croire que vous ne me refuserez pas une première leçon, si mon récit véridique et les preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos yeux.»

V

Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon força la porte du jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification, l'horloge de la salle à manger marquait deux heures trois quarts. Il n'est pas surprenant que le détail d'une vie si agitée tienne à l'aise dans un récit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure à conter ce qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman où l'éditeur met peu de texte et force papier blanc.

M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis avec condescendance, puis avec une émotion visible la défense de son ennemi. Si la scène s'était jouée au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand monde, comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles héros bourgeois que Régnier représente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du jeune homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où parlait le malheureux Gautripon; mais le monde réel se prête mal aux effets de théâtre: il y avait une table à moitié desservie entre l'orateur et l'auditeur. Lysis était presque caché, dès le début, par une théière d'argent et une boîte de cigares; il fumait d'un petit air impertinent et se dérobait à plaisir dans un épais nuage. Cependant son premier cigare s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plongé dans son fauteuil; il remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin, poussé par les ressorts d'une irrésistible sympathie.

Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme étonné de lui-même, ne sachant plus que faire de sa main droite tendue à Gautripon, qui la regardait froidement sans la prendre.

«Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis un étourdi, un enfant gâté du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez bien que je comprends, que j'apprécie... et, pour tout dire en un mot, que je ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que vous.

--Ah!... répondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez pour honnête homme?

--Mieux que ça, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour décerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris fût rassemblé autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne suis pas banal: Vous méritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui! quelque chose de plus.

--Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à la porte: allons nous battre!»

Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût brave.

«Parlez-vous sérieusement? dit-il.

--Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux désirable depuis que vous m'honorez d'une nouvelle opinion.

--Il me semblait, à moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout à l'heure, quand vous entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance s'effaçaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-être pas très-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans que ses idées se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitiés pour faire deux ennemis, il en manque une.

--Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si j'étais homme à la laisser entrer chez moi, mon récit doit vous faire comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui. Malheureusement vous avez créé une nécessité dont nous sommes, vous et moi, les esclaves. Obéissons, et, croyez-moi, le plus tôt sera le mieux.

--Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise. Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blâmé. Quant à moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me déteste au point de me souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient plus, je le sais: Dieu lui-même ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas été, mais enfin, lorsqu'un homme de coeur est disposé à tout pour réparer une action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande l'occasion d'effacer publiquement les dernières traces de sa sottise, y a-t-il une justice assez implacable pour lui répondre: Il est trop tard?

--Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le 24 janvier à minuit, devant les cinq ou six témoins de votre triste plaisanterie, je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même le lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la première fois, vous m'aviez accordé la réparation qui m'était due, je me serais contenté de peu, de presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement anodin de deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel était mon but? De me venger? Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple. Je devais à la femme et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une maison n'est respectable aux yeux du monde que gardée par un homme qui n'a pas peur. Vous avez déplacé la question, monsieur: en m'obligeant à vous conter ma vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la vôtre. Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous arraché par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu'à moi? Comment n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence extorquée, l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien régime et ces mystères d'État, dont le moindre coûtait la vie à l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en son genre: c'est lui qui vous condamne à mourir ou à me tuer aujourd'hui.

--Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mélodrame un rôle qui jusqu'à présent est tout à votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de Grève, et vous n'êtes pas plus mon bourreau que je ne suis votre condamné. Les armes seront égales entre nous, et je les manierai probablement avec une habitude et une dextérité qui vous manquent. Je suis assez sûr de moi, grâce à Dieu, pour limiter le mal que nous pourrons nous faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre; mais, si légère que soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir versé une seule goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre la réparation la plus complète et la plus solennelle qu'on puisse imaginer. Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient dans cette déplorable escapade? que j'invite à la réunion vos deux témoins et tous ceux de mes amis qui ont été, même indirectement, mêlés à l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et mon regret en termes aussi nets que je le fais à l'instant? Quant au secret de cette confession que j'ai forcée, je suis capable de le garder éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi. Je ne suis pas une femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à votre avis, qu'un vicaire de paroisse? On lui confie des mystères plus terribles que le vôtre, et il meurt sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie héroïque; mais vous en avez déjà deux, Mme Gautripon et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième, à votre insu, dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en leur vivant, ne se soient ouverts à personne; Mme Gautripon a peut-être une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur débraillé comme Léon Bréchot fût le tombeau des secrets.

--Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-père ni le vieux Bréchot n'ont rien dit. Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me répond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mêmes comme je me suis fait voir à vous. Je suis entré ici avec le ferme propos de mettre mon coeur à nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous la promesse que je vous ai demandée et que vous m'avez faite avant le premier mot de mon récit.

--Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres; mais si vous m'estimez assez pour croire que je ne dirai rien à mes témoins avant l'affaire, (car vous ne comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il pas vrai?) pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce pas un grand luxe de précautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas double emploi?

--Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous êtes jeune, bien portant, et peut-être auriez-vous un demi-siècle à vivre. Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il faut s'observer cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de votre loyauté n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un de nous sera mort.

--Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais où diable voyez-vous ça?

--J'ai tout examiné, mes informations sont prises. Vous êtes orphelin et célibataire, n'est-il pas vrai?

--Parfaitement.

--C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes ce qu'on appelle un oisif?

--Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique.

--C'est-à-dire inutile à tout le genre humain. Votre existence est donc un mal sans compensation, et...

--Ah! pardon! mon existence est non-seulement très-utile, mais encore très-agréable à moi-même.

--Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devînt pas menaçante pour la sécurité d'autrui.

--Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je sois si malade?

--Le besoin absolu que j'ai de vous détruire.

--C'est donc de la superstition? Il faut le dire.

--Mieux que cela, monsieur: c'est de la volonté. Permettez-moi de vous faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver.

--Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé dans la cour. Je pensais faire un tour au bois de Boulogne; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon oncle est à deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend à Saint-Mandé. J'ai consigné mes troupes, comme vous voyez, en prévision des événements. A propos! vous avez des armes?

--Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie d'emporter les vôtres à tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai pas de préférence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des épées, et des pistolets; vous choisirez.

--C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins; mais nous pataugeons si drôlement à travers tous les usages!

--Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au but?»

Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie deux amours d'épées à coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir, fit serrer les pistolets dans leur boîte et les épées dans son portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage exprimait une curiosité calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier côte à côte comme deux bons amis.

«Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir les armes? Eh bien! je vais dire à Rastoul de demander les vôtres; elles sont d'un travail plus soigné et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous l'épée ou le pistolet?

--Comme il vous plaira.

--Votre avis?

--Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous conseillerais l'épée.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une arme intelligente.

--C'est selon l'ouvrier qui la tient...»