L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques
Part 6
Il est certain que Sainte-Beuve, Gautier et Baudelaire n'ont jamais osé mettre leur expérience prétendue de leur glacée et glaçante volupté au service de madame Sérail et de madame Aspasie.
J'ai nommé Baudelaire, disciple de Gautier, qui fut le disciple de Sainte-Beuve. Il gagne beaucoup dans la jeunesse qui fait de la poésie une pluie de verglas. Ses _Fleurs du Mal_ lui valurent un procès en police correctionnelle; il fut condamné à la suppression de quelques pièces; peu lu avant ce jugement, il a été très recherché depuis. Il voulut jouer le fanfaron de vices. Voyons comment il réussit. Il allait habituellement manger rue du Bac dans un restaurant où il avait un crédit d'ouvert; le mémoire était payé, de temps en temps, en partie par un honorable beau-père qui laissait au débiteur le soin de solder le reste. Baudelaire y amenait toujours une femme libre. Or, pendant longtemps, oui fort longtemps, il y eut un moment où, pendant le dîner, on entendait du dehors des soupirs et des bruits de chaise prolongés. Les officiers de l'établissement enviaient le bonheur du client et admiraient son tempérament, en croyant deviner ce qui se passe ordinairement dans un cabinet particulier. Un jour la curiosité les poussa à regarder par le trou de la serrure pendant un tapage de diable à quatre. Ils furent bien étonnés d'apercevoir Vénusette lisant tranquillement un livre près de la fenêtre lorsque l'amphitryon s'évertuait à geindre et à faire faire à son siège toutes sortes de sauts périlleux. Baudelaire ne recommença plus sa comédie à l'avenir, dès que les garçons de restaurant l'eurent bien convaincu, en riant comme des fous, qu'ils n'étaient point sa dupe. Un soir, Théophile Sylvestre me mena avec M. Barbey d'Aurevilly dans un café de la rue de Rivoli; nous y rencontrâmes Baudelaire qui affectait d'être ivre-mort. Je le qualifiai de don Juan systématique; alors le masque tomba, l'ivresse cessa. Baudelaire ne fut plus qu'un homme doué de raison et de la plus grande placidité de caractère.
Un des hellénistes les plus lourds, les plus laids, les plus gauches, vraie personnification du vers de Molière et de La Fontaine qui ont trouvé le sot savant encore plus sot que le sot ignorant, ne pouvait avoir pour Aspasie que des servantes auxquelles il promettait de les élever jusqu'à la hauteur de sa position, si elles se montraient bonnes à tout faire. Devenu inspecteur de l'Université, il s'imagina que, pour l'amour du grec, on lui passerait une dame de compagnie. A Strasbourg, les étudiants qui avaient appris qu'il n'était pas seul en tournée, lui offrirent un banquet; au dessert, on but à la santé du savant; puis on trinqua en l'honneur de sa femme. Comme on parlait latin, l'helléniste eut la maladresse de s'écrier en rougissant: _Non conjux_. Alors d'une voix unanime, les étudiants répliquèrent: «Bravo, _concubina_.» Ce surnom de _concubina_ resta attaché à la mémoire de l'inspecteur. Chez lui, si l'on saluait la femme qui paraissait toujours sur un bon pied, il avait l'habitude de dire: «C'est ma concubine.»
Un autre inspecteur de l'Université, écrivain assez estimé qui est devenu l'un des meilleurs ministres de l'Instruction publique et qui est mort membre de l'Académie-Française, présentait des frais de voyage qui n'étaient pas aussi motivés que les mémoires de ses confrères; un jour qu'il était importuné par les exigences de la comptabilité, il fut forcé d'avouer que les énigmes de son compte-rendu avaient pour but les dépenses qu'il croyait avoir le droit de se permettre dans les maisons de filles des différentes villes que sa commission lui enjoignait de parcourir.
Tout finit à cette débauche réclamée par Gautier, dégoûté de l'amour.
Une des meilleures pages de Rabelais est consacrée aux Muses, toujours chastes, parce qu'elles sont perpétuellement occupées. Vivant à une époque où l'érudition tint lieu de génie, écrivant pour des hommes plus sensualistes que spiritualistes, il n'a pu créér une femme, parce qu'il n'a pas compris l'amour. Il n'a eu ni plan ni but; sans frein parce qu'il manquait d'idéal, il a touché à tout et fini par l'obscénité. Les mots l'ont plus fasciné que les choses, les pensées que les sentiments. Plus on l'étudie, plus l'on reste persuadé qu'il n'a eu d'autre passion que de prouver qu'il connaissait tous les mots dont on fait usage dans toutes les classes de la société. Tous ses personnages ne sont que des pédants de dictionnaires.
Les romantiques pour qui la poésie est un problème du pied des mots comme les nombres pour le mathématicien, devaient inévitablement arriver au même résultat.
_La fille Elisa_ répond à Rabelais. Ce n'est qu'une femelle humaine. Ces créatures n'ont que le sexe de la femme; n'ayant rien vu, rien connu, ne sachant rien, n'entendant rien, vivant toujours renfermées, elles manquent de charme et de conversation. Elles n'échappent au dégoût de leur métier et aux remords de la conscience qu'en s'enivrant sans cesse. Elles se vendent au premier venu pour acheter un voyou qui les bat et ne les fait sortir que pour manger le peu qu'elles ont gagné. Elles meurent presque toutes dans quelque hôpital, soit de phthisie, soit de maladies honteuses.
On connaît les romantiques qui sont morts dans ces maisons de filles. On nomme les romantiques qui ont abrégé leur vie en fréquentant ces filles. C'est un de ses admirateurs qui a pris soin de faire savoir que Sainte-Beuve était un infatigable coureur de ces filles. Il y a eu de ces filles qui ont été relâchées, sur sa recommandation, lorsqu'elles étaient prises en contravention par la police. Il poussa la curiosité jusqu'à s'enquérir de tout ce que ces filles sont capables de faire. Un jour, l'un des rédacteurs du _Constitutionnel_ se trouvait, aux Champs-Elysées, à un café-concert, lorsqu'il vit Sainte-Beuve se placer et s'asseoir en dehors de l'enceinte, très près de lui. Il put donc tout entendre. Or, une fille s'empressa d'accoster Sainte-Beuve; immédiatement il toucha à ces goûts dont parle Martial, à ces habitudes que Suétone reproche à Tibère, à ces dépravations des impuissants pour qui la femme n'est plus qu'une bouche. La fille s'étant vantée de se prêter parfaitement à tout, il voulut savoir son nom. Alors il lui dit: «Ce n'est pas vrai; il n'y en a que trente-deux; je sais leur nom et leur adresse. Votre nom n'est pas sur ma liste.» Voilà le dernier mot de la débauche.
Sous Louis XIV, tous les grands écrivains ont plus ou moins aimé et ont été plus ou moins aimés; ils sont morts en chrétiens. La Fontaine a fait ses _Fables_ et ses _Contes_, parce qu'il a connu l'amour; sa fin fut digne d'un homme qui avait vu dans la mort le soir d'un beau jour; on trouva un cilice sous sa chemise.
Si maintenant les Romantiques affichent la débauche et prêchent l'enterrement civil, c'est parce qu'ils n'ont pas aimé et qu'ils n'ont pas été aimés. Il faut savoir gré à Gautier d'avoir révélé le secret de l'École.
[Cul-de-lampe]
_Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--J. Robert._
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Corrections:
Page 17: «verset et» remplacé par: «verset» (le cinquième verset du quatrième Psaume) Page 58: «les exclamation» par: «les exclamations» (on ne se permet que les exclamations de cette âme) Page 61: «Shaskspeare» par: «Shakspeare» (Être Shakspeare, être Dante, être Dieu!) Page 72: «1337» par: «1837» (_La Dernière Feuille_ le constate, en 1837) Page 75: «lontemps» par: «longtemps» (Depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre) Page 79: «syptômes» par: «symptômes» (a donné tous les symptômes de la putréfaction) Page 109: «explosoin» par: «explosion» (coïncide avec l'explosion des Romantiques.)