L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques

Part 5

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On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire, afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des moeurs, tout l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce petit livre des _Fables_ de La Fontaine donne plus de variété de tons, de nuances que l'oeuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance aux professeurs qui font apprendre par coeur l'_Art poétique_, aussi multicolore que tous les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis le Grand!

On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds, de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes, bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la férule et sont condamnés à un _pensum_.

La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le nient.

XII

Pour cette révolution de mots Victor Hugo s'est nommé roi. C'était le poète-roi, mais pas pour les idées, comme le roi-poète David. Gautier acclama le roi Victor, de concert avec tous les hugolâtres. Pour être un vrai roi, Hugo se nomma aussi prêtre, afin de rappeler le roi-prêtre Melchisédec. A cet effet, il érigea la poésie en sacerdoce. Il s'attribua la tiare et le sceptre des Césars; ses disciples le révérèrent comme le souverain Pontife; pour le servir sur l'autel de la vanité, ils entrèrent dans les ordres majeurs ou mineurs. Autant de poètes, autant de prêtres. On s'agenouille devant les prêtres; Gautier recommande d'écouter à genoux le poète. Dans toutes les religions on exempte le prêtre d'une multitude de charges; Gautier dispense le poète de tout; il ne lui impose qu'un devoir, celui de chanter. Malgré son bon sens, Balzac a partagé tout cet engouement. On lit cette profession dans sa lettre, du 18 novembre 1846: «Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le _prêtre_, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est prince, il est mendiant, il console, il maudit, il prie, il prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, instrument d'une immortelle idée, peut niveler le globe; le _pontife_ de cette terrible et majestueuse puissance ne relève donc plus des rois ni des grands; il tient sa mission de Dieu.--Je prie rarement.» Est-ce clair?

Il fallait un temple à cette procession de poètes. Hugo bâtit une grande _Notre-Dame_, de papier in-8. Gautier se contenta d'une petite _Notre-Dame_, de papier aussi, mais d'une feuille in-18. Tous les autres eurent une madone, puisque l'_Angelus_ avait porté bonheur à Byron.

Ceux qui eurent l'idée d'examiner tout ce qu'il y avait de noir sur le blanc dans la grande _Notre-Dame_, de papier in-8º, remarquèrent que l'auteur avait oublié de mettre un Dieu dans le tabernacle. Le roi-pontife Hugo a-t-il l'intention de se déclarer Dieu, comme faisaient les Césars, ou attend-il un décret de déification des derniers vétérans de son _cénacle_? Heureusement il a eu jusqu'à présent la modestie de ne se manifester qu'en qualité de Lucifer; il rend aux églises l'hommage de ne pas y entrer assister au service divin, quand il daigne suivre un convoi catholique; il manque rarement un enterrement civil pour se donner un beau sujet de lumière dans les ténèbres. Il est fâcheux que ces discours de croquemort soient inférieurs aux _Oraisons funèbres_ de Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Mascaron, prononcées dans les églises, après une mort chrétienne.

Le temple était vide; rien de plus facile que de réparer la distraction du grand prêtre au moyen d'un mot solipède. Aussi les hugolâtres rôdèrent tout autour de la métropole de Paris; ils n'hésitèrent point à envahir Notre-Dame; ils se jetèrent sur tous les vases sacrés, mais pour les profaner comme Balthasar. Gautier arracha des gloires d'or un Dieu pour rire, un Dieu de poche, tout juste ce qu'il faut à ceux qui ne veulent que d'un _Dieu_ rimant bien avec _Peu_. Rappelons-nous que

Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.

Donc les _saints désespérés_ qui ont _renié leur Dieu_. Donc saint athéisme. Et d'un.

Pour ceux qui ont la foi, l'espérance et la charité, Gautier dit, et sa parole créa, à la minute, des dieux à l'infini, des cieux nouveaux, qui ne tenaient rien de l'Olympe. Il mit au divin la nature et ses parfums, tous les membres du corps et toutes les facultés de l'âme, le pinceau du peintre et la lyre du poète, les poètes sans exception; Eschyle, Sophocle, Euripide comme Pétrarque, leur chant et leurs larmes, et jusqu'à la courtisane de Madeleine, pour ses fautes, il est vrai, et non pour son repentir: tout était dieu, excepté Dieu même, suivant le célèbre mot de Tertullien, décoré par Bossuet. La dévotion avait de quoi se rassasier. Donc panthéisme. Et de deux.

A tant de dieux il fallait des adorateurs pour occuper leur solitude. Gautier dit, et sa parole crée, pour remplacer les mauvais anges et augmenter le choeur des bons anges, une multitude d'anges nouveaux, des anges pour tous les besoins et toutes les allégories. Il mêle, à ces anges masculins ou neutres, une grande variété d'anges femelles; il fait des anges de toutes les femmes, surtout des adultères et des fornicatrices; il s'abat, une nuit de bal, à l'Opéra; toutes les filles encore à vendre ou déjà vendues sont métamorphosées en anges, pendant qu'elles chantent ou dansent; elles n'échappent point au sort des maîtresses qui fument dans leur boudoir avec l'amant de coeur: de cette sorte, tout ce qui avait été oublié au divin fut transporté à l'ange. Il n'y avait eu qu'une courtisane de divinisée; mais à cette deuxième époque de la genèse, toutes les catégories de la prostitution, les filles qui se donnent comme les filles qui se vendent, les adultères désintéressées ou vénales, furent élevées à la dignité d'anges. Anges mâles et femelles ont bien fumé, chanté, dansé; ils doivent avoir faim et soif. Qu'ils boivent et mangent, suivant leur goût; Sainte-Beuve, qui a bâclé le _Cénacle_, a donné l'exemple de faire gras le Vendredi-Saint. Entre anges tout est licite. Gautier, qui est le fils de quelqu'un et le père de filles et de garçon, semble supprimer la paternité et n'admet d'autre amour que celui de la mère. Pour que l'amour ne devienne point une passion creuse et vide, il convient de le débarrasser de tout engagement, puisque toute union ne dure pas plus de six mois. Donc que tous ces anges Vénusets et Vénusettes suivent leurs caprices et ne se refusent rien. Donc promiscuité. Et de trois.

La _sainteté de l'art_, lavé dans les _saints flots du baptême_, veut s'élever à la _peinture sainte comme les autels_. Pour avoir des _modèles divins_ il faut donc que les anges se dépouillent de tout et marchent, comme Adam et Ève, dans l'Éden. Qu'ils ne rougissent pas, car où il y aurait de la gêne, il n'y aurait plus de plaisir. Plus de pudeur, puisque le vice est supprimé. D'ailleurs Gautier a fait de Dieu un bon compagnon d'atelier, qui n'est, après tout, que le rival ou au plus l'égal de la peinture. Donc que les anges mâles et femelles reviennent à l'état de nature, au berceau de l'innocence, car Gautier demande à voir la _sainte nudité_ des _antiques Vénus_. Donc cynisme. Et de quatre.

Si l'on peut tout faire, à plus forte raison doit-on tout dire, afin que le vers soit libre enfin. Qui s'y opposerait? Gautier n'a-t-il pas fait de Dieu le camarade de Dante, de Shakspeare qui étaient si peu précieux, si peu bégueules? La _sainte poésie_ réclame, dans ses _saints transports_, dans ses _extases saintes_, et avec de _saintes larmes_, la _sainte nudité du vers_. Sois réhabilité, Piron! tu as trop pleuré la verve de quelques heures de ta jeunesse, qui t'a fermé les portes de l'Académie. Tu es le précurseur de la liberté de penser; la sainte nudité pourra désormais passer dans les mandements des évêques après les _sermons_ de saint Bernard sur le _Cantique des cantiques_ et les _Méditations_ de Bossuet sur les transports de l'amour. Lamartine n'a-t-il pas donné la _vision_ de l'_obscénité sainte_ comme du _saint amour_ et de _la faculté sainte_ de la reproduction dans la _Chute d'un Ange_ qui vit dans le panthéisme et finit par le blasphème et le suicide, comme Werther et tous les héros des légendes, poèmes et romans de l'école romantique? Donc obscénité. Et de cinq.

Décidément tartufier et versifier, c'est une rime très riche.

Total de la révolution des mots ou de la niaiserie des barbarismes: escamotage du sacerdoce, sacrilèges, saint athéisme, promiscuité, cynisme, obscénité, et pour fin: enterrement civil, désiré par Gautier, stipulé par le testament de Sainte-Beuve et journellement consacré par Hugo pour les _saints désespérés_, qui ont _renié leur Dieu_.

Voilà ce que les romantiques ont dit. Les communards ont-ils répété autre chose dans leurs placards et leurs sermons? Le soir, les églises n'étaient-elles pas devenues le temple de la prostitution comme de l'athéisme? Les femmes et les maîtresses des romantiques étaient trop vieilles pour étaler leur sainte nudité des antiques Vénus. Autrefois il y avait des femmes romantiques qui ne se faisaient aucun scrupule de se mettre dans la sainte nudité des antiques Vénus. La vile prose des communards aurait reculé devant les exigences de la sainte poésie des romantiques. Les Vénusettes de la Commune laissèrent la sainte nudité des antiques Vénus à tous les romantiques, et préférèrent ne paraître, dans les églises profanées, que plus ou moins bien vêtues, avec la décence de la Raison des régicides, sur le grand autel de Notre-Dame.

Que reste-t-il d'impeccable dans la fabrique de vers de Théophile Gautier?

XIII

Comme la littérature est l'expression de la société, suivant l'observation de Bonald qui remonte à 1805, il est indispensable de demander à l'Histoire le commentaire des principes romantiques qui ont passé sous les yeux du lecteur.

C'est un fait assez connu et souvent rappelé depuis, qu'au château d'un comte, après un souper fort gai où tous les convives avaient gagé à qui dirait ou ferait le plus de folies, M. Thiers, si peu rabelaisien, trouva plaisant de se rendre au balcon et d'agir sans façon comme il l'eût fait sur les bords du Titicaca; là il mit bas son pantalon, et, entre deux chandelles, il montra sa mappemonde du duc de Vendôme, puis il laissa dans le vase d'usage la preuve qu'il avait bien bu, bien mangé et bien digéré, aux applaudissements de la galerie et à l'éternel désespoir des gens comme Sainte-Beuve, qui ont trouvé ou jugeront de mauvais goût la publication de la fameuse lettre de la princesse Palatine sur un sujet analogue.

C'est un fait aussi connu qu'aux _Vendanges de Bourgogne_, le restaurant le plus vaste et le plus fameux sous le règne de Louis-Philippe, et situé près du canal au Faubourg du Temple, il s'est maintes fois donné des banquets où tous les convives restaient entièrement nus, depuis le commencement jusqu'à la fin du repas; sans doute, on ne se gêne pas entre hommes; il est certain que ces sauvages de la civilisation ne se réunissaient point pour bougironner. On nomme un individu qui crut s'illustrer en faisant servir habituellement, dans le même restaurant, à ses commensaux également tout nus, un immense plateau sur lequel une superbe femme était étalée toute nue sur un amas de persil. On nomme un autre amphitryon qui brûla d'éclipser ces deux espèces de banquets de Suétone; il organisa des soupers de garçons avec des femmes libres; chacun devait avoir sa chacune; l'étiquette voulait que chaque sexe quittât tous ses vêtements avant de se mettre à table, et ne les reprît que pour partir.

La vie privée ne laisse rien à imaginer sur l'oubli des convenances. Un des romanciers les plus célèbres accoutuma sa fille à se baigner avec lui; depuis, elle eut un mari et probablement quelques caprices, mais elle ne cessa d'aimer l'auteur de ses jours comme un père, de le chérir comme un homme de la race d'Hercule, et de l'adorer comme un écrivain de génie, à ce point qu'elle tenait une lampe perpétuellement allumée devant son buste.

Un autre romancier se mettait à sa fenêtre dans un costume d'une si grande indécence que, sur la plainte des locataires de la maison et des passants, le commissaire de police du quartier fut obligé de le menacer, s'il ne respectait pas plus les convenances, de l'envoyer en police correctionnelle pour outrages aux moeurs et à la morale publique. Dès que la saison le permettait, il restait tout nu sur son canapé, et c'est dans cette position qu'il recevait les visiteurs, le cigare à la bouche. Il aimait à prendre ses bains avec ses filles; on s'est souvent demandé s'il a froidement perpétré le crime que Loth ne commit que dans l'ivresse la plus profonde.

Les employés du Ministère de l'Instruction publique et des Cultes ont été plusieurs fois curieux de savoir ce qui se passait dans le cabinet d'un grand-maître de l'Université; à travers le trou de la serrure, ils apercevaient Cousin contemplant la Philosophie sans voile dans la personne d'une belle blanchisseuse du quartier de la Sorbonne.

Une fois je parlais avec Préault d'une matrone dont le mari a été pair de France; il me dit: «Un jour, j'allai voir un de mes confrères; je frappai à la porte et j'ouvris immédiatement, suivant mon habitude, puisque la clef était dans la serrure. Là je rencontrai cette dame qui était toute nue; elle ne rougit nullement et ne parut pas plus embarrassée que les poseuses de profession qu'on payait à cette époque, quatre francs la séance; elle ne fut préoccupée que du désir de savoir comment je la trouvais, suivant mon idéal d'artiste.» Ainsi point de précaution pour une importunité; le premier venu pouvait tout voir, contrairement à l'habitude des ateliers de retirer la clef, et de ne recevoir personne, quand on a des modèles. Il est vrai qu'un pair de France prit si peu ses mesures qu'il fut trouvé par un commissaire de police, escorté du mari outragé, dans un flagrant délit d'adultère avec une femme mariée. Tout l'Olympe politique riait d'avance et ne savait quelle contenance il faudrait faire le jour où on serait forcé de juger un Mars de plume surpris dans le même lit avec une autre Vénus par un Vulcain de pinceau. L'affaire n'alla pas plus loin que dans Homère. Le demandeur finit par retirer sa plainte et voulut bien se contenter d'un dédommagement de quarante mille francs qui furent payés, me disait Sainte-Beuve, sur la cassette du roi Louis-Philippe.

Un commissaire de police alla, pendant la nuit du fameux coup d'État, arrêter à son domicile l'un des hommes qui firent le plus de mal à l'empire et qui ont le plus profité de sa chute: ce personnage fut trouvé couché dans le même lit avec sa belle-mère, la seule maîtresse qu'on lui ait connue; pendant ce temps-là sa femme reposait, dans une autre chambre, dans le même lit avec le seul amant qu'on lui ait aussi connu.

Ces différents tableaux paraîtront du classique tout pur au prix d'une exhibition, toute romantique, car pour le coup le beau c'est le dégoûtant. Un étranger entra, un jour, dans le bureau de l'un des directeurs de Revue; le voyant triste, abattu au milieu d'un cercle d'amis, il demanda la cause de cet état; sur un silence prolongé, il crut qu'il serait plus poli de multiplier ses questions. Pour se débarrasser de tant d'importunité, le directeur impatienté s'écria: «Vous voulez savoir ce que j'ai; eh bien, le voilà.» Alors il montra à toute l'assistance l'un de ces magnifiques cas de maladie qui sont de la spécialité du docteur Ricord. On a raison d'appeler les suites des liaisons dangereuses des maladies secrètes; quiconque en est atteint, éprouve la plus vive répugnance à aller consulter un médecin; il y a des individus qui ont souffert toute la vie pour avoir attendu des semaines, des mois et même des années avant de se soumettre à un traitement qui aurait guéri radicalement, s'il n'avait pas été entrepris trop tard, à une époque où ces maladies ne sont plus secrètes.

Il est digne de remarque que la fondation du Musée Dupuytren coïncide avec l'explosion des Romantiques. Il y vint tant de femmes et tant d'hommes de tout âge et de toute condition que l'entrée qui était d'abord publique, n'est plus maintenant réservée qu'aux médecins et aux personnes munies de carte.

Que de gens courent admirer au Musée de Cluny une ceinture de chasteté à laquelle tant de contes sur le cadenas font allusion! Cependant dans le voisinage de l'École de médecine, la plupart des boutiques mettent en montre des ceintures de continence pour les petits garçons et les petites filles affaiblis ou épuisés par des exercices licencieux. Ces habitudes désordonnées ont amené beaucoup de cas d'anémie dans l'adolescence, chez les classes aisées ou opulentes. Les chefs de famille feraient bien d'y penser; leur présence empêche souvent le médecin d'interroger le malade; il n'est pas obligé de tout deviner.

Il a été plusieurs fois question et, dans l'avenir on parlera beaucoup du _Livre d'amour_, tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires qui se vendent de cent cinquante à deux cents francs. Si l'on juge de cet amour par les vers qu'il a vomis et qui sont quelquefois dignes de M. de Pourceaugnac, on ne sera pas étonné de trouver tant de gens qui regardent cette histoire comme un des romans les plus invraisemblables.

Or, en ce temps-là il y avait à Paris une famille qu'on citait et qu'on admirait comme la maison de Philémon et de Baucis. C'était comme un nid de tourterelles. Il vint une époque où madame se trouva fatiguée, épuisée par plusieurs grossesses successives et encore plus excédée des infatigables exigences du devoir conjugal. Elle demanda du repos et confessa qu'elle fermerait les yeux et garderait le silence si Monsieur choisissait une suppléante au dehors. Un romancier célébre trouva dans une jeune actrice toutes les qualités que réclamait la circonstance. Monsieur alla donc en ville, il voulut de la variété dans le plaisir; après le bouilli il demanda du rôti. La permission accordée pour une personne fut utilisée pour plusieurs. Pendant ces intrigues, madame abusa du repos et paressa. Elle songea peu à la coquetterie de la toilette; elle perdit les plus utiles pratiques qui conservent et rehaussent la beauté; son négligé passa les bornes de la simplicité. Elle était encore jeune, belle, mais dénuée de cet esprit qui conserve toujours plus ou moins d'empire. Dans la _Luxure_, Eugène Sue a peint ce fléau des ménages. Trouvant mieux et toujours de mieux en mieux en ville, Monsieur ne fut nullement tenté de réclamer ses droits. Madame ne s'attendait pas à être délaissée, et se désespéra de cette séparation de corps; elle s'ennuya. Caliban offrit ses consolations et apprit que Monsieur abusait de la tolérance. Ce qui n'était plus que dégoûtant pour un mari sembla appétissant à un remplaçant. S'il y eut vengeance d'un côté, il y eut aussi vengeance de l'autre. Ici l'amour, c'est la haine, la plus noire bassesse. Il est inouï qu'un homme de lettres ait jamais mis le public dans la confidence de ses relations avec une femme mariée, du vivant du mari et des enfants. Cette exploitation d'un adultère auquel les contemporains n'ont guère cru, a besoin d'un commentaire qu'on lit dans le _Livre de Bord_, (tome Ier, p. 237), publié par Alphonse Karr, en 1879. Madame dit à Caliban: «Je veux prendre pour complice d'une faute qui sera unique un homme qu'on ne puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu; je choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le plus traître, le plus répugnant au physique et au moral, des hommes que je connaisse; c'est vous dire que j'ai pensé à vous; voulez-vous de moi?» Il fallait être un Caliban pour jouer le fanfaron, après avoir avalé ces couleuvres. Quel est l'homme qui ne mettrait pas à la porte l'effrontée qui viendrait lui tenir un pareil langage de Méduse?

A cette époque régnait une femme qui fut comme un sérail pour les gens de lettres. Elle retenait forcément pour la nuit le dernier des visiteurs de la soirée. Tous ceux qui ont été ses amants, sont sortis de sa couche plus ou moins affaiblis et ennuyés; on ne leur a jamais retrouvé la vigueur physique, la gaieté de jeunesse, la verve de talent qu'ils avaient eue avant ce commerce. Un vampire ne leur aurait pas fait plus de mal. Cependant cette créature n'avait aucun charme d'intimité; tous ceux qui l'ont connue, ne la représentent que sous l'image de la femelle du taureau.

Il y avait aussi une espèce d'Aspasie, grande, belle, grosse; un ministre qui croyait être prodigue en payant le plaisir dix francs, se fit un devoir de lui accorder une pension de huit cents francs; quand on demandait dans les bureaux à quel titre elle devait cette faveur, les employés répondaient: «C'est une jolie femme.» Pour un article et même pour une réclame, on pouvait compter sur elle. Sa complaisance a dû être bien grande, car elle est morte jaune et maigre comme un squelette.