L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques
Part 4
Grâce au _profil divin du verre_, coulé par la _divine nourrice_ de solitude pour recéler l'_onction divine_, composée avec le _divin baume_ d'un _divin parterre_ d'_odeur divine_, de _divines senteurs des fleurs_, un _coeur plein d'extase divine_ de concert avec une _âme_ débordant des _plus divins parfums_ peut, comme un _oiseau divin_, s'élever jusqu'aux _choses divines_ dans ses _transports divins_, dans les _beaux élans divins de la passion_ et, par l'effet d'un _vertige divin_ contempler face à face les _exemples divins_, donner un _baiser divin_ avec un _sentiment divin_ à la _forme divine de l'Art_. Un _rayon divin_ ou un _divin rayon_ guide vers le _pinceau divin_ qui a créé les _divins appas_, les _attraits divins_ de la _gorge divine_, des _divins genoux_, de la _jambe divine_, de l'_oreille divine_, du _divin contour_. Les _palmes divines de la poésie_ attendent les _poètes divins_ dont la _plume divine_ fera _oeuvre divine_, _chant divin_ du _langage divin_; on leur passera de _divines larmes_.
Il n'y a point d'acception de personnes. Il faut que tout passe au divin, les gentils comme les juifs, la _divine courtisane_ de Madeleine aussi bien que ces _hôtes divins_ d'Eschyle, d'Euripide, et de Sophocle.
Soit imitation de Gautier, soit instinct d'hugolâtre, M. Théodore de Banville a fait de _la divine courtisane_ une poseuse de son _douzain de Parisiennes_, de _Parisiennes de Paris_ dans ses _Esquisses parisiennes_ avec aussi peu de scrupule qu'il consacre une _Ballade à la sainte Vierge_ pour finir un volume de _Trente-six Ballades joyeuses_.
Un homme qui a eu l'ambition d'_Être Dieu_, et qui a passé sa vie d'artiste à faire de tout, des saints, des anges et des dieux, ne devait pas être méchant. Il eut sans doute un coeur, digne d'un légataire universel des épouses et concubines de Salomon. Il est opportun d'ausculter ce coeur et de compter ses palpitations.
VIII
Or, ce sera Dieu même qu'il prendra pour témoin de son amour, à la fin de l'unique _Elégie_ des _Poésies diverses_ de 1833-1838.
Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, _mon Dieu_! Comme la gloire est creuse et vous contente peu! L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme, Et toute ambition meurt aux bras d'une femme.
On croirait cet amour éternel; mais il est trop violent pour durer longtemps. Aussi ne veut-on passer avec lui qu'un bail de trois ou six ou neuf années, ainsi qu'il est stipulé dans cette _Elégie quatrième_;
Puis un amour âgé de trois ans importune; C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui Vient la réflexion; l'amour s'en va...
L'expérience apprend que l'amour est frileux et émigre avec les oiseaux de passage. _La Dernière Feuille_ le constate, en 1837:
L'oiseau s'en va, la feuille tombe, L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
Hé bien! bon voyage à ce petit Monsieur Dumollet, car ce sera autant de gagné sur le chauffage, l'éclairage et autres menus frais d'entretien. Il faut se hâter de résilier le bail de trois ou six ou neuf années, déménager le grand appartement et se contenter d'un petit logement pour un terme ou deux, de chacun trois mois. Une location de six mois suffit pour la saison d'été. L'amour ne veut rien de plus. _Albertus_ l'avoue:
Les hommes Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
Pour peu qu'on continue la soustraction, on devra vendre ses meubles, et vagabonder dans les hôtels ou auberges où on loge à la nuit. Excellente précaution de prudence, car _la tête de mort_ chuchote:
L'amour, passion creuse et vaine.
Aussi _Albertus_ parle ainsi, dès 1831.
Et je n'aime à présent que ma mère. Tout autre amour en moi s'est tu.
L'unique _Elégie_ des _Poésies_, de 1833-1838, répètera:
Chimère D'aimer une autre femme que sa mère.
Avant de magnifier ainsi la mère, Gautier avait un père, mais il ne parle point de ce père. Un jour il quitta la société de quelques amis pour aller donner un coup de pied à un homme qui était près d'eux; quand il revint, l'un des causeurs lui dit: «Vous ne vous gênez guère avec ce Monsieur»--Il répondit: «Mais c'est mon père.» Pour un poète qui se croyait un déclassé de l'Orient, cette reconnaissance de la paternité choqua tout le monde. Il avait aussi des soeurs; il les oublie. Il y a encore un garçon et deux filles qui portent son nom et méritent plus qu'un amour de six mois. Pourquoi n'a-t-il pas sacrifié à la mère de son fils et à la mère de ses deux filles trois vers qui sont un outrage à la famille? Comment la succession ne renonce-t-elle pas à cet héritage de quelques mots?
Reste à savoir si la misanthropie de ce testament d'amour s'accorde avec le contexte des _Poésies complètes_. Gautier nous a mis à la main tant de marguerites qu'il sera facile de recommencer l'épreuve maintes fois pour bien s'assurer qu'il était décidément voué au jaune, comme Panurge.
Dès l'_Elégie deuxième_, mauvais pronostic:
Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle.
Dans _Albertus_, on s'arrête en route pour se plaindre:
En ce temps-là j'aimais et maintenant j'arrange Mes beaux amours en méchants vers.
En 1834, on se cache dans le _Trou du serpent_; c'est pour y murmurer:
Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime. Mon âme usée abandonne mon corps; Je porte en moi le tombeau de moi-même, Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
Toujours délaissé, on se plonge dans la _Tristesse_:
Moi, je n'aime plus rien, Ni l'homme, ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme Pas même mon vieux chien. Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Les _Poésies diverses_, de 1833-1838, nous enlèvent sur _le sommet de la Tour_; si on prête l'oreille à la cheminée de telle dernière pièce, on entendra:
Depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.
_La Comédie de la mort_ nous conduit en 1838. Même complainte:
Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime Et je me survis seul. Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer.
Le changement de climat le consolera-t-il des déceptions d'une ingrate patrie? Hélas! le soleil d'Espagne n'a pas de rayons de chaleur assez forts pour ranimer notre tourtereau transi qui roucoule _In deserto_:
Les pitons des sierras, les dunes du désert, Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert; Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne, Et que l'éboulement de jour en jour décharne, Le grès plein de micas papillotant aux yeux, Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux, Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce, L'ardente solfatare avec la pierre-ponce, Sont moins secs et moins morts aux végétations, Que le roc de mon coeur ne l'est aux passions.
N'importe à quel âge on le suive, on est forcé de regarder comme la clef de son _Dépit Amoureux_ ces vers de la _Thébaïde_:
J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; Puis sur l'autre plateau deux grains de vermillon Impalpable, qui teint l'aile du papillon, Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
IX
Ainsi son amour n'est qu'un _Dieu_ rimant bien avec _peu_. Cette disette de conquêtes est expliquée par la nature du caractère qui ne sait pas dévorer l'ennui et prend les béquilles et la perruque du vieillard pour mieux se donner l'air du _Malade Imaginaire_.
Gautier commit la maladresse de se faire et de rester le disciple, le fils unique de Joseph Delorme que le beau sexe eut le bon goût de fuir comme un porc-épic, à cause de ce triple dégoût d'ennui mortel, de maladies imaginaires et de vieillesse prématurée, fort inutile à une laideur assez complète pour n'avoir pas besoin d'autre repoussoir.
La _Préface_ des _Premières Poésies_, de 1830-1832, commence par ces mots: «L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif.» La première pièce est une _Méditation_, calquée sur le début de Joseph Delorme:
Virginité du coeur, hélas! sitôt ravie! Songes riants, projets de bonheur et d'amour, Fraîches illusions du matin de la vie, Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
Le _sonnet deuxième_ est encore plus invraisemblable:
Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, Dans mon coeur je nourris une pensée austère, Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur Qui s'entr'ouvre vermeille, au printemps de la vie, Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie!
_Le Trou du serpent_, de 1834, ne fait que jeter deux ans de poudre sur cette perruque de vieillard:
Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
_La Comédie de la mort_, de 1838, nous amène à la fosse que la perspective d'une mort prématurée s'est creusée avec l'empressement du Trappiste:
Mes vers sont les tombeaux tout bordés de sculptures; Ils cachent un cadavre.
Le fossoyeur ne saurait craindre le danger d'un enterrement prématuré. Il y a longtemps que la _Thébaïde_ a donné tous les symptômes de la putréfaction:
Je ne vis plus: je suis une lampe sans flamme, Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé Que ces vieux mendiants que jusques à la porte Le chien de la maison en grommelant escorte.
Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. De tous les sentiments, croulés dans la ruine Du temple de mon âme, il ne reste debout Que deux piliers d'airain: la haine et le dégoût. Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; A peine vingt épis sont tombés du faisceau.
Rien ne manque au procès-verbal du décès. On a composé jusqu'à l'épitaphe:
Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
On se hâte d'ajouter, afin que l'oraison funèbre ne vienne point importuner le néant de cette fosse:
Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, Plutôt que les enfants, les estime les pères. Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, Le moins accompagné sur la route du monde, Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.
On a tout accompli dans les règles. On a eu soin préalablement de faire une retraite dans les _ténèbres_. On lègue âme et corps à l'_oubli_, au _néant_, mais à un _néant_ qui éternise _les remords_. On commande un convoi muet, comme ceux des athées, c'est l'enterrement civil que Sainte-Beuve a désiré de bonne heure et qu'il a spécifié dans tous ses testaments; c'est l'enterrement civil que recommande Dargaud pour faire contraste avec sa traduction de Job et du Psautier et ses liaisons avec Lamartine. On établit exécuteurs testamentaires le Destin et la Nécessité pour trancher toutes les difficultés auxquelles donneront lieu les innombrables contradictions de cet enfant de Mère Nature. Ils s'arrangeront à l'amiable; ils ont plein pouvoir. En s'associant avec les _saints désespérés_, ils interviendront pour les _morts_ qui _seront bannis de la terre et des cieux_, prendront à partie l'_Ange_ qui _dit à la terre un éternel adieu_ au moment où elle va être consumée pour toujours. Ils devront pousser _l'Archange à la bouche ronde_, afin qu'il ne perde pas une minute à sonner le _clairon du jugement dernier_ qu'on attend avec impatience, à la fin de la _Thébaïde_, comme un beau tableau qui vaudra mieux que la fresque de la _Chapelle Sixtine_ au Vatican.
X
L'annonce d'un convoi d'athée aurait seule suffi pour être méprisé et exécré des femmes, puisque ce gouffre leur enlève le Toujours. Elles admettent difficilement le matérialisme et sa dernière conséquence du néant; elles croient si bien à l'immortalité que beaucoup se demandent pourquoi il n'y a point de paradis pour les chiens, les chats, les oiseaux et les bêtes dont elles sont folles. Elles se font un culte des tombeaux. Il faut les connaître bien peu pour ne pas s'apercevoir combien elles se plaisent dans l'ostentation des larmes. Habituellement elles ne se trouvent pas mal; toutefois, elles s'imaginent qu'elles sont mieux, qu'elles deviennent parfaites, quand elles pleurent beaucoup. Elles aiment à aimer toujours; elles aiment autant à pleurer toujours, à paraître des fontaines de larmes. Est-ce que le néant pourrait leur rendre leurs larmes?
Puis, les femmes n'ont-elles pas assez d'ennuis personnels, sans avoir besoin qu'on leur dédie la théorie de la pratique de l'ennui?
Puis encore, les femmes n'ont-elles pas assez de leurs indispositions périodiques, des maladies plus ou moins graves qui les accablent au moins la moitié de leur vie, sans qu'on ait la barbarie de leur demander de servir de garde-malade à tous les malades imaginaires, pleins de santé, et dans tout l'épanouissement de la jeunesse?
Enfin les femmes vieillissent si vite qu'elles ont besoin de toutes les ressources de leur esprit naturel et des conseils de leurs amis pour réparer l'irréparable outrage des ans, en plaçant et le faux et la couleur, partout où il le faut. Ce qu'elles se permettent, elles le louent chez tous ceux qui se rajeunissent pour les satisfaire. Comme le lierre, leur faiblesse ne se conserve qu'en s'appuyant sur la force. C'était changer le rôle des sexes que s'arracher les cheveux, se courber le dos, se casser les membres, s'ôter tout éclat et découvrir toute l'impuissance de la vieillesse, comme nouveau genre de séduction.
D'ailleurs était-ce bien original que toutes ces façons de geindre? Mais tout cela est nouveau comme le Jeu d'Oie, renouvelé des Grecs, un plagiat plutôt qu'une imitation. Ces quémandeurs d'amour avaient volé leur poétique de catarrhe, de bandage et de perruque aux supercheries des truands, aux haillons de bric-à-brac des gueux, aux contorsions ou lamentations des mendiants de la rue, soi-disant pères du nombre invariable et obligé de cinq enfants sans pain, en un mot à toutes les contrefaçons et profanations des souffrances morales et physiques de la pauvreté.
Sainte-Beuve, l'amoureux postiche avait échoué. Le grime Gautier ne devait pas être plus heureux, quoiqu'il eût tant d'avantages sur Sainte-Beuve, étant plus jeune, jouissant d'un tempérament moins lymphatique, d'une chevelure abondante et superbe, et surtout d'une tête orientale près desquelles la laide figure de l'autre aurait bien fait de se cacher sous ses cheveux roux.
Tous les fabricateurs de vers de cette époque ne connaissaient pas la femme, quand ils se sont empressés de débuter. Depuis, ils se sont repus de plaisir; ils ont eu des goûts de valets pour les servantes; ils sont descendus plus bas encore. Plusieurs fois Sainte-Beuve m'a rappelé le nom et le prix de ces Muses, qui tenaient lieu de Vénusettes dans le domaine de la police. Mais jamais tous ces romantiques n'ont pu s'élever jusqu'à la femme du monde; sous ce rapport, ils sont inférieurs à tous les classiques du grand siècle qui se sont perfectionnés dans la société des dames de Versailles; ils sont même au-dessous des écrivains du XVIIIe siècle, qui ont conservé la tradition des convenances dans le badinage et la gaieté, depuis Voltaire jusqu'à Gresset. Le charme des ruelles et des salons de femmes, qui a répandu tant de grâce, de finesse, de légèreté sur la langue des âges précédents, on le chercherait vainement dans les productions des hugolâtres. Ils sont lourds comme s'ils portaient un manteau de plomb; ils sont raides comme s'ils avaient été passés à l'empois; ils sont si monotones qu'ils en deviennent ennuyeux. Aucun d'eux ne sait rire, et par conséquent jouer avec la langue française. Aussi quel embarras quand il faut parler à la femme? Le compliment, qui doit être court, simple, aisé, se gonfle comme un ballon, se traîne comme une harangue. On peut citer Gautier comme exemple. Il s'était imposé la tâche de douze sonnets; il a été obligé de rebrousser chemin jusqu'à la mythologie pour venir à bout de cette corvée. Ses autres sonnets sont passables et préférables à ceux de Sainte-Beuve. Mais pour ceux qui sont envoyés à une princesse, le lecteur a autant besoin de patience que l'auteur. Toute femme qui n'aurait pas la politesse exquise d'une _bonne princesse_, d'une _indulgente princesse_ renverrait la _dédicace_ de ce _Douzain de Sonnets_ avec ces mots: Assez du premier! N'importe quelle suivante du temps de Molière eût pris la fuite à la vue de ce pavé d'ours qui va casser une tête humaine pour ne pas manquer d'écraser une mouche qui trouble le sommeil de l'_Amateur des Jardins_, dans La Fontaine.
XI
Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible. D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode.
Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne pas distinguer la physionomie de toute l'école.
Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand, quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange, toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien, parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre. La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie; l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et le vide laissent un instant de répit au bon sens.
Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le XVIIIe siècle s'était contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à Notre-Dame; que vont-ils y faire?
Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux.
Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde, l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore. Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement. D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une raison de se croire sérieux.
On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution de mots.
A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait été la résurrection du polythéisme. L'OLYMPE fournissait une infinité de divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites, répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte.