L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques

Part 3

Chapter 33,726 wordsPublic domain

Permis après d'aller se promener sur le _sable d'or_ des jardins ou sur la _grève au sable d'or_; partout on glissera sur la _poudre d'or_. L'or ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici _lion d'or_ et _béliers aux pieds d'or_. Tout là-haut, là-haut plane l'_aigle d'or_; plus près bourdonne l'_abeille d'or_, suivie d'un essaim d'_abeilles d'or_. Attention à la _jupe d'or de la salamandre_! Où va la _demoiselle aux prunelles d'or_, la _demoiselle aux minces corsets d'or_, la _demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur_? C'est vers la _fleur d'or_, pour se désaltérer dans les _coupes d'or des fleurs_. Elle vole de l'_or de la tulipe_ à la _tulipe d'or_, de l'_or des marguerites_ à la _marguerite au coeur étoilé d'or_. Si elle remarque quelque _bouton d'or_, elle préfère le _gai bouton d'or_ aux boutons d'or sans épithète.

Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or? Grâce à un _filet doré_, nous allons descendre dans les _rêves dorés_. L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même courage que l'azur.

On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques _Maître Jaune_ ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des _lambris dorés_, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la _grille dorée_, qu'on soulève la _portière dorée_ sans abîmer les _glands dorés_. Derrière les _murs dorés_ se dressent, comme dans une exposition universelle, _Alhambra doré_, _colosse doré_, _minarets dorés_, _lit doré_, _tilburys dorés_, _bûchers dorés_ auxquels répondent et _urne dorée_ et _cercueils dorés_: tout cela est éclairé par des _vitraux dorés_. Il y a encore la _dorure de la croix_. N'eût-il pas été plus convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour n'importe quel porte-croix.

L'_été dorera le blé vert_; le temps venu, _blés dorés_; mais les blés d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les _papillons dorés_ oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? _Front doré_, _tresse dorée_, _col blond et doré_ ne seront-ils pas jaloux de tant de chevelures d'or, de tempes d'or?

Pourquoi l'_astre aux rayons dorés_? Ces rayons dorés sont-ils destinés à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'_étoile dorée_ dans un ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'_aile blanche et dorée de l'ange_ au milieu de tant d'ailes d'or des anges?

Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de plus.

Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure. Qui accepte l'or du hâle doit passer le _doré d'une couche de hâle_. Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon _d'en haut qui dore un taudis_, le _marbre grec doré par l'ambre italien_, un _beau reflet ambré_ qui _dore le front du jour_, le _rayon de soleil_ qui _dore de reflets éclatants des cheveux follets_. Mais qu'on blâme comme mauvais effet ces _Anges_ qui, du _reflet de leurs ailes dorent les ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame_.

De pareils reflets auraient tenu lieu des _taches jaunes_ qui n'ont point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize nuances de _jaune_ des fameux _rayons jaunes_, de Joseph Delorme.

Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de doré, d'or, comme _jaune rayon_, _jaune étincelle_, et surtout les _nimbes jaunes des longs anges blancs_. A titre de bipède, le jaune est de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision.

Il ne faut pas être difficile sur l'_immensité jaune_. Qu'en dirait le _Fleuve jaune_? De _vitres jaunes_ peut-il sortir autre chose que _jaune lumière_, _vernis jaune_? Que l'on mette _chapeaux jaunes_, _sandales de cuir jaune_ pour observer le _teint jaune_, _le crâne jaune_, la _face jaune et bleue des foetus_, le _ventre jaune de la sorcière_, les _vieillards_ au _cuir jaune et rugueux_, tout _corps plus jaune qu'un mort_. Sinon qu'on aille se promener sur la _mousse jaune_, et qu'on réserve le _chaume jaune_ aux _moissons jaunes_. S'il reste encore une minute, que ce soit pour les _blancs et jaunes nénuphars_.

On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu, et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le _vin jauni de vieillesse_. _Plafond jauni_ et _carreaux jaunis_ n'ont pas plus de valeur que _portraits jaunis_, _marge jaunie des bouquins_. Il y a plus laid que tout ce jauni, ce sont: _lèvres jaunies des courtisanes de bas lieu_, _front jauni de fiel_, _face jaunie_, _tête de mort jaunie_, _os jaunis_, _ossements jaunis_.

Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'_automne_ ne _jaunit-il_ pas _le bois_, si beau, quand il est tout verdoyant comme l'émeraude? Les _roses de l'aurore_ ne _jaunissent_-elles pas en quelques instants pour disparaître sans retour?

On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la profusion de la Flore; on en fait un _ciel de safran_. On craint d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le _citron_ n'est guère offert plus de _deux fois_, soit au singulier, soit au pluriel. On ménage les _orangers frileux_; une fois l'_orange_ tient lieu de _lest_ à la barcarolle; dans _deux cas_ il colorie le _teint_ et la _peau_. Pourquoi? on a découvert un _sable plus jaune que l'orange_. On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte _un ciel vert à tons de citron et d'orange_.

On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'_ambre_ de toutes les mines de la nature. L'_odeur d'ambre_, le _parfum d'ambre_ mène sur la piste des _pastilles d'ambre_, au _jaune reflet d'ambre_, et conduit enfin au _boudoir ambré_: là _cassolette ambrée_, _atmosphère ambrée_ qui viendront augmenter les _parfums ambrés du printemps_.

La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un _Maître Jaune_, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de _Notre-Dame de Paris_.

Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: _Rouge et Noir_. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier l'_OEuvre jaune et bleue_. Il est certain que c'est un écrivain mi-partie jaune et bleue, suivant les _us_ et coutumes du moyen âge. Le bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le _Maître Jaune_ sera aimé autant qu'aime _Maître Bleu_, qu'on joue à pile ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre. On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti.

VI

La stérile abondance de tous ces coups de pinceau bleus et jaunes ne démontrera que l'inanité du fond.

Peintre manqué, Gautier s'est fait poète. Il fait des vers parce qu'il a lu des vers, et il imite les vers qu'il a lus, en se servant du vocabulaire à la mode. Il est aussi incapable d'enthousiasme que de fiel. Toujours monotone, il est aussi médiocre que possible. Au moment où l'on croit que le badaud va s'élever à l'art, on est tout surpris de tomber dans la niaiserie. Il ne bourdonne pas plus fort et ne s'élève pas plus haut que le hanneton; avec un dictionnaire de poche, le gamin est assez éclairé pour l'écraser sous le ridicule.

Si l'on veut savoir son idéal, il répond naïvement dans son _Ambition_:

Etre Shakspeare, être Dante, être Dieu!

Comme c'est impossible, il faut bien qu'il cherche. Dans un moment d'ennui, il dira:

Ici-bas être heureux, c'est oublier.

Il a le bon goût de ne pas se désespérer. Aussi parvient-il à trouver le bonheur:

Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval.

Il ne veut pas de gêne dans le plaisir. Dans la _Débauche_, il exècre les gens qui gardent les convenances sociales dans l'immoralité de la vie privée:

J'aime trente fois mieux une débauche franche.

Dans le _Triomphe de Pétrarque_, il explique pourquoi il s'est dispensé de tout:

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: Car c'est le _seul devoir_ que Dieu donne aux poètes, Et le monde à _genoux_ les devrait écouter.

Pourquoi pas? Il montre à Jean Duseigneur

La tête homérique et napoléonienne De notre roi Victor.

Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite Et _crève les plafonds_ de son crâne géant.

Victor Hugo revient sur la scène, mais cette fois c'est Hugo et compagnie:

De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, Aigles audacieux, qui d'une route neuve Et d'obstacles semée, ont tenté les hasards.

Voilà la République des lettres proclamée; elle a Victor Hugo pour président, et Sainte-Beuve pour vice-président. Hugo ne devra pas être jaloux, car Sainte-Beuve s'incline devant l'_essor souverain_, le _vol sublime_ de ce _noble ami_ et dit humblement:

L'Aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge Sans m'emporter au ciel.

Gautier se hâte d'exposer le tableau de la situation:

Le siècle où nous sommes Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes.

Il se vante d'être hardi. Aussi emploiera-t-il un verbe et un substantif qu'on avait dédaignés depuis certaine ode qui fut si fatale à Piron. Un siècle plus tôt, il aurait été voltairien; le temps de l'incrédulité commence à passer. Pour être remarqué, il faut donc donner une chiquenaude à la décrépitude des derniers disciples de Voltaire, de Rousseau, de Diderot.

L'on ne croit plus à rien.

Quel est le résultat de l'impiété?

La passion est morte avec la foi.

Donc il est de l'intérêt du talent de revenir à la première des vérités:

L'esprit est immortel, on ne peut le nier.

Ceci admis, _l'âme, hôte des cieux_, jouit des plus consolantes pensées:

La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux.

L'espoir aussi trouve son compte:

O mon amour la plus tendre! De ce ciel où je te crois.

Il est fâcheux que le charme de cette vision soit détruit par le tableau d'un _plaisir_ à _briser les forces_, et finisse comme le temple de la prostitution:

Mon petit lit rouge à colonnes torses Ce soir-là se change en bleu paradis.

Pour se représenter le séjour des Élus comme l'ignoble paradis de Mahomet, qui n'est qu'un sérail, il ne faut pas avoir une conviction bien profonde ni une foi bien éclairée.

J'ai les talons usés de battre cette route Qui ramène toujours de la science au doute.

Cette science se réduit probablement à la lecture de _Faust_. On fera à Goëthe ce sacrifice:

A présent jeune encore, mais certain que notre âme, Inexplicable essence, insaisissable flamme, Une fois exhalée, en nous tout est néant.

Plus tard on reviendra à l'espoir du néant:

Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. Quand il vous faut mourir, pourquoi vouloir vivre, Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?

Dans l'immobilité savourer lentement, Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: Voilà quel est mon voeu.

On n'est pas aussi _certain_ qu'on s'en vante, devant ce néant. Aussi on aspire à un néant qui n'est qu'une fontaine de Jouvence:

Je veux dans le néant renouveler mon être.

Ce néant est peut-être une découpure de paradis. Il a pour pendant un néant, qui est une miniature d'enfer:

Mais vous, vous tomberez, sans que l'onde s'émeuve Dans ce gouffre sans fond où _le remords nous suit_.

Ces deux contrastes de néant sont occasionnés par le jugement dernier qu'il convient de conserver comme excellent sujet de tableau pour la poésie aussi bien que pour la peinture, puisque le pinceau de Michel-Ange attend un rival de plume, une Épopée de l'Apocalypse.

En dépit du doute de la science et de la certitude du néant, on ne se permet que les exclamations de cette âme naturellement chrétienne dont parle Tertullien. On dit une fois: _O Dieu!_ On répète cinq fois: _Mon Dieu!_ Deux fois on s'écrie: _O mon Dieu!_ Il est vrai qu'on prie _mon Dieu_, une fois pour lui faire admirer un tableau d'amour.

A la _tombée du jour_, on adorera Dieu: Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu,

Dans _Albertus_, on récitera son symbole:

Dieu seul est le grand maître.

Comme preuve de l'existence de Dieu, on dira _à un jeune tribun_:

Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?

L'argument est sans réplique pour les voluptueux. Mais les impuissants et les refusés ont une excuse d'incrédulité, dans le sixième sonnet:

Et comment croire en Dieu, quand on n'est pas aimé?

Les femmes sont si peu difficiles, si peu cruelles, qu'on conçoit avec peine comment on s'y prend pour ne point se faire aimer d'elles. Elles se lasseront vite de vers ennuyeux; mais on arrivera infailliblement à leur plaire, si on les laisse dire tout ce qu'elles veulent. Quand un homme de talent a un grand fond d'amour à dépenser, et qu'il ne trouve pas de femme qui veuille bien puiser dans ce trésor, il n'a qu'à suivre l'exemple de saint Augustin, qui devint si grand, depuis qu'il se résigna à l'abandon de la maîtresse dont il avait eu un enfant. Homme du monde, M. de Ravignan voulait se marier; ses voeux furent rejetés; sa carrière religieuse le consola vite de cet échec. Henri Lacordaire ne fut amoureux qu'une fois; c'était pour le bon motif; timide et gauche comme les gens qui n'ont pas connu les femmes, ce qu'il n'osait pas dire, il l'écrivait, mais il attachait ses lettres avec une épingle tantôt au schall, tantôt à la robe de la bien-aimée: elle se fâcha et dit nettement à sa mère qu'elle se jetterait dans un couvent, si l'on ne la débarrassait pas d'un prétendant si bête. Le dédaigné en conserva toujours de la rancune contre les femmes; il affectait de se moquer de leurs larmes et de leurs chagrins. Il fut tout étonné de se surprendre à pleurer la mort d'une matrone pour qui il eut autant d'amitié que de vénération; ce fut pour lui comme une nymphe Égérie; d'un mot, _prenez garde_, elle le ramenait à l'ordre dans les questions politiques. Le père Lacordaire a trouvé dans la chaire évangélique des jouissances intellectuelles qui valent bien le plaisir éphémère d'un mariage qui aurait été malheureux. M. de Lamartine avait une passion sérieuse pour une jeune, jolie et riche voisine; sa réputation d'homme prodigue lui attira un refus; recherché à son tour par une jeune fille qui ne se lassait point de le suivre dans la compagnie de sa mère, il restait froid, mais il n'hésita point à accepter le joug du mariage, quand on lui offrit en perspective une dot de 1,800,000 francs. Aucun poète n'a jamais exercé autant d'influence sur le coeur des femmes; à la Chambre des Députés, toutes demandaient à le voir; dès qu'elles l'apercevaient, elles poussaient un soupir; après, elles se faisaient montrer Berrier; cette figure ne leur disant rien du tout, elles reportaient incontinent leurs regards sur Lamartine et ne cessaient point de le contempler. Il est impossible de calculer combien il y a eu de femmes du monde qui sont allées chez lui pour se mettre à sa disposition. Les Messalines couraient chez Alexandre Dumas: on cite un jour où il en vint jusqu'à quatre, l'une après l'autre, de sorte que la servante eut des inquiétudes sur la santé de son maître. L'ambition tourna la tête à bien des femmes vers Gambetta; quand il était à Tours, il reçut en moyenne quatre demandes en mariage par jour; chaque lettre garantissait la vertu, la beauté et la fortune des soupirantes.

Après cette digression qu'on dédie à tous les refusés, hâtons-nous de revenir à Gautier.

En vérité, exiger qu'une femme se donne au premier venu pour croire en Dieu, c'est faire de la foi une affaire de prostitution.

On est sur le chemin de la niaiserie; on continue de le suivre. Que dit l'_Ambition_?

Être Shakspeare, être Dante, être Dieu!

Du moment qu'on s'est mis cette idée dans la tête, il n'est pas surprenant que l'oeuvre de l'homme puisse devenir Dieu, comme la statue de Pygmalion s'anima et se changea en femme. De là cette conséquence:

Peinture, la rivale et l'égale de Dieu.

Il y a peinture et peinture. On ne distingue rien, parce qu'on veut plaire aux artistes passés, présents et futurs, à Courbet aussi bien qu'à Raphaël qu'on révère comme un homme au-dessus de l'homme. On s'est fait de Dieu un bon compagnon d'atelier. Un jour qu'on aura beaucoup de modèles, les rapins s'amuseront à contrarier le rival et l'égal de leur pinceau, car il lui faudra entendre cette _déclaration_:

C'est un amour sans mélange, Pur à rendre Dieu jaloux.

Si la jalousie n'a pas fait fuir le Dieu, voici ce qu'_Albertus_ va lui apprendre:

Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être L'homme l'égal de Dieu.

Sur ce terrain, Sénèque fait honte à l'homme, en comparant sa faiblesse à la vigueur du bouc que Buffon montre capable de satisfaire l'ardeur de cent cinquante chèvres. Si l'homme est seulement peut-être le rival de Dieu, le bouc sera certainement l'égal de Dieu. Or, comme le poisson est plus fécond que le bouc, il faudra lui concéder d'être supérieur à Dieu. On a calculé qu'une paire de harengs dont les oeufs ne se perdraient pas, suffirait pour peupler tout ce qu'il y a d'eau dans le globe, en moins de dix ans. Ainsi, de conséquence en conséquence dans cette question de génération, la logique amènera invinciblement tout lecteur impartial à tirer cette conclusion:

Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.

VII

Gautier ne recule pas dans sa mosaïque de mots. Considérant, son _âme, ange elle-même_, il convoite _une âme_

Capable d'aimer comme aimerait un ange.

Il développe sa pensée sur le plaisir:

Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître S'il ne vous a connus, moments délicieux, Et si longs et si courts qui valent une vie, Et que voudrait payer l'ange qui les envie De son éternité de bonheur dans les cieux?

Il laisse les démons, les mauvais anges assez tranquilles. Toutefois il pense à l'_ange déchu_, à l'_ange, exilé des cieux_. Il aime l'_ange gardien_ comme _compagnon fidèle_, maintes fois il se réclame de _son ange gardien_. La classe des anges une fois reconnue, il s'élève jusqu'aux séraphins, distingue les _chérubins en légions merveilles_, ne prend point l'archange saint Michel pour l'ange Ituriel, et sépare les chérubins d'avec les anges. Il connaît si bien les anges du ciel qu'il peut en faire un dénombrement aussi authentique que celui des douze tribus d'Israël, laissé par Moïse. Il cultive l'ange de la mort, l'ange de minuit, l'ange de la douleur, l'ange des douleurs, l'ange des jugements, l'ange du souvenir, l'ange de la poésie et surtout l'ange de l'inspiration. Suivant leur rang, il prodigue les ailes d'or, les ailes jaunes, les ailes d'azur, les ailes roses, les ailes blanches. S'imaginant l'_ange amoureux_, il regarde la _fille comme un ange d'amour_, appelle la _jeune fille_ un _jeune ange_ et dit _cher ange_ pour chère fille. Le mot lui sert de paravent à l'adultère ou à la fornication pour cette _Fatuité_:

J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon coeur.

Même quand le plaisir n'a pas été complet et que l'amour ne peut inspirer qu'une _Élégie_, c'est un ange qui figure. A plus forte raison ce sera un ange qui, dans un _sonnet_, fera des colonnes torses du petit lit rouge d'un taudis un _paradis bleu_:

Un ange chez moi parfois vient le soir Dans un domino d'Hilcampt ou Palmire, Robe en moire antique avec cachemire, Voilette et chapeau faisant masque noir.

Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir, Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire; Son joli menton que l'artiste admire, Un bouquet le cache ou bien le mouchoir.

Nous fumons tous deux en prenant le thé.

Tout le choeur des anges finit par passer à l'Opéra. Ce sera leur nuit du fameux 4 août de la première Assemblée constituante. Autant de filles, autant d'anges à marchander et à acheter au poids de l'or. Elles restent des anges après comme avant ce trafic; les hommes seuls sont des démons de corruption.

Sur ce sujet, Gautier reste le premier. Ainsi dès 1823, Alfred de Vigny avait pris le mot hébreu _Eloa_ qui signifie _Dieu_, pour faire dans un _mystère_, _Eloa ou la soeur des anges_, un Dieu des deux sexes, un Dieu hermaphrodite pour quiconque s'en tient au genre du dictionnaire. Reniant sa gloire de poète catholique, Lamartine se rapprocha de la nouvelle école sacrilège et lui offrit en 1838, la _Chute d'un ange_; plus tard il proclama Charlotte Corday l'_ange de l'assassinat_. On raconte que M. de Lamartine réunit un jour tous les membres de sa famille pour leur offrir un banquet; il resta triste et taciturne pendant toute la durée du repas; on crut que le dessert lui donnerait de la gaieté. On lui demanda donc la raison d'un silence si prolongé. Alors il déplia une serviette et en retira un livre; puis il dit en pleurant: «Mon fils Alphonse était l'orgueil de la famille; il vient de la déshonorer.» Il jeta le livre au feu; ce livre c'était la _Chute d'un ange_. Le poète resta si confondu qu'il ne fit plus de poème du même genre.

Les saints ne sont pas plus épargnés que les anges, comme l'annonce _Albertus_.

Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.

_Albertus_ se ravise, et dans la crainte que les saints ne soient considérés comme d'une nature plus parfaite que les anges, il ajoute bientôt:

La dame était si belle Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.

Voici donc la Toussaint. Le _saint amour des choses éternelles_ engendre la _sainte poésie_ de laquelle découlent l'_hymne saint des poètes_, _extase sainte_, _saint transport_, _saintes larmes_, _saintes funérailles_ de Napoléon, et surtout _nudité sainte_ des vers cyniques.

_La sage liberté_ survient, comme _Fille du saint Devoir_ auquel s'associe le _saint Travail_ des _Jeunes Détenus_.

La _sainteté de l'Art_, dirigée par la _sainte beauté_ fera avec une _sainte langueur_, des _plus saintes ruines_ une _peinture sainte comme les autels_. On pourra y montrer _à un jeune Tribun_

Les _Antiques Vénus_, aux gracieuses poses, Que l'on voit étalant leur _sainte nudité_.

Toute cette sanctification est probablement l'effet des _flots saints du baptême_. On finit par mettre sur les autels

Les saints désespérés et reniant leur Dieu.