L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques
Part 2
L'épigraphe est le flambeau comme le résumé d'une composition, et doit donner le diapason du morceau. Un auteur se révèle dans le choix des épigraphes, aussi bien que dans le style. Au lieu d'être le Saint-Denis des rois et des princes du sang de l'Intelligence, l'épigraphe de Gautier n'est qu'un cimetière où les personnages les plus fameux sont confondus, dans la fosse commune, avec les gens les plus médiocres, avec les écrivains morts-nés. Le pédantisme d'une érudition de noms propres dégénère en badauderie, et le badaud ne montre que la niaiserie.
III
Dès la deuxième page, Gautier dit: _Recueilli dans moi_. La plus vile prose rejetterait ce recueillement; un capucin ne voudrait pas répéter cette expression dans un sermon pour les domestiques.
Gautier ne sait pas même échapper aux fautes que toutes les grammaires conseillent d'éviter. On est averti qu'il faut faire attention aux substantifs qui conservent leur unité et n'admettent point de fraction. Gautier aurait donc dû mettre _ou_ au lieu d'_à_ ou bien _six_, au lieu de _cinq_ dans ce vers:
Aux discrètes lueurs de quatre _à_ cinq bougies.
Il y a des bougies de différentes dimensions, de divers prix; mais il n'y en a point de quatre à cinq.
Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il ignore ce que tout le monde sait, il affectera de savoir ce que tout le monde ignore. Le _Dictionnaire_ lui donnera raison, mais auparavant, il sera exposé à être qualifié d'absurde, comme ces vers:
J'aime sous les charmilles, Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles Emplir leurs _tabliers de pain de hanneton_.
Afin d'avoir une idée de ce _pain de hanneton_, je me suis adressé à des pharmaciens; ils m'ont répondu que le hanneton est inconnu comme remède dans les ordonnances. J'ai consulté un célèbre médecin, qui a connu Gautier; soit en qualité de docteur, soit à titre d'amateur de poésie, il a trouvé le vers de Gautier absurde, à tous les points de vue. J'ai soumis mes difficultés à d'excellents écrivains, tous disciples de Gautier; ils n'ont pas pu gober ce _pain de hanneton_. J'ouvre par hasard le _Dictionnaire_ de Littré au mot _Pain_, et je lis: _pain de hanneton: fruits de l'orme_. Tous ceux qui n'ont pas un Littré à leur disposition, ne commenceront-ils pas par rire de la boulangerie de Gautier?
Ce _pain de hanneton_ est d'un pédant, et surtout d'un précieux ridicule. Si un Molière avait à refaire les _Précieuses Ridicules_, il est probable qu'il ne manquerait pas d'attacher à Cathos et à Madelon des _tabliers emplis de pain de hanneton_.
On ne joue guère au colin-maillard du précieux sans toucher au galimatias. Contentons-nous de quelques citations, car on pourrait en prendre à chaque page:
1.
Esquif infortuné que d'un _baiser vermeil_ Dans sa course jamais n'a _doré_ le soleil.
2.
Car les Anges du ciel, du reflet de leurs ailes, Dorent de tes murs noirs les _ombres solennelles_.
3.
Toi, dont le _plomb_ à l'hirondelle Toujours porte une mort _fidèle_.
4.
Et j'ose dans l'_azur, dont l'encens fait la brume_ Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous.
Je ne suis pas envieux, mais je voudrais bien savoir si M. Leconte de l'Isle trouverait dans les _OEuvres_ de Delille, quelque chose d'équivalent au _doré d'un baiser vermeil_, à cet anémique verbe _dorer_ qui ne peut que _rougir_; à _une mort fidèle_ au _plomb_ ou bien à l'_hirondelle_, ce qui n'est pas distingué; à la _brume faite_ de l'_encens fait_ par l'_azur_; et à ces _ombres solennelles_ des _murs noirs_ de Notre-Dame que _les Anges du ciel dorent du reflet de leurs ailes_.
Au tour du galimatias pur, ce _profond_ qui n'est que _creux et vide_, comme disait autrefois Figaro.
1.
Je t'aimerai, ma jeune folle, Un peu _plus que toujours,--longtemps!_
Je voudrais bien savoir ce que M. Coppée, qui est à l'âge du _serment_ des toujours, entend par un _longtemps_ qui doit durer _plus que toujours_.
2.
Asile calme et vert comme en peint Hobbéma. Où les _chuchotements dont est fait le silence_ Troublent seuls du rêveur la douce somnolence.
Je voudrais bien savoir ce que M. Anatole France entend par le _silence fait_ par _les chuchotements_:
3.
Il est un _sentier_ creux dans la vallée étroite, Qui ne _sait_ trop _s'il marche à gauche ou bien à droite_.
Je souhaiterai bon voyage à M. Paul Bourget, qui a déjà parcouru la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, une partie de l'Allemagne, s'il connaît le point de bifurcation de ce _sentier_ ivre _qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite_. Il fera bien de lui servir de guide.
4.
Par delà le soleil et par delà l'espace Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité:
Pour le coup, il faut pour commentateur un vrai vieillard, un vieillard à cheveux blancs, un vieillard à moustaches de grognard, un contemporain de Gautier. Aurait-on osé demander à M. Amédée Pommier ce qu'il faut entendre par _l'espace où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité_?
5.
Et l'enfant, _hier encore chérubin chez les anges_, Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
Qui m'expliquera comment, avant de mourir, l'enfant est un _Chérubin chez les Anges_ et par conséquent au-dessus des Anges! A mon secours l'excellent traducteur du _Livre de Job_ et du _Psautier_! Mais M. Hector de Saint-Maur unissait au bon sens des classiques l'imagination des romantiques; il est le seul de nos poètes qui sut s'attendrir et pleurer, et, au besoin, rire comme Racine. Il se serait moqué de moi comme de Gautier, si je l'avais pris pour un docteur en Israël, dans une question grammaticale du ressort de sa petite fille Suzanne, qui lui inspira de si beaux vers.
Gautier a des fanatiques qui lui passent tout en faveur de la couleur. Il est certain qu'il sent et décrit bien un tableau; c'est son unique aptitude. Il est aussi certain qu'il ne voit rien dans la nature; toutes ses descriptions n'annoncent et ne montrent rien. Son poème sur l'Espagne sera une duperie pour quiconque relira certains passages de _Télémaque_. Fénelon, qui n'a pas visité l'Espagne, a mieux saisi la couleur locale que Gautier, qui a parcouru toute l'Espagne en amateur.
Puisqu'on persiste à prendre Gautier pour un éminent coloriste, le premier après le premier peintre, il est bon d'entrer dans son atelier et de bien regarder sa palette.
IV
Notre peintre mérite de recevoir, de la reconnaissance des Bas Bleus, le titre de _Maître Bleu_. Le _bleu_ est la couleur favorite de sa palette. Aussi ne lui arrive-t-il que _deux fois_ de laisser _le bleu_ à sa nature vierge, à sa nature brute de substantif. Il le délaie avec la même habileté qu'Eustache Lesueur; il bleuit autant que la manufacture des Gobelins, et plus que la blanchisserie du Grand Hôtel à sept cents chambres. Il voit tout en bleu, parce qu'il a tout passé au bleu. Il se fait un _paradis bleu_; dès lors toute la création s'ouvre devant lui comme un _Grand Livre bleu_.
Pour être digne de scruter toutes les merveilles de ce nouveau _Dictionnaire bleu_, qui manquait à l'art et au commerce, il faut préalablement se laver de toute souillure dans l'_eau bleue_. Rien de plus facile que de se jeter dans les _bleus océans_, de se frictionner avec les _flots bleus_, de se reposer sur l'_épaule bleue de l'océan_, de se sécher sur le _tapis bleu de la mer_, et de se regarder, comme Narcisse, dans le _bleu cristal de l'océan_. C'est le moyen d'avoir une _figure bleue_. Dès qu'on aura serré une _ceinture bleue_, on devra donner un _baiser bleu_ aux pieds meurtris et _bleus_ du Christ, afin de n'avoir pas peur des _roués meurtris et bleus_ qu'on rencontrerait; on aura de plus la vertu de terrasser, après saint Georges, les _dragons bleus_, et l'on ne sera pas accroché par la _chevelure bleue des sirènes_. L'_oiseau bleu du coeur_ n'a pas un instant à perdre sous la _voûte en bleu_, à moins qu'il ne se recueille, _derrière le dos bleu des chartreux_, sur la dalle des _couvents dans le bleu_.
C'est _le jour le plus bleu_. Les _bleus nuages_, la _muraille bleue de l'horizon_ reculent à mesure qu'on s'avise de passer à travers les _franges bleues de l'horizon_. Guidé par l'_étoile bleue_, attiré par les _sourires bleus du ciel_, on suit le _bleu chemin de l'air_; on ne quitte pas l'_air bleu_. Continuellement éclairé par la _lumière bleue_, on ne saurait être distrait que par les _oiseaux bleus_.
_Le ciel bleu de la fresque_ a dû faire pressentir la couleur du ciel. Sans doute _le ciel_ peut être _noir ou bleu_. Heureusement _le noir devient bleu_. Il faut bien admettre que _le ciel est bleu_, puisqu'il est question au moins _huit fois_ du _ciel bleu_. Le _ciel bleu de l'Amérique_ est donné en exemple à ceux qui n'auraient pas compris la définition, ou conserveraient quelque doute. Donc _ciel tout bleu_, _beau ciel toujours bleu_, _cieux toujours bleus_. Le bleu est infatigable; il marche aussi bien derrière que devant; solitaire comme le singulier, multiple comme le pluriel, il va toujours son train: de là les _champs bleus du ciel_ et les _champs du ciel bleu_. Il y a des variations dans ce ciel bleu, pour que sa monotonie ne dégoûte personne. Aussi _en juin les cieux se font plus bleus_. Mais pour qui tant de bleu? C'est le _bleu séjour du soleil_.
A cette hauteur de bleu le _globe bleu d'Uranie_ rappelle _deux petits globes bleus_, offerts comme l'emblème de la terre. C'est le moment ou jamais de la voir tout en bleu.
Soit la nature, soit l'effet, de _reflet bleu_, de _reflets bleus_, à première vue ce sont des _abîmes bleus_ que les _grandes perspectives bleues_. Heureusement de l'_immensité bleue_ se dégagent et l'_immensité bleue du lac_, et le _grand désert bleu_, et le _Sahara bleu_. Celui qui possède le secret de _bleuir les hautes cimes des Alpes_ prodigue _rochers bleus_, _côteaux bleus_, _colline bleue_ auxquels répondent les _toits bleus_ des habitations. Il n'est pas plus difficile de _bleuir les campagnes_; les _campagnes bleues_ une fois ouvertes, on est libre, dans le _bleu de la plaine_, de couper ici des _bleuets_, là encore des _bleuets_, d'attraper au vol la _demoiselle bleue_, de boire dans le _calice bleu de la pervenche_, de se chauffer au _gaz bleu_ ou même au _jet de gaz bleu_.
Ce serait la perfection du bleu, si on n'avait pas oublié le petit poisson bleu, qui aurait eu tant de grâce à frétiller à travers les jets de gaz bleu, à expirer dans le gaz bleu.
Un _oeil bleu_ est à la disposition des borgnes et des amateurs, qui ont l'habitude de ne regarder que d'un oeil la nature et l'art. Ceux qui ont le goût moins difficile, ceux qui font usage de deux yeux, trouveront des _yeux bleus_ éparpillés partout comme sur les plumages du paon. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le royaume du bleu.
_L'oeil bleu du printemps_ peut vénérer le _bel oeil bleu du ciel_, saluer les _yeux bleus de la lune_, courtiser l'_étoile aux yeux bleus_, caresser les _yeux bleus de la montagne_, baiser l'_oeil bleu des fleurs_, dévorer la _fleur aux doux yeux bleus_ ou l'_oeil bleu au coeur des nénuphars_, à moins qu'il ne soit empêché par la _fée au bleu regard_.
Les créatures animées n'ont rien à envier à la matière. _Bel ange_ a _oeil bleu_. C'est un _ange aux yeux bleus_ que l'ange de l'Inspiration aux ailes roses. Les deux sexes ont été doués des mêmes agréments. L'enfant à _l'oeil bleu_ peut jouer avec la fillette à _l'oeil bleu_. Les yeux bleus sont toujours occupés: témoin la _blonde aux yeux bleus rêveurs_. Qu'on admire les _beaux yeux bleus de la jeune fille_, mais qu'on n'oublie pas qu'il reste pour les mélancoliques de _pâles yeux bleus_ et des _yeux cernés et bleus_.
Le bleu fait pied de grue en poésie puisqu'il n'a qu'un pied. Le bleu à deux pieds irait beaucoup plus vite et serait meilleur ouvrier. Où le chercher?
Maître Bleu s'écrie incontinent: _A nous l'azur!_ Accordé de bon coeur. Au moins _douze fois_, il prend le substantif _azur_, dans ses mains, comme une masse; il le presse, le broie, le pulvérise, et il en fait un adjectif qualificatif qui se répand à l'infini comme l'huile. De là l'_azur du ciel_ comme l'_azur des cieux_, l'_azur aux cieux_ comme l'_azur des cieux_. Le _manteau d'azur de la nuit_ ne doit pas être jaloux des _robes d'azur du ciel et de l'horizon_.
L'_azur est immuable_ de nature, mais susceptible de nuances. Donc _faible azur_, mais _double azur_, quand on est _cerclé par le ciel et la mer_. Suivant les goûts ou les besoins, on donne pour rien l'_azur vénitien_, le _splendide azur du ciel italien_, et même le _limpide azur du Japon_, si on a la manie de l'_azur lointain_, et si on est tenté de respirer sur les _montagnes au front d'azur_.
A-t-on foi aux _yeux d'azur de l'ange_? qu'on s'abandonne, comme un enfant, aux _ailes d'azur de l'ange gardien_, au _plumage d'azur des chérubins joufflus_. Mais attention! L'_Amour_ aussi a des _ailes d'azur_, et les _yeux d'azur de l'ange_ deviennent quelquefois les _regards d'azur_ de la belle à tout faire. Il vaudrait mieux s'arrêter au _regard d'azur de la violette_, observer la _langue d'azur des dragons_, couper les _bleuets peints d'azur_ dans les _plaines d'azur_ et poursuivre dans les _parterres d'azur_, tantôt le _scarabée au corselet d'azur_, tantôt la _demoiselle_, ce _tourbillon d'or, de gaz et d'azur_.
A défaut de _veines d'azur_, de _front veiné d'azur_, qu'on se couvre d'une _couronne d'azur_ qui fera un bel effet avec un _albornez d'azur_, une _écharpe d'azur_ et tout accoutrement de _fil d'azur_, à _plis d'azur_. Un pareil équipage est de rigueur pour s'incliner sur le _champ d'azur du papier_ en face des _rideaux d'azur_ de quelque _berceau_.
Quand les _flots d'azur de la mer du coeur_ viendront à se soulever, ce sera le moment de nager dans le _fluide azur_, de se plonger dans le _plus limpide azur_. Il n'y a pas rien que la _mer d'azur_, les _mers aux lames d'azur_. La _langue d'azur de l'intarissable flot_ apprend que le _lac d'azur_, les _ruisseaux d'azur_ sont les _champs d'azur de l'eau_. En cherchant bien, on finit par découvrir des _palais d'azur_ sous les ondes.
L'azur a rendu tant de services, depuis qu'il est devenu le bleu à deux pieds, qu'il mérite d'être élevé à la dignité de verbe et de jouir, en cette qualité, du privilège de trois pieds. Pour le coup _beau ciel azuré_, _vélin azuré_ et même _pâleur azurée de la mort_. On est sûr de le voir avec ses trois pieds toutes les fois que le pied de grue du bleu, l'azur en bleu bipède sont trop faibles ou trop petits pour marcher en ligne.
Mais il y a bleu et bleu, et par conséquent la beauté de la variété dans l'unité de la poétique bleue, de même que dans l'Eglise Gallicane. Anathème au _bleu sombre_! Mais salut aux _deux lacs bleus comme des turquoises_, au _bleu volubilis_, au _bleu myosotis_ et surtout à l'_oeil bleu d'outremer_! De l'_outremer_ sort l'_outremer du ciel_, qui doit captiver tout _front bleuissant d'outremer_. Cet _outremer_ a pour perfection un _beau ton plus vif que nul saphir_.
Le _saphir_ proteste et se réclame de la splendeur du _saphir des eaux_, de _manche de saphir_ et de _baldaquin de saphir_.
Le bleu le plus rare est le lapis; il n'a servi qu'une fois pour orner un _anneau de lapis_. Il en est de même de l'indigo. Le _ciel_ est _indigo_ pour les fameuses journées de juillet 1830.
Voilà assurément trop de bleu pour qu'il n'en passe pas un peu. Cette nuance de langueur sera le bleuâtre, autre espèce de bleu à trois pieds, qui remplira tous les devoirs du service à trois pieds avec les rares sujets fournis par l'azuré, l'outremer et l'indigo.
Le _sommeil_ se présente comme l'_amant bleuâtre_ de la nuit. _Reflet bleuâtre_ est tout naturel, dès qu'on admet _clarté bleuâtre_, _jour bleuâtre_. Le foyer seul suffit à donner une idée du bleuâtre; on y remarque les _bleuâtres vapeurs_, la _langue bleuâtre du gaz_, les _bleuâtres fils du feu_. En suivant la _bleuâtre rampe_, on parviendra au _temple bleuâtre_. Si l'on est dégoûté de l'_haleine bleuâtre des villes_, on respirera un air plus pur sur les _montagnes bleuâtres_; c'est une excellente position pour se rappeler la _veine bleuâtre_, les _veines bleuâtres_, la _bouche bleuâtre_ des vivants, et songer au _teint bleuâtre_ des trépassés.
Pour que le bleu ne perde pas tout son éclat, sa propriété originelle, il faut se hâter de le relever avec le contraste de différentes couleurs. Donc _face jaune et bleue des foetus_; _trame blanche et bleue_; _lointains bleus et verts_; _pendu à la peau bleue et verte_; _Mont Gemmi rouge et bleu_; _toits rouges et bleus_; _poussière rouge et bleue_; _braise_ qui _flambe rouge et bleu_; _fleurs d'azur et de vermeil_; enfin couronne de _bleuets_ et _coquelicots_.
Certes voilà bien du bleu; le sujet est si fécond qu'il serait facile de trouver encore, si l'on se donnait la peine de chercher. Il est temps de faire la facture de toutes ces livraisons de bleu. Il se trouve que le bleu a servi de pittoresque deux cents fois. Lamartine paraîtra bien modéré, si l'on se donne la peine de compter les touches de bleu que Timon lui reprochait comme une profusion de couleur.
V
Anne de Boleyn avait un oeil bleu et un oeil noir. On serait tenté de croire que _Maître Bleu_ avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il n'avait qu'un oeil bleu; nous allons prouver que son autre oeil était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge, comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe.
Converti par le succès des _Rayons jaunes_, de _Joseph Delorme_, maintenant si passés, _Maître Bleu_ s'est affublé de la livrée du jaune, comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué au bleu. Devenu _Maître Jaune_, il passera tout au jaune aussi bien qu'il a tout passé au bleu et laissera un _Dictionnaire jaune_. Dans les vers adressés aux _yeux bleus de la montagne_, il n'a pas manqué d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les _Taches jaunes_; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les _Rayons jaunes_ de _Joseph Delorme_ avec le même succès qu'il a éclipsé le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire au _fauve_, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes, tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires, Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire.
Au moins _quatorze fois_ il est question d'_or_. Mais à qui cet or? C'est _notre or_. On a occasion de donner _or pour_ or; on paie au _poids de l'or_. On ne confondra avec l'_or faux_ ni le _vieil or_, ni même le _filet d'or pur_. Aussi a-t-on les _prunelles d'or fin de l'étoile polaire_ pour diriger le _gouvernail d'or fin_, et distinguer l'_or des aurores d'été_ et l'_or fauve de soie_ de l'_or du hâle_. On joue avec les _sequins d'or_; on roule sur des _monceaux d'or_; on possède _coffre plein d'or_. En un mot, on dispose de _tout l'or du Pactole_. Si l'on se ruine pour un _bal plein d'or_, on saura exploiter ensuite l'_Inde pleine d'or_, afin d'avoir continuellement ou _coffre d'or_ ou _coffret d'or_ jusqu'au moment où on reposera dans une _urne d'or_, sous une _épitaphe d'or_.
Un _microcosme d'or_ à la main pour remplacer l'insuffisance du _binocle d'or_, la vie va devenir une _vision d'or_, une étude de _livres d'or_, sur _fond d'or_; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les _pagodes toutes d'or_, ni de s'enfermer dans les _tourelles d'or_ de palais enchanté.
Qu'on saisisse un _long fil d'or_ pour mieux se tenir sur _les ailes d'or des nuages_ et traverser heureusement les _rivages d'or de l'univers des rêves_. Le _rayon d'or qui scintille_ nous conduira, à travers les _étincelles d'or_, aux _rayons d'or du nimbe sidéral_, aux _beaux rayons d'or_, à l'_astre d'or_, à l'_or du soleil_, au _gros ballon d'or du soleil_, en un mot, au _soleil d'or du printemps_. Il a pour cortège des _étoiles d'or_. De loin elles font l'effet de _petites paillettes d'or_. En réalité _ces étoiles d'or_ ont _habits d'or_, _doigt d'or_, _yeux d'or_. Il y a _cent mille astres_ qui se redressent comme _des fleurs d'or_. Un _Ange d'or_ annonce qu'elles sont les créatures du _saint Triangle d'or_. Devant Lui se courbent le _glaive d'or_ de saint Michel, le _bouclier d'or_ de l'Ange gardien, l'_auréole d'or_ de l'Ange de l'Inspiration, l'_auréole d'or_ du Bel Ange de la poésie, tout _ange aux ailes d'or_, tout ce qu'il y a d'_envergure d'or_, d'_ailes d'or_, de _gerbe d'or de l'auréole_, d'_auréole d'or_, de _nimbe à pointes d'or_.
Notre-Dame, _damasquinée de l'or des caresses du soir_, invite le prêtre à s'unir au ciel. Il a sous la main _calice d'or_ pour dire la messe, l'_or chevelu des gloires_ pour bénir, _encensoir d'or_ pour parfumer les autels et les fidèles. Sous le _manteau d'or d'amour profond_, l'_or du coeur_, une fois ouvert avec la _clef d'or de l'âme_, priera avec l'esprit du prêtre. Précédé par les _victoires aux longues ailes d'or_, le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval aux _étriers d'or_. On oublie ses _galons d'or_, pour le _bouclier d'or_, la _cuirasse de fer étoilée de clous d'or_, les _armes d'acier bruni étoilé de clous d'or_.
Au tour du poète. A lui les _cithares d'or_! La _note_ a des _ailes d'or_ pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes _aux rimes d'or_, comme Pétrarque. Ses larmes sont _divines_; elles vont se transformer en _larmes d'or_.
Il est temps que le beau sexe dévot quitte le _balcon d'or_ pour incliner et _front d'or_ et _tempe, couleur d'or_. A la vérité, il est défendu d'étaler ici les _chevelures d'or_, les _flots d'or_ du chignon, l'_or des tresses blondes_, le _ruisseau d'or des chevelures blondes_, comme si c'était l'_or des cheveux roux de la Chimère_; à plus forte raison doit-on cacher la _riche gorge d'or_.
Comme _Maître Jaune_ n'aime point le _luxe bariolé d'argent et d'or_, il a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une _fleur d'or_, et dont la vertu est une autre _fleur d'or_. Donc à ces _yeux d'or_ et _chaîne de Venise en or_, et _rubans d'or_, et _bracelet d'or_ et même _souliers d'or_. On lui donne jusqu'à des _grosses boules d'or_ pour se faire un chapelet.
Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit pour la faim. Voilà _coupe d'or_; qu'on la remplisse de l'_océan d'or_. Le pain est facile à tirer des _moissons d'or_, du _blé d'or_, de l'_or des blés_, des _blés à flots d'or_, de _l'or des gerbes_ et surtout de l'_océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome_. Des vases à _ventres d'or_ contiennent, pour mettre sur le pain sec, le _fruit d'or_, la _tunique d'or des oranges_, l'_orange_ aux tons _d'or_ et les _pommes d'or de l'arbre de la science_.