L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques
Part 1
Note de transcription:
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L'IMPECCABLE THÉOPHILE GAUTIER ET LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_
MÉNAGE ET FINANCES DE VOLTAIRE, 1 vol. in-8, de 412 pages. Épuisé, rare.
HISTOIRE DE LA TABLE, curiosités gastronomiques de tous les temps et de tous les pays, 1 vol. grand in-18 3 50
JOURNAL DE LOUIS XVI, 1 vol. grand in-18 jésus, papier vergé 5 »
LES COURS ET LES SALONS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1 vol. grand in-18 3 50
LA CONFESSION DE SAINTE-BEUVE, 1 vol. grand in-18 3 50
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-SUR-SEINE.--J. ROBERT.
L'IMPECCABLE
THÉOPHILE GAUTIER
ET
LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
PAR
LOUIS NICOLARDOT
[Logo de l'éditeur]
PARIS TRESSE, ÉDITEUR 8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS PALAIS-ROYAL
1883 _Tous droits réservés._
[Bandeau]
L'IMPECCABLE THÉOPHILE GAUTIER ET LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
I
Théophile Gautier a obtenu une voix, un jour d'élection à l'Académie. Ce bulletin que la presse attribua à Lamartine était de Sainte-Beuve. C'était tout naturel. Gautier n'a jamais parlé de son père qui est devenu directeur d'un bureau d'octroi, comme l'avait été M. de Sainte-Beuve, le père de Sainte-Beuve; il est incontestablement le fils unique de Joseph Delorme.
Gautier avait commencé les visites d'usage pour chaque candidat d'un fauteuil d'immortel; il dut les cesser. Les dominateurs de l'Académie le reçurent froidement, comme un inconnu et feignirent d'ignorer ses titres. C'est que parmi ses ouvrages figure un roman dont le genre est un prétexte d'exclusion.
L'Académie a ouvert ses bras à Littré et à Renan, mais elle se pique de respecter la morale: c'est là une inconséquence. Qu'est-ce que la morale sans la religion?
Gautier obtint à son tour un disciple. Baudelaire le vénéra comme un _maître impeccable_. Or, un disciple n'est pas au-dessus du maître. Le thermomètre doit baisser de Sainte-Beuve à Baudelaire et descendre à la glace. Chez Baudelaire tout fut étude; ses traits annonçaient plus de contention d'esprit que de chaleur naturelle; il était toujours d'une propreté recherchée, mais il ne décorait rien de tout ce qu'il portait; sa parole était nette, claire, argentine, mais froide; très poli, mais sans familiarité, sans abandon, sans excentricité; s'il faisait rire, c'était souvent à ses dépens, car il était évident qu'il avait préparé ses conversations pour les visites et les dîners; à la moindre contradiction il était tout désorienté. Il m'a toujours semblé un don Juan systématique. Pour mieux poser, il se donnait à ses amis comme le fils d'un prêtre et d'une religieuse, chose très fausse.
Pour qui l'a hanté ou lu, ce volcan de passions est tout simplement du givre; il en a l'éclat et la frigidité. Le givre ne plaît que parce qu'il rompt la monotonie des jours de brouillards et de neige. La neige a son utilité dans l'hiver; mais le givre?
La camaraderie est venue en grossissant toujours après Baudelaire. Gautier a eu son apothéose; grâce à une souscription, un monument est consacré à sa mémoire.
La publication si précoce d'un ouvrage comme _Mademoiselle de Maupin_ décèle le tempérament et le style. Un pareil début annonce une prédestination à l'impuissance. Gautier et Sainte-Beuve sont morts à peu près au même âge, peu après la soixantième année. Ils sont entrés de bonne heure dans cette _Légion de la Bedaine_ dont j'ai parlé dans la _Confession de Sainte-Beuve_. Né avec une organisation plus frêle, Sainte-Beuve a été forcé plus tôt de discontinuer ses expérimentations de la volupté; la conscience de sa laideur a doublé la faiblesse de sa constitution; mais une curiosité infatigable le portait à toucher à toutes les branches de l'arbre de la science du bien et du mal; il a dévoré les moralistes les plus rigides du Jansénisme avec la même avidité que les poésies érotiques. Il a suivi tous les succès, mais en restant sur la réserve, parce qu'il n'a presque travaillé que pour la presse, obligée de respecter plus de convenances que le livre.
Gautier avait une belle figure et surtout une chevelure d'un Jupiter Olympien; il faisait honneur à toutes les modes du temps et se sentait attiré vers le beau dans tous les genres; mais sa physionomie manquait d'expression. Sa dernière maladie a prouvé qu'il devait être impuissant, depuis plusieurs années. Il avait à peine passé la cinquantaine qu'il se disait franchement arrivé à l'heureux âge de l'impuissance. Essentiellement lymphatique, il n'a connu ni les transports ni les tourments des passions. Il a pu être libertin, mais jamais voluptueux. S'il fut immoral, ce fut plus par système que par besoin. _Paresseux avec délices_, il a écrit plus par nécessité que par enthousiasme et conviction; il a maintes fois cédé à ses amis le souci de faire ses articles, car son Pégase avait toujours besoin de quelque coup d'éperon pour finir la copie. Indifférent au bien et au mal, il n'a mérité ni ennemis acharnés, ni amis dévoués, comme certains journalistes. Au fond ce n'était qu'un bon compagnon; impossible de lui reprocher de ces basses vengeances, de ces trahisons qui pèsent sur la mémoire de Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve n'a jamais fumé et fut toujours très sobre; il n'avait d'appétit de Gargantua que pour les livres et croyait toujours ne rien savoir; il restait sous l'impression de sa dernière lecture. Gautier mangeait beaucoup et fumait toujours; mais de tous les livres, ceux qu'il préférait c'étaient les lexiques. Tous ceux qui l'ont le plus hanté s'accordent à lui reconnaître cette manie dont ses lecteurs ne se douteront pas, comme on verra.
C'est parce qu'on lui fait l'honneur de l'estimer comme un linguiste que l'idée m'est venue de l'étudier. Je laisse de côté tout ce qu'il a composé; je n'entreprendrai d'examiner que les deux volumes de ses _Poésies complètes_, publiées par la librairie Charpentier.
Ayant toujours préféré la poésie parfaite à la prose parfaite, et ne m'étant jamais donné la peine de commettre de mauvais vers, je puis me flatter de n'avoir aucun préjugé pour examiner ces deux volumes; j'espère les juger sans fanatisme comme sans envie, puisque je n'ai point connu Gautier et que j'ai une bonne provision de sympathie à la disposition de quiconque l'admire.
Ce qui m'a suggéré l'idée de consacrer une étude à ces deux volumes, c'est la grande importance qu'ils ont rapportée à l'auteur, avant et après sa mort.
Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin, c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le _Tombeau de Gautier_. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la tendresse de la postérité.
Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui, prouve: 1º que les poètes ne sont maintenant plus envieux;--2º que les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils sacrifient publiquement tant de vers;--et 3º que le métier de courtisan n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts, ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de louanges.
Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté!
Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est de trop dans la Trinité.
Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier _poète impeccable_.
Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830, se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs, créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié que versifié?
Le titre d'_impeccable_ décerné et maintenu à Gautier, mérite attention. Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique tambourine, le charivari de tous les mots à vent.
Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges romantiques.
L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est un fait reconnu en littérature que l'_Imitation de Jésus-Christ_ est le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'oeuvre de l'ouvrage.
Après la _Transfiguration_, de Raphaël, et le _Jugement dernier_, de Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la _Dispute du saint sacrement_ par Raphaël, la _Cène de Jésus-Christ avec les Apôtres_, par Léonard de Vinci, la _Communion de S. Jérome_, par le Dominiquin.
Ce que Bossuet a écrit de plus original, de plus hardi, de plus étonnant, ce sont ses _Méditations_ sur _la Cène_; les romantiques qui aiment tant la difficulté vaincue, n'ont rien produit de comparable à la dix-huitième et à la vingt-quatrième, comme tour de force dans notre langue.
Se souvient-on des négations de Spinosa qui n'aimait que les mouches et les araignées, quand on voit les tableaux que _la Messe_, la _Fête-Dieu_, la _Communion_ ont inspirés à Chateaubriand? Osera-t-on comparer aux taquineries de Bayle qui n'a jamais aimé que les marionnettes, ce _Traité sur les sacrifices_ que Joseph de Maistre composa pour développer et justifier la page consacrée à la _Communion_ dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_?
Après l'_Essai sur l'Indifférence en matière de Religion_ par l'abbé de Lamennais, l'ouvrage le plus remarquable que notre siècle doive à un prêtre, ce sont les _Considérations sur le dogme générateur_ de la piété catholique par l'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan. Au commencement de l'empire, Sainte-Beuve en a rendu compte et ne lui a reproché que le défaut d'être trop court. L'auteur n'aurait rien laissé à désirer, s'il avait mieux connu l'Histoire ecclésiastique.
Dans une station à Dijon, sous la République, le R. P. Lacordaire prêchait sur l'Eucharistie; il devint si éblouissant, si pathétique qu'un général transporté d'admiration, se leva subitement et s'écria: «F..... que c'est beau!» Personne ne se scandalisa parce que cette exaltation exprimait le sentiment de tout l'auditoire ravi, comme un seul homme, jusqu'aux lèvres du prêtre.
Napoléon a été enivré de toutes les jouissances humaines; il avoua, un jour, à ses maréchaux éblouis de sa gloire, que c'était le jour de sa première communion qu'il regardait comme le plus beau de sa vie. A Sainte-Hélène, il s'humilia sous les verges du Dieu des Armées, confessa ses fautes et mourut muni des sacrements de l'Église, en désirant que ses restes fussent un jour portés dans l'Église des Invalides.
Sous la Commune, la première communion se fit à Paris, comme d'habitude, mais avec moins de pompe. On a nommé dans le temps les chefs de la Commune qui ont assisté, vivement émus, à la première communion de leurs enfants. Il y a eu des Églises qui n'ont pas été profanées, comme on s'y attendait, parce qu'elles ont eu pour protecteurs de ces pères dont les enfants venaient d'y faire la première communion.
Le plus auguste des sacrements est devenu pour les romantiques le plus habituel sujet de profanations. Depuis Michelet jusqu'au romancier, le mot de communion est étendu à tout; c'est la famille, c'est le mariage, c'est le concubinage, c'est le viol, c'est même une cohue.
Sainte-Beuve a consacré une partie de sa vie à étudier l'histoire de Port-Royal, il n'a pas hésité à scruter les mystères de la théologie que les docteurs de l'Eglise n'ont abordés qu'en tremblant. Aussi lui est-il arrivé de laisser pour définitions des images qui font la risée des théologiens et des écrivains aussi bien chez les protestants que chez les catholiques. Il n'a pas même compris le sens des mots latins les plus simples, les plus clairs pour quiconque se donne la peine d'ouvrir un dictionnaire latin-français.
Feu M. Hector de Saint-Maur a publié en 1865, chez Douniol, libraire du _Correspondant_, une traduction en vers du _Psautier_, qui a eu tout le succès qu'elle mérite. Il s'agit de rendre le cinquième verset du quatrième Psaume qui se chante aux Complies du Dimanche: _Irascimini et nolite peccare_. La pensée de David n'inspire que ce vers:
Blasphémez et criez, oui,--mais ne péchez plus.
Le Dante que le traducteur a dû lire, n'a pas laissé les blasphémateurs impunis; dans son _Enfer_, ch. XI, il les plonge dans le même cercle de douleurs que les usuriers et les sodomites. Dans son _Histoire des Français de divers états_, Monteil a eu soin de rappeler tous les châtiments auxquels les blasphémateurs furent condamnés, depuis Philippe-Auguste jusqu'à la Révolution.
Il faut être romantique pour ne pas qualifier le blasphème de péché! Un écolier de huitième traduira ainsi les mots latins précités: _Fâchez-vous et gardez-vous de pécher_. Il est clair comme le jour qu'il s'agit ici d'une colère qui est un mérite, et non l'un des sept péchés capitaux. C'est la colère de Jacob contre Ruben, l'aîné de ses enfants, qui a souillé sa couche. C'est la colère de Moïse, brisant les tables de la loi en voyant l'idolatrie de son peuple. C'est la colère de saint Pierre, reprochant leur hypocrisie à Ananie et à sa femme Saphire. C'est la colère de Jésus-Christ, chassant du Temple tous ces marchands qui font de la maison de la prière une caverne de voleurs.
Lorsque je fis ces observations à M. de Saint-Maur, il eut honte de son ignorance et de sa bévue. Ses lecteurs comme ses critiques, ne s'en étaient pas aperçus.
Dans la _Chute d'un Ange_, les traits de Lackmi réunissent à la fois femme, enfant, démon, ange. Ainsi nous avons sous les yeux les deux âges, les deux sexes, le bien et le mal, la félicité et le désespoir, la charité et le blasphème, le paradis et l'enfer, et la terre par-dessus le marché! Il faudra reléguer la Philosophie à la Salpêtrière, si elle ne va plus loin que Bacon, Descartes, Malebranche et Leibnitz.
Les romantiques ont accablé d'injures M. Désiré Nisard pour avoir protesté contre la _littérature facile_. Que deviendra notre langue pour les Français et les étrangers, si l'on continue de ne tenir aucun compte du sens des mots?
II
A l'époque où Gautier, né en 1811, débuta, l'épigraphe était à la mode. La religiosité aspirait à remplacer la religion, comme le protestantisme s'était substitué au catholicisme. La Poésie avait usurpé les honneurs du culte; les poètes ne manquèrent pas de se rendre mutuellement le service de s'ordonner prêtres et de se sacrer pontifes, en réservant sinon l'infaillibilité, au moins la suprématie à Victor Hugo. Enivrés de la conscience de leur jeunesse et de leur génie, ils parlaient haut et criaient fort pour rappeler le grand vent, qui avait précédé les langues de feu, le saint jour de la Pentecôte. Pour que l'illusion fût complète, Sainte-Beuve composa _le Cénacle_, qui tiendrait lieu des _Actes des Apôtres_, de saint Luc. Il fallait un texte pour justifier la mission; l'épigraphe devint de rigueur pour toute tête de livre, de chapitre ou de chant. On emprunta des mots à tous les dictionnaires, afin que le miracle de la diversité des langues ne pût être révoqué en doute par personne.
Gautier eut la modestie de se contenter des principales langues de l'Occident. Il associa à des citations du français de tous les âges en général, et en particulier du breton et du provençal, des pensées latines, espagnoles, italiennes, anglaises, allemandes. Il laissa la Grèce à Sainte-Beuve, qui l'avait adoptée pour _Sainte Mère_; il se dédommagea de ce sacrifice, en demandant un mot au _Dictionnaire arabe_.
A la vérité, il n'y a que deux épigraphes, une latine et une seconde espagnole, dans le poème sur l'Espagne. Le poème d'_Albertus_ n'est décoré que d'une épigraphe anglaise au fronton.
Gautier avait fait ses preuves en linguistique dans son premier recueil de poésie. Sur soixante-deux pièces, il n'y en a qu'une qui se passe d'épigraphe, parce que c'est une imitation; en comptant bien, on y trouve cent douze épigraphes, savoir vingt pièces qui sont réduites à une épigraphe, trente-sept pièces qui marchent sur deux épigraphes, deux pièces qui tiennent le triangle de trois épigraphes, et enfin trois pièces qui s'élèvent à quatre épigraphes, la plus haute puissance de l'épigraphe.
Il n'est pas facile de deviner pourquoi on étale quatre, trois ou deux épigraphes, quand une seule suffirait. Ainsi une pièce qui s'appuie sur des épigraphes de Shakespeare, de Goldsmith, de Tibulle et de Villon ne se compose que de deux strophes, de chacune six vers, sur le _coin du feu_.
Les épigraphes ne citent qu'une fois Antoine de Baïf, Amadis Jamyn, Barthelemy, Béranger, Bürger, Bernardin de Saint-Pierre, Crabbe, Callimaque, traduction de La Porte Duteil, A. Chartier, De Lingendes, Dovalle, Du May, Dubartas, Estienne de Knobelsdorff, Ferideddin Atar, Goërres, Goëthe, François Ier, Grandval, Joachim du Bellay, Jules de Saint-Félix, P. L. Jacob, Le Chastelain de Coucy, Méry et Barthélemy, Mandeville, Malherbe, Peyrols, Ponthus de Thyard, Saint-Amand, Saintine, Shakspeare, Am. Tastu, Tibulle, Théophile, Ulric Guttinguer, Victor Pavie, P. Virgilius Maro, Wordsworth, enfin Eugène De***, Auguste M*** et mademoiselle L. A. qui figure pour tout son sexe. On a usé du passé et du présent; on devance l'avenir de l'_inédit_ de M***.
Les épigraphes accordent l'honneur du _bis_ pour lord Byron, A. Guiraud, Goldsmith, Villon, Philippe Desportes, Petrus Borel, Jean de La Fontaine, Catulle, qui reprend ensuite son vrai nom de V. Catullus pour ceux qui aiment les mots en _us_, Labrunie, qui est le pseudonyme de G. de Nerval, dont le vrai nom revient après en toutes lettres.
Trois poètes seulement sont rappelés trois fois sur la scène des épigraphes: Alfred de Musset, puis Joseph Delorme, J. Delorme qui se relève Sainte-Beuve, et enfin Marot, qui devient Clément Marot et reste Maître Clément Marot.
Le triomphe des quatre citations est réservé à Ronsard tout court, une fois, qui reparaît trois autres fois avec ses nom et prénom de Pierre Ronsard. Victor Hugo est le seul qui monte sur le char après lui.
Outre ces cinquante-deux noms plus ou moins connus ou plus ou moins oubliés maintenant, les épigraphes affectent, pour exercer la perspicacité et l'érudition du lecteur, d'indiquer seulement le titre des ouvrages, ou des compositions: _The lay of last minstrel_, _Don Juan_, _Inferno_, _son Autounous_, _li roman du Brut_, _le lay de maistre Ytier Marchand_, _les loyales et pudiques amours de Scolton de Virbluneau_, _Epistre à la première vieille_, _Roman de la Rose_, _le livre des quatre Dames_, _le Confiteor de l'infidèle éprouvé_, _la complainte de Valentin Granson_, _le Vagabond_, _Bataille des chasseurs_, _Teresa_, _Hernani_, _Marion Delorme_, _Sara la Baigneuse_, _Harmonies_. Dans ce jeu de colin-maillard des épigraphes, on arrivera à toucher du doigt la plupart des auteurs de ces pièces. Mais il faut se résigner au mystère de l'anonyme pour ce reste d'épigraphes: _Ancien fabliau_, _Ancien proverbe breton_, _épitaphe gothique_. Heureusement tout finit par des chansons, comme dans l'histoire. Ainsi _chanson italienne_, _chanson espagnole_, _chanson des marins_, _ballade des petites filles_.
C'est fâcheux que cette profusion d'épigraphes fasse seulement beaucoup de bruit pour rien. _Ne pleure pas_, dit Dovalle. Béranger répond: _Chauffons-nous, chauffons-nous bien_. Sainte-Beuve offre _des petits horizons_. Vite Alfred de Musset de crier: _Allons, la belle nuit d'été_; _En chasse, et chasse heureuse!_ Victor Hugo étend ses ailes pour voler, en poussant ce soupir: _Notre Dame, que c'est haut!_ Mais ses filles l'arrêtent. De là ces réflexions: _La petite fille est devenue jeune fille! La jeune fille rieuse! Oh! la paresseuse fille!_ Pendant ce temps-là Méry et Barthélemy se demandent _où trouver le bonheur?_ La _Ballade des petites filles_ le donne pour rien: _Hanneton, vole, vole, vole!_