Chapter 8
Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l'attendait, elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux de la mère, aussi peu sûrs l'un que l'autre, avec un débord de plaintes, de paroles entrecoupées: «Ah! mon amie, que je suis malheureuse... si vous saviez... si vous saviez...» Son désespoir était grand autant que son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoûteur qu'elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c'était de ne pouvoir confier sa faiblesse à l'amie tendre, car elle pensait bien qu'au premier mot d'aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy, pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage de roture, à cette déchéance impossible.
«Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'émouvoir à ces explosions désolées... Vous venez du cimetière, j'imagine; vous vous êtes encore monté la tête... Voyons, à la fin des fins, ma pauvre Artémise...» et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau mariage d'amour! mais c'était plutôt l'alliance de deux grands noms qui se préparait, de deux titres semblables... Herbert lui-même, s'il la voyait de là-haut, ne pouvait qu'être satisfait.
«C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!...» soupira Colette de Rosen, née Sauvadon, à qui l'ambassade tenait à coeur et, surtout, son titre de princesse.
«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous... Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il connaît Pétersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.
--Oui, partir... peut-être...» Mme de Rosen y voyait surtout l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de là-bas, son égarement d'une minute.
«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation... C'est le tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous... Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue, le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu, ce qu'il faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa journée... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: «C'est moi...» de détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple, jusqu'au lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.
«Ah! voilà madame... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d'habitude, comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre, mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la força d'entrer. Léonard l'accueillit avec une figure extraordinaire qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains, l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon est mort...» et il l'embrassa sur les deux joues.
Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée avec ces trois mots:
«Loisillon est mort!»
VII
_Mademoiselle Germaine de Freydet_
_Clos-Jallanges._
Tes lettres me désolent, ma chère soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu me voudrais là, mais comment faire? Rappelle-toi le conseil de mon maître: «Montrez-vous... qu'on vous voie...» Et penses-tu que c'est à Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je pourrais préparer ma candidature? Car, il n'y a pas à dire, le moment est proche, Loisillon baisse à vue d'oeil, et je mets à profit les délais de cette lente agonie pour me créer, dans l'Académie, des sympathies qui deviendront des voix. Léonard Astier m'a déjà présenté à plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent après la séance, et c'est délicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous aussi chargés d'ans que de gloire, s'en allant bras dessus bras dessous, par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le trottoir, les yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils viennent de faire là-dedans: «Ce Pailleron, quelle verve!... Et comme Danjou lui a répondu!...» Moi je me carre au bras d'Astier-Réhu, dans le choeur des Immortels, j'ai l'air d'en être; puis les groupes s'égrènent, on se sépare à un coin de pont en se criant: «Jeudi! ne manquez pas...» Et je reviens rue de Beaune accompagner mon maître qui m'encourage, me conseille, et, sûr du succès, me dit avec son large rire: «On a vingt ans de moins quand on sort de là!»
Réellement, je crois que la coupole les conserve. Où trouver un vieillard aussi ingambe que Jean Réhu dont nous fêtions hier soir, chez Voisin, le quatre-vingt-dix-huitième anniversaire? Une idée de Lavaux, ce festival, et qui, si elle me coûte cinquante louis, m'a permis de compter mes hommes. Nous étions vingt-cinq à table, tous académiciens, hormis Picheral, Lavaux et moi: là-dessus dix-sept ou dix-huit voix acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dîner très bien servi, très causant...
Ah! j'y pense, j'ai invité Lavaux à Clos-Jallanges pendant les vacances de la Mazarine où il est bibliothécaire. On lui donnera la grande chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas très bon, ce Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zèbre de la duchesse. T'ai-je dit que nos mondaines appellent ainsi l'ami garçon, oisif, discret, rapide, qu'on a toujours sous la main pour les courses, les démarches délicates dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre puissances, le zèbre, quand il est jeune, fait quelquefois de doux intérim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile à nourrir, se paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de piaffer pour la dame et pour son salon. J'imagine que Lavaux a su tirer autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redouté malgré son air bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'académique et la diplomatique, il me signale les fondrières, chausse-trapes dont le chemin de l'Institut est miné et que mon maître Astier ignore encore. Pauvre grand naïf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se douter des dangers, les yeux vers la coupole, se fiant à sa force, à son oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre les fines, ne l'avait guidé à son insu.
C'est Lavaux qui m'a détourné de publier, d'ici la prochaine vacance de fauteuil, mes _Pensées d'un rustique_. «Non, non, m'a-t-il dit... vous avez assez fait... si même vous pouviez donner à entendre que vous ne produirez plus, que vous êtes fini, à bout, simple homme du monde... l'Académie adore cela.» A joindre au précieux avertissement de Picheral: «Ne leur portez pas vos livres.» Je vois que moins on a d'oeuvres, plus on a de titres. Très influent, le Picheral; encore un que nous aurons cet été, une chambre au second, peut-être l'ancien serre-tout, tu verras. Voilà bien du tracas, ma pauvre Germaine, et dans ton état de souffrance. Mais, que veux-tu? C'est déjà si fâcheux de ne pas avoir maison à Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser et tous mes autres concurrents. Ah! soigne-toi, guéris-toi, mon Dieu...
Pour revenir à mon dîner, on y a naturellement beaucoup parlé de l'Académie, de ses choix, de ses devoirs, du bien et du mal que le public en pense. Selon nos Immortels, tous les détracteurs de l'institution, tous, sont de pauvres hères qui n'ont pu y entrer; quant aux oublis en apparence inexplicables, chacun eut sa raison d'être. Et comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand compatriote, le romancier Desminières, l'ancien organisateur des charades de Compiègne, s'est emporté vivement. «Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous, monsieur, de qui vous parlez?... le désordre, la bohème!... un homme, monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche... Je tiens ce détail de son ami Frédéric Lemaître... Jamais vingt francs... et vous auriez voulu que l'Académie...» Alors le vieux Jean Réhu, la main en cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a conté ce joli trait de son ami Suard venant à l'Académie le 21 janvier 93, le jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de ses collègues pour rafler à lui tout seul les deux cent quarante francs de la séance.
Il narre bien, le vieux père «J'ai vu ça...» et sans sa surdité serait un brillant causeur. A quelques vers dits par moi en toast à son étonnante vieillesse, le bonhomme a répondu avec beaucoup de bienveillance en m'appelant son «cher collègue.» Mon maître Astier le reprend: «futur collègue.» Rires, bravos, et c'est ce titre de futur collègue qu'ils m'ont tous donné en me quittant, avec des poignées de mains vibrantes, significatives, des «à revoir... à bientôt...» qui faisaient allusion à ma prochaine visite. Un béjaune, ces visites académiques; mais puisque tous y passent. Astier-Réhu me racontait en sortant du dîner Voisin que, lors de son élection, le vieux Dufaure l'avait laissé venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le maître s'est entêté et, à la onzième visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut vouloir. «Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux, je sollicite pour l'Académie,...» dit Mérimée dans sa correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donné l'exemple de la platitude, aurions-nous bien le droit de nous montrer plus fiers qu'eux!
En réalité, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient,--tous deux sont en danger, mais c'est Ripault-Babin qui m'inspire encore le plus de confiance,--mon seul concurrent sérieux serait Dalzon. Du talent, de la fortune, très bien avec les ducs, une cave excellente; il n'a contre lui qu'un péché de jeunesse récemment découvert, _Toute Nue_, plaquette en six cents vers, publiés à Éropolis, sans nom d'auteur, et d'un raide! On prétend qu'il a tout racheté, mis au pilon, mais qu'il circule encore quelques exemplaires signés et dédicacés. Le pauvre Dalzon proteste, se débat comme un diable, et l'Académie se réserve, jusqu'au bout de son enquête; c'est pourquoi mon bon maître, sans préciser davantage, me déclarait gravement, l'autre soir: «Je ne voterai plus pour M. Dalzon.» L'Académie est un salon, voilà ce qu'il faut comprendre avant tout. On n'y peut entrer qu'en tenue et les mains intactes. Toutefois, je suis trop galant homme et j'estime trop mon adversaire pour me servir de ces armes cachées; et Fage, le relieur de la Cour des Comptes, ce singulier petit bossu que je rencontre quelquefois dans l'atelier de Védrine, Fage, très au courant des curiosités de la bibliographie, a été rudement remis à sa place quand il m'a proposé un des exemplaires signés de _Toute Nue_. «Ce sera pour M. Moser,» a-t-il répondu sans s'émouvoir.
A propos de Védrine, ma situation devient embarrassante. Dans la ferveur de nos premières rencontres, je l'avais engagé à nous amener sa femme, ses enfants, à la campagne; mais comment concilier son séjour avec celui des Astier, des Lavaux qui l'abominent? C'est un être si rude, si original! Comprends-tu qu'il est noble, marquis de Védrine, et que même à Louis-le-Grand il cachait déjà son titre et sa particule, que tant d'autres envieraient en ce temps de démocratie où tout s'acquiert excepté cela. Son motif? Il veut être aimé pour lui-même; tâche de comprendre. En attendant, la princesse de Rosen refuse le paladin, sculpté pour le tombeau du prince et dont on parlait sans cesse dans cette maison d'artistes souvent à court. «Quand nous aurons vendu le paladin, on m'achètera un cheval mécanique...» disait l'enfant, et la pauvre mère comptait aussi sur le paladin pour remonter un peu ses armoires vides, tandis que Védrine ne voyait dans cet argent du chef-d'oeuvre que trois mois de flâne, en dabbieh, sur le Nil. Eh bien! le paladin non vendu ou payé Dieu sait quand, après procès, expertise, si tu crois que cela les a désarçonnés le moins du monde... En arrivant à la Cour des Comptes, le lendemain de cette mauvaise nouvelle, j'ai trouvé mon Védrine installé devant un chevalet, heureux, ravi, jetant sur une grande toile l'étrange forêt vierge du monument incendié. Derrière lui, la femme, l'enfant extasiés, et Mme Védrine me disant tout bas, très grave, berçant sa petite fille: «Nous voilà bien heureux... M. Védrine s'est mis à l'huile...» N'est-ce pas à donner envie de rire et de pleurer?
Chère soeur, le décousu de cette lettre t'apprend l'agitation, la fièvre de mon existence depuis que je prépare ma candidature. Je vais aux «Jours» des uns, des autres, dîners, soirées. Ne me donne-t-on pas pour zèbre à la bonne Mme Ancelin, parce que je fréquente assidument dans son salon le vendredi, et le mardi soir aux Français, dans sa loge. Zèbre bien rustique en tout cas, malgré les modifications que j'ai fait subir à mon personnage dans le sens doctrinaire et mondain. Attends-toi à des surprises pour mon retour. Lundi dernier, réception intime à l'hôtel Padovani où j'ai eu l'honneur d'être présenté au grand-duc Léopold. Son Altesse m'a complimenté sur mon dernier livre, sur tous mes livres, qu'elle connaît comme moi-même. Ces étrangers sont extraordinaires! Mais c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale famille, si unie, si simple. L'autre jour, après déjeuner, on apporte au maître un habit neuf d'académicien, nous l'avons essayé ensemble; je dis nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit, le chapeau, l'épée, une vraie épée, ma chère, qui se tire, montrant une rigole au milieu pour l'écoulement du sang; et, ma foi, je m'impressionnais moi-même. Enfin, c'est pour te montrer le degré de cette intimité précieuse.
Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard pour t'écrire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste complète des académiciens, je marque ceux que je sais à moi, ceux qui tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un divertissement exquis. Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te disais, Dalzon a les ducs; mais l'auteur de la _Maison d'Orléans_, admis à Chantilly, doit m'y présenter avant peu. Si je plais,--j'apprends par coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frère acquiert de l'astuce,--donc si je plais, l'auteur de _Toute Nue, à Éropolis_, perd son plus sûr appui. Quant à mes opinions, je ne les renie pas. Républicain, oui; mais on va trop loin. Et puis, candidat avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner près de ma Germaine que je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie du grand jour. Va, ma chère soeur, nous y entrerons dans le «jardin de l'oie,» comme dit ce bohémien de Védrino, mais il faut du courage et de la patience.
Ton frère qui t'aime,
ABEL DE FREYDET.
Je rouvre ma lettre: les journaux du matin m'apprennent la mort de Loisillon. Ces coups du destin vous émeuvent, même quand ils sont attendus et prévus. Quel deuil, quelle perte pour les lettres françaises! Ma pauvre Germaine, voilà mon départ encore retardé. Règle les closiers. A bientôt des nouvelles.
VIII
Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé, la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus. Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni duel, ni procès célèbre, ni incident politique, où l'enterrement à fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.
Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie, bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs. Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de séjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brodée d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant d'espace laissé au mort;--toujours les distances, et du large et du vide pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et causant devant l'église.
C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol d'Andorre» et deux rapports édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat, piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!» Juste épitaphe pour sa tombe.
Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas luxueux des portières et des marchepieds; les groupes de journalistes s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et fière démarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, Mme Eviza, dont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent des moeurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses ferventes, ses dévotes, venues là, moins pour honorer la mémoire de feu Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués, pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de ruse, de volonté. Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Éplorées et tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois? Non! Marguerite Oger, la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient, l'encourage.
«Oui, vous avez raison, je serai forte...»
Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des dames, s'y prostre, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à une camarade près d'elle: «Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?
--Quatre mille deux!...» répond l'amie du même ton de catastrophe.
Perdu dans la foule, à l'extrémité de la place, Abel de Freydet entendait autour de lui: «Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle est bien entrée...» Mais sa petite taille le gênait et il essayait vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'épaule: «Encore à Paris?... La pauvre soeur ne doit pas être contente...» En même temps Védrine l'entraînait, et, ramant de ses coudes robustes, coupant le flot qu'il dominait de toute la tête: «La famille, messieurs!...» il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial enchanté de la rencontre, un peu confus tout de même, car le sculpteur parlait haut et librement, à son habitude. «Hein! ce veinard de Loisillon... autant de monde que Béranger... voilà qui doit donner du coeur au ventre à la jeunesse...» Tout à coup, voyant Freydet se découvrir à l'apparition du cortége: «Qu'as-tu donc de changé? Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles à Louis-Philippe...» La moustache abattue, coiffé en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune épanouie entre des favoris grisonnants, le poète redressait toute sa petite personne avec une raideur cérémonieuse. Et Védrine riant: «Ah! je comprends... la tête pour les ducs, pour Chantilly!... Ça te tient toujours, alors, l'Académie?... Mais regarde donc cette mascarade!...»
Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable: derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan venait le premier, le chapeau de travers sur les inégalités de son crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse, squameuse de son masque proboscidien. Près de lui le sinistre, long, Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de macaques.