L'Immortel Moeurs parisiennes

Chapter 6

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Et d'un convive à l'autre, mille pensées incongrues, bouffonnes, disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C'est la satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l'ordre de Stanislas, deuxième classe, en retour de l'hommage fait à Son Altesse d'un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page, l'autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute l'Europe, répercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre, dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains. Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et marmotter avec son ton doucereux: «J'appelle votre attention, mon cher collègue...» On ne l'écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une pierre ponce!

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron: la duchesse n'a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots qu'il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que l'Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de l'Académie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont les comédies sont populaires à l'étranger, le grand-duc n'a jamais entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux, le matin même, a fabriqué avec l'aide de camp une série de petits menus portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire princière. Mais la soirée n'est pas finie, d'autres gloires académiques vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se rattraper.

En attendant, d'une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moitié lui passe par le nez et s'y égare, Son Altesse discute un point d'histoire avec Astier-Réhu à propos de la lettre de Catherine II. Depuis longtemps les aiguières à mains ont fait le tour de la nappe, personne ne boit ni ne mange plus; on ne respire plus même, de peur d'interrompre la conférence, toute la table hypnotisée, soulevée, et par un curieux phénomène de lévitation, littéralement pendue aux lèvres impériales. Tout à coup l'auguste nasillement s'arrête, et Léonard Astier, qui résistait pour la forme, pour rendre plus éclatant le triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brisées, disant d'un air convaincu: «Ah! Monseigneur, vous m'avez fait quinaud...» Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lève dans un léger brouhaha d'admiration, des portes battent, la duchesse a pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne; et tandis qu'avec un frôlement de jupes, de chaises reculées, l'assistance s'égrène à la file, passe dans les salons, Firmin, le maître d'hôtel, grave, le menton haut, suppute à part lui: «Ce dîner, partout ailleurs, m'aurait valu mille francs de gratte... mais avec elle, va-t'en voir!... pas même trois cents francs...» Puis, tout haut, comme un crachat sur la traîne de la fière duchesse: «Carne, va!...»

«Que Votre Altesse me permette... mon grand-père, M. Jean Réhu, doyen des cinq Académies.»

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allumés, presque déserts, où sont arrivés déjà les intimes admis à la soirée; elle crie très fort pour que bon-papa comprenne à qui il est présenté et réponde en conséquence. Il a fière mine, le vieux Réhu, dressant sa longue taille, portant droite encore sa petite tête créole devenue noire avec l'âge et toute gercée. Appuyé au bras de Paul Astier élégant et charmant, sa fille de l'autre côté, Astier-Réhu derrière eux, la famille ainsi groupée présente une scène sentimentale à la Greuze qu'on se figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent les murs du salon et dont l'extraordinaire vieillard est presque contemporain. Le grand-duc, très touché, cherche une parole heureuse; mais l'auteur des _Lettres à Uranie_ ne figure pas sur ses menus. Il s'en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Réhu, croyant qu'on l'interroge sur son âge comme d'habitude, répond: «Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse...» Puis il ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux félicitations encourageantes du grand-duc: «Pas depuis 1803, monseigneur... la ville doit être bien changée...» Et pendant que s'échange ce singulier dialogue, Paul chuchote à sa mère: «Tu le reconduiras, si tu veux; moi, je ne m'en charge plus... Il est d'une humeur de loup... En voiture, tout le temps, il m'envoyait des coups de pied dans les jambes... pour détirer ses nerfs, disait-il.» Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu'elle a vu tout de suite quand elle est entrée. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille, essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables, seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des siéges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des conversations profondes avec la visible préoccupation d'attirer les regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rêve au coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d'apôtre, et qu'à l'autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main, anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un mélange détonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à Jean Réhu; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez s'allonge, quête à distance, semble dire: «Mais voyez donc si ce n'est pas le nez de Pascal!» Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle, qu'on le voie à son prochain lundi. Ah! le décor a beau changer, la pièce sera toujours la même: vanité, bassesse, aptitude aux courbettes, courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir, des visites impériales: nous avons à l'ancien garde-meuble tout ce qu'il faut pour les recevoir.

«Général!

--Votre Altesse?

--Je n'arriverai jamais pour la ballet...

--Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur?

--Je ne sais quoi... une surprise... on attend que le nonce soit parti...»

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder, sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole, grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du _zucchelo_: «Monsignor il me dit: Popino...

--Et la dame, comte, la dame de la gare?...

--Cristo, qu'elle était bella!» dit l'Italien d'une voix sourde; et, tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu, il ajoute doucereusement: «Sympathica, surtout, sympathica!...» Belles et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il n'était pas obligé de reprendre son service... Et mis en verve par les vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du métier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage, de conquérir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amérique du sud pour apporter son offrande au Vatican. «L'ouniforme est zouli, comprenez; et pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît aux dames zénéralementé.»

C'est vrai qu'avec sa jeune tête virile, ses broderies d'or doucement brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les héros de l'Arioste ou du Tasse.

«Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout près d'ici, sous la main...

--_Comé_!... sous la main!...»

Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Dès qu'on parle d'un riche mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.

«La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est à sa dernière attaque...

--_Ma_... lé prince d'Athis?...

--Jamais il ne l'épousera...»

On peut croire Lavaux, qui est l'ami du prince, de la duchesse aussi du reste, mais qui dans la très prochaine craqûre du ménage s'est mis du côté qu'il suppose le plus solide: «Allez-y donc carrément, mon cher comte... Il y a là de l'argent, beaucoup d'argent... des relations ... la femme pas trop décatie...

--Cristo! qu'elle est bella!...» soupire l'autre.

Danjou ricane: «Sympathique, surtout.»

Et le garde-noble, après un court étonnement, ravi de se rencontrer avec un académicien de tant d'esprit: «Si, si... sympathica... precisamenté ... zé me le pensais...

--Et puis, reprend Lavaux, si vous aimez les eaux de teinture, postiches, bandages, sous-ventrières, vous serez servi... On la dit bardée, ceinturée de cuir et de fer en dessous... la meilleure cliente de Charrière...»

Il parle tout haut, sans aucune gêne, en face de la salle à manger dont la porte-fenêtre entr'ouverte éclaire sa large face rubiconde et cynique d'affranchi, de parasite, et souffle encore une haleine chaude de truffes, de salmis, tout le somptueux dîner qu'il vient de faire et qu'il éructe en basses et ignobles calomnies. Tiens! les voilà, tes truffes farcies; les voilà, tes gélinotes et tes «châteaux» à vingt francs le verre. Ils se sont mis à deux, Danjou et lui, pour cette partie de débinage très reçue dans la société. Et ils en savent, et ils en racontent. Lavaux lance l'ordure, Danjou la repaume; et l'ingénu garde-noble, ne sachant au juste ce qu'il faut croire, essayant de rire, le coeur étreint à l'idée que la duchesse pourrait les surprendre, éprouve un vrai soulagement en entendant son oncle qui l'appelle à l'autre bout de la terrasse: «Oh!... Pépino...» La nonciature se couche de bonne heure et lui fait expier en sagesse les mésaventures de la barrette.

«Bonne nouit, messieurs.

--Bonne chance, jeune homme.»

Le nonce est parti. Vite, la surprise! Sur un signe de la duchesse, l'auteur de _Roxelane_ se met au piano, traîne sa barbe sur les touches en plaquant deux moelleux accords. Aussitôt, là-bas, tout au fond, les hautes portières s'écartent, et dans l'enfilade des salons étincelants s'avance au petit trot, sur la pointe de ses souliers dorés, une délicieuse brunette en maillot de danse et jupes ballonnées, menée au bout des doigts par un sombre personnage aux cheveux roulés, à la face macabre coupée d'une longue moustache en bois noirci. Déa, Déa, la folie du jour, le jouet à la mode, et avec elle son professeur Valère, chef de la danse à l'Opéra. On a commencé ce soir par _Roxelane_, et, toute chaude encore du triomphe de sa sarabande, la petite vient la danser une seconde fois pour l'hôte impérial de la duchesse.

De surprise plus agréable, la parfaite amie n'aurait su vraiment en imaginer. Avoir là, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre tous les nerfs tendus du petit être craquer, vibrer comme les écoutes d'une voile, quelles délices! et monseigneur n'est pas seul à les savourer. Dès la première pirouette, les hommes se sont rapprochés, formant un cercle brutal et serré d'habits noirs en dehors duquel les rares femmes présentes en sont réduites à regarder de loin. Le grand-duc est confondu, bousculé dans cette presse, car à mesure que se précipite la sarabande, le cercle se rétrécit, jusqu'à gêner l'évolution de la danse; et, penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des bouches démeublées, laissent entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains; et le turc Mourad-Bey qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.

Paul Astier, qui n'aime pas la danse, est resté à fumer sur la terrasse. Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grêles accords du piano, accompagnement d'une songerie profonde où il voit clair peu à peu en lui-même, comme il aperçoit, ses yeux se faisant à l'ombre, les grands fûts des arbres du jardin, leurs feuillages frémissants, le treillage fin et serré d'une façade dans le goût ancien appuyée au mur du fond, en perspective... C'est dur, d'arriver; il en faut, du souffle, pour atteindre ce qu'on vise, ce but que l'on croit toucher, toujours reculé, toujours plus haut... Cette Colette! à chaque instant, il semble qu'elle va lui tomber dans les bras; puis quand il revient, c'est à recommencer, une conquête à refaire. On dirait qu'en, son absence quelqu'un s'amuse à détruire son ouvrage. Qui?... Le mort, pardi! ce sale mort... Il faudrait être là du matin au soir, près d'elle; mais comment faire, avec la vie, les corvées, tant de courses pour l'argent?

Un pas léger, un frôlement épais de velours, c'est sa mère qui le cherche et s'inquiète: Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le monde? Elle s'accoude au balustre près de lui, veut savoir ce qui le préoccupe.

«Rien, rien...» Puis pressé, questionné: Eh bien! il a... il a... qu'il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets, des protêts... Boucher un trou pour en rouvrir un autre... Il est à bout, il n'en peut plus, là!...

Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de Valère, le chef de la danse, faisant mimer à Déa la charge d'un ballet vieux style: «Un battement... deux battements... l'Amour méditant un larcin...»

«Qu'est-ce qu'il te faut? chuchote la mère toute tremblante. Jamais elle ne l'a vu ainsi.

--Non, inutile, tu ne pourrais pas... c'est trop lourd.»

Elle insiste: «Combien?

--Vingt mille!...» et chez l'huissier demain, avant cinq heures... sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malpropretés dont, plutôt que d'avoir la honte... Il mâchonne rageusement son cigare et ses mots: «... mieux me faire sauter le caisson.»

Ah! il n'en faut pas plus: «Tais-toi, tais-toi... demain avant cinq heures...» Et des mains passionnées, furieuses, se jettent à ses lèvres pour en arracher, pour y renfoncer l'horrible parole de mort.

VI

De la nuit, elle ne dormit pas, avec l'affreux lancinement de ce chiffre en travers du crâne: Vingt mille francs! Vingt mille francs! Où les trouver? à qui écrire? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des figures passaient en éclair, traversaient un instant au plafond le reflet bleuâtre de la veilleuse pour s'évanouir et faire place à d'autres noms, d'autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet? Elle venait de s'en servir... Samy? sans le sou jusqu'à son mariage... Puis, quoi! Est-ce qu'on emprunte vingt mille francs, est-ce qu'on les prête? Il fallait ce poète de province... A Paris, dans la «Société» l'argent ne joue qu'un rôle occulte. On est censé en avoir, vivre au-dessus de ces misères comme dans les comédies distinguées. Manquer à cette convention, ce serait s'éliminer soi-même de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fièvre, le large dos de son mari soulevé d'un souffle égal s'arrondissait à côté d'elle. Une des tristesses de leur vie à deux, ce lit bourgeoisement partagé où ils dormaient depuis trente ans côte à côte, sans rien de commun que leurs draps; mais jamais l'indifférence de son morne compagnon de litière ne l'avait ainsi révoltée, indignée. L'éveiller? à quoi bon? Lui parler de l'enfant, de sa menace désespérée? Elle savait si bien qu'il ne la croirait pas, qu'il ne retournerait pas même cet énorme dos en guérite où il s'abritait. Un moment l'idée lui vint de tomber dessus, de le cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort à ce lourd sommeil égoïste: «Léonard, vos archives brûlent.» Et cette idée d'archives lui traversant follement la tête, peu s'en fallut qu'elle-même ne se précipitât du lit. Trouvés, les vingt mille francs! Là-haut, dans le cartonnier... Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt?... Jusqu'au jour, jusqu'au dernier crépitement de la veilleuse, elle combina son affaire, immobile, apaisée, un regard de voleuse dans ses yeux restés ouverts.

Habillée de bonne heure, tout le matin elle rôda par l'appartement, guettant son mari qui devait partir puis changeait d'avis, faisait du classement jusqu'au déjeuner. Léonard allait, venait de son cabinet à la soupente, les bras chargés de paperasses, dispos et fredonnant, bien trop épais pour comprendre l'inquiétude nerveuse qui chargeait l'atmosphère de l'étroit logis, agitait les meubles, électrisait les battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut bavard à table, raconta d'idiotes histoires qu'elle connaissait par coeur, interminables autant que l'émiettement au bout du couteau à dessert de son éternel fromage d'Auvergne; et toujours il en reprenait, de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote à l'anecdote. Et comme il fut lent encore à partir pour la séance de l'Institut, précédée aujourd'hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits détails, malgré son vouloir à elle de le pousser dehors!

Quand il eut tourné la rue de Beaune, sans même refermer la fenêtre elle courut au guichet de Corentine:

«Vite, une voiture!»

Et seule, enfin seule, elle s'élança dans le petit escalier des archives.

La tête courbée à cause du plafond bas, elle essayait les clefs d'un trousseau à la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la difficulté, le temps qui pressait, sans hésiter voulut faire sauter un des montants. Mais ses mains s'énervaient, elle cassait ses ongles. Il fallait un levier, un objet quelconque; elle ouvrit le tiroir de la table à jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu'elle cherchait, s'offrirent à elle, griffonnés et jaunis. Il y a de ces miracles!... Penchée dans le cintre de la vitre basse, elle s'assura que c'était bien cela, «A François Rabelais, maître en toutes sciences et bonnes lettres...» n'en lut pas davantage, se cogna durement la tête en se relevant mais ne sentit rien qu'en bas dans le fiacre qui l'emportait chez ce Bos de la rue de l'Abbaye.

Elle descendit à l'entrée de cette rue, très courte, paisible, abritée dans l'ombre de Saint-Germain-des-Prés et les briques rouges des vieux bâtiments de l'école de Chirurgie où stationnaient quelques coupés de maître à la somptueuse livrée de Messieurs les professeurs. Peu de passants; des pigeons picorant à même le trottoir qu'elle fit envoler en arrivant devant le magasin, moitié librairie, moitié curiosités, qui étalait juste en face de l'école son enseigne archaïque bien à sa place dans ce recoin du vieux Paris: «Bos, archiviste-paléographe.»

Il y avait de tout, à cette devanture; anciens manuscrits, livres de raison aux tranches piquées de moisissures, antiques missels dédorés, fermoirs, gardes de livres, puis, collés sur les hautes vitres, des assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de poste militaires tachés de sang, autographes de tous les temps, une poésie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand à Perluzé bottier; et des noms de célébrités anciennes et modernes sous des invitations à dîner, quelquefois des demandes d'argent, des aveux de détresse ou des confidences d'amour, à donner la terreur et le dégoût d'écrire. Ces autographes portaient tous leurs chiffres de vente; et Mme Astier arrêtée un moment à la vitrine pouvait voir, près d'une lettre de Rachel cotée trois cents francs, un billet de Léonard Astier-Réhu à son éditeur Petit-Séquard: deux francs cinquante. Mais ce n'était pas cela qu'elle cherchait derrière l'écran de soie verte qui masquait l'intérieur, le profil de l'archiviste-paléographe, l'homme à qui elle aurait à faire. Une appréhension lui venait à la dernière minute: pourvu qu'il fût là, seulement!

L'idée que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le renfermé poussiéreux de la boutique, et, sitôt introduite vers un second petit cabinet au fond, elle entreprit d'expliquer à M. Bos, un gros rouge ébouriffé, tête d'orateur de réunions publiques, leur détresse momentanée et comment son mari n'avait pu se décider à venir lui-même. Il ne la laissa pas mentir toute son histoire: «Mais comment donc, madame!» Tout de suite, un chèque sur le Crédit Lyonnais, et des égards, des saluts de reconduite jusqu'au fiacre.