L'Immortel Moeurs parisiennes

Chapter 4

Chapter 43,708 wordsPublic domain

Je dois dire qu'à part Dalzon qui buvait hypocritement ses paroles, j'étais seul dans le salon à m'intéresser aux récits de ce patriarche, plus curieux pour moi que les historiettes d'un certain Lavaux, journaliste, bibliothécaire, je ne sais trop, en tout cas terriblement bavard et renseigné. Dès qu'il est arrivé: «Ah! voilà Lavaux... Lavaux...» et tout de suite un cercle autour de lui, on rit, on s'ébat; le plus sourcilleux des immortels se délecte aux anecdotes de ce gros homme, sorte de chanoine papelard et rasé, la face rubiconde, les yeux en bille, entremêlant ses potins et ses discours de: «Je disais à de Broglie... Dumas me racontait, l'autre soir... Je tiens ceci de la duchesse...» s'appuyant des plus grands noms, des illustrations de tout genre, choyé de toutes ces dames qu'il met au courant des intrigues académiques, diplomatiques, littéraires et mondaines, intime de Danjou qui le tutoie, familier du prince d'Athis avec qui il est entré, traitant Dalzon de haut en bas, aussi le jeune critique de Shelley, enfin doué d'une autorité, d'une puissance que je ne puis m'expliquer.

Dans le fatras d'anecdotes qu'il tirait de ses inépuisables bajoues, pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale, une seulement m'a frappé: l'aventure d'un jeune garde-noble, le comte Adriani, qui, traversant Paris avec son oblégat pour porter à je ne sais qui la barrette et la calotte cardinalices, aurait oublié ces deux insignes chez une belle de nuit rencontrée dans la gare même au saut du vagon, et dont le pauvre garçon, éperdu dans Paris, ne savait ni le nom, ni l'adresse. Le voilà obligé d'écrire à la cour de Rome pour remplacer les deux coiffures sacerdotales dont la demoiselle doit être bien embarrassée. Le piquant, c'est que ce petit comte Adriani est le propre neveu du nonce, et qu'à la dernière soirée de la duchesse--on dit, ici, la duchesse tout court comme à Mousseaux--il racontait son histoire en toute innocence et dans un délicieux jargon que Lavaux imite à ravir: «Dans la gare, Monsignor il mé dit: Pepino, porte le berretto... Z'avais déza le zuccheto... avec le berretto ça m'en faisait deux...» Et les roulements d'yeux du jeune et ardent papalin en arrêt devant la drôlesse: «Cristo! qu'elle est bella...»

Au milieu des rires, des petits cris: «Charmant... Ah! ce Lavaux... ce Lavaux...» je demande à Mme Ancelin assise près de moi: «Qu'est-ce donc que ce M. Lavaux? Qu'est-ce qu'il fait?» La bonne dame a paru stupéfaite: «Lavaux?... Connaissez pas?... Mais c'est le zèbre de la duchesse...» Elle est partie là-dessus, courant après Danjou, et me voilà bien informé. Ce monde parisien est extraordinaire, son dictionnaire se renouvelle à chaque saison. Zèbre, un zèbre! Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Mais je m'aperçois que ma visite se prolonge hors de toute convenance et que mon maître Astier ne descend pas. Il faut partir. Je me glisse entre les fauteuils pour aller saluer la maîtresse de maison; au passage, aperçu Mlle Moser qui pleure dans le gilet blanc de Brétigny. Depuis dix ans qu'il a posé sa candidature, le pauvre Moser découragé n'ose plus lui-même, il envoie sa fille, personne déjà mûre, pas jolie, et qui se donne un mal d'Antigone, monte des étages, s'improvise commissionnaire et corvéable des académiciens et de leurs femmes, corrige les épreuves, soigne les rhumathismes des uns et des autres, use son triste célibat à cette poursuite du fauteuil où son père n'atteindra jamais; en noir, modeste, mal coiffée, elle encombre la sortie, non loin de Dalzon qui, très agité, se débat entre deux académiciens à têtes de juges et proteste d'une voix étranglée:

«Pas vrai... une infamie!... Jamais écrit cela...»

Mystère!... Madame Astier, qui pourrait me renseigner, est elle-même en conférence très intime avec Lavaux et le prince d'Athis.

Tu as dû l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long, mince, chauve, cassé en deux, la figure fripée, d'un blanc de cire, une barbe noire jusqu'au milieu de la poitrine, comme si tous les cheveux qui lui manquent étaient tombés dans cette barbe; un homme qui ne parle pas, et qui, lorsqu'il vous regarde, semble scandalisé que vous osiez respirer dans le même air que lui. Ministre plénipotentiaire, réservé, subtil, le genre britannique,--il est petit neveu de lord Palmerston,--on le cote très haut à l'Institut et au quai d'Orsay. C'est, paraît-il, le seul de nos chargés d'affaires que Bismarck n'ait jamais osé regarder en face. On le dit sur le point d'occuper une de nos grandes ambassades. Que deviendra la duchesse? Le suivre, quitter Paris? c'est bien grave pour cette mondaine. Et puis, à l'étranger, acceptera-t-on cette liaison équivoque et reconnue, consacrée ici comme un mariage, grâce à la tenue, aux ménagements gardés et au triste état du duc, hémiplégique, plus vieux de vingt ans que sa femme qui est aussi sa nièce?

Sans doute, le prince s'entretenait de ces choses graves avec Lavaux et Mme Astier, quand je me suis approché d'eux. Nouveau venu dans n'importe quel monde, on s'aperçoit bientôt comme on en est peu, au courant de rien, des mots, des idées, un importun. Je m'en allais, quand la bonne Mme Astier me rappelle: «Montez donc le voir... il sera si heureux...» Et je monte vers mon vieux maître, par un étroit escalier intérieur. Du fond du corridor, j'entends sa forte voix: «C'est vous, Fage?

--Non, mon bon maître.

--Tiens, Freydet! Prenez garde, baissez la tête...»

Impossible, en effet, de se tenir debout dans cette soupente, et quelle différence avec les archives du ministère où je le vis la dernière fois, cette haute galerie tapissée de cartons.

«Un chenil, n'est-ce pas? m'a dit l'excellent homme en souriant, mais si vous saviez quels trésors!...» Et son geste indiquait un grand classeur renfermant au moins dix mille pièces autographiques des plus rares, recueillies par lui en ces dernières années. «Il y en a, de l'histoire, là-dedans, répétait-il en se montant, agitant sa loupe à grimoire; et de la neuve et de la solide, quoi qu'ils en aient!»

Au fond, il me semblait assombri et nerveux. On a été si dur avec lui. Cette destitution brutale; et puis, comme il continuait à publier des livres d'histoire très documentés, n'a-t-on pas dit qu'il avait décatalogué des pièces du fonds Bourbon. Et d'où est venue cette calomnie? de l'Institut même, de ce baron Huchenard qui se fait appeler le prince des autographiles français, et que la collection Astier désespère. De là une guerre hypocrite et sauvage, un lancinement de perfidies, d'attaques en dessous. «Jusqu'à mes Charles-Quint... mes Charles-Quint qu'on me conteste maintenant... Pourquoi, je vous demande? Pour un lapsus, une vétille: Maître Rabelais au lieu de frère Rabelais... comme si la plume des Empereurs ne fourchait jamais... Mauvaise foi! mauvaise foi!» Et voyant que je m'indignais avec lui, mon bon maître me prit les mains: «Laissons ces vilenies... Mme Astier vous a dit, n'est ce pas, pour votre livre? Il y en a encore un peu trop pour mon goût... mais, n'importe! je suis content.» Ce dont il y a trop dans mes vers, c'est ce qu'il appelle la mauvaise herbe, imagination, fantaisie; au lycée, déjà, il nous faisait la guerre là-dessus, arrachant, épluchant. Maintenant, écoute ceci, ma Germaine; mot pour mot la fin de notre entretien.

Moi: «Pensez vous, mon maître, que j'aie quelque chance pour le prix Boisseau?»

Le maître: «Après ce livre-là, mon cher enfant, ce n'est pas un prix, c'est un fauteuil qu'il vous faut. Loisillon en a dans l'aile, Ripault ne durera pas longtemps... Ne bougez pas, laissez moi faire... Pour moi, dès ce moment, votre candidature est posée...»

Qu'ai-je dit ou répondu? Je n'en sais rien. Tel était mon trouble heureux qu'il me semble rêver encore. Moi, moi, de l'Académie française!... Oh! soigne-toi, soeur chérie, guéris tes maudites jambes, que tu puisses venir à Paris pour le grand jour, voir ton frère l'épée au côté, dans l'habit vert brodé de palmes, prendre place parmi tout ce que la France compte d'illustre. Tiens! la tête me tourne, je t'ombrasse vite et vais me coucher,

Ton frère bien aimant,

ABEL DE FREYDET.

Tu penses qu'au milieu de ces aventures, j'ai oublié les graines, paillassons, arbustes, toutes mes emplettes; ce sera pour bientôt, je resterai ici quelque temps. Astier-Réhu m'a bien recommandé de ne rien dire, mais de fréquenter les milieux académiques. Me montrer, qu'on me voie, c'est plus important que tout.

IV

«Méfie-toi, mon Freydet... Je connais ce coup-là, c'est le coup du racolage... Au fond, ces gens se sentent finis, en train de moisir sous leur coupole... L'Académie est un goût qui se perd, une ambition passée de mode... Son succès n'est qu'une apparence... Aussi, depuis quelques années, l'illustre compagnie n'attend plus le client chez elle, descend sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde, les ateliers, les librairies, les couloirs de théâtre, tous les milieux de littérature ou d'art, vous trouvez l'académicien racoleur souriant aux jeunes talents qui bourgeonnent: «L'Académie a l'oeil sur vous, jeune homme!...» Si le renom est déjà venu, si l'auteur en est à son troisième ou quatrième bouquin, comme toi, alors l'invite est plus directe: «Pensez à nous, mon cher, c'est le moment...» Ou brutalement, dans une bourrade affectueuse: «Ah ça! décidément, vous ne voulez pas être des nôtres?...» Le coup se fait aussi, mais plus insinuant, plus en douceur, avec l'homme du monde, traducteur de l'Arioste, fabricant de comédies de sociétés: «Hé! hé!... dites donc... mais savez-vous que...?» Et si le mondain se récrie sur son indignité, le peu de sa personne et de son bagage, le racoleur lui sort la phrase consacrée: «l'Académie est un salon...» Bon sang de Dieu! ce qu'elle a servi, cette phrase-là: «l'Académie est un salon... elle ne reçoit pas l'oeuvre seulement, mais l'homme...» En attendant, c'est le racoleur qui est reçu, choyé, de tous les dîners, de toutes les fêtes... Il devient le parasite adulé des espérances qu'il fait naître et qu'il a soin de cultiver...»

Ici, le bon Freydet s'indigna. Jamais son maître Astier ne se livrerait à des besognes aussi basses. Et Védrine haussant les épaules:

«Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu, désintéressé... Il croit à l'Académie; toute sa vie est là, et quand il vous dit: «Si vous saviez que c'est bon!» avec le clapement de langue qui savoure une pêche mûre, il parle comme il pense et son amorce est d'autant plus forte et dangereuse. Par exemple, une fois l'hameçon happé, bien ancré, l'Académie ne s'occupe plus de son patient, elle le laisse s'agiter, barboter... Voyons, toi, pêcheur, quand tu as pris une belle perche, un brochet de poids et que tu le files derrière ton bateau, comment appelles-tu ça?

--Noyer le poisson?...

--Tout juste! Regarde Moser... A-t-il bien une tête de poisson noyé!... dix ans qu'on le charrie à la remorque. Et de Salèle, et Guérineau... combien d'autres qui ne se débattent même plus.

--Mais enfin, on y entre, à l'Académie, on y arrive...

--Jamais à la remorque... Et puis, quand on réussit, la belle affaire! Qu'est-ce que ça rapporte?... de l'argent? pas tant que tes foins... La notoriété? Oui, dans un coin d'église grand comme un fond de chapeau... Encore si ça donnait du talent, si ceux qui en ont ne le perdaient pas une fois là, glacés par l'air de la maison. L'Académie est un salon, tu comprends; il y a un ton qu'il faut prendre, des choses qui ne se disent pas ou s'atténuent. Finies, les belles inventions; finis, les coups d'audace à se casser les reins. Les plus grouillants ne bougent plus, de peur d'un accroc à l'habit vert; c'est comme les petits qu'on endimanche: «Amusez-vous, mais ne vous salissez pas.» Ils s'amusent, je t'en réponds... Il leur reste, je sais bien, l'adulation des popotes académiques et des belles dames qui les tiennent. Mais c'est si ennuyeux! J'en parle par expérience, m'y étant laissé quelquefois traîner. Oui, comme dit le vieux Réhu, j'ai vu ça, moi!... Des pécores prétentieuses m'ont débité des phrases de Revue mal digérées qui leur sortaient du bec en banderoles comme aux personnages de rébus. J'ai entendu Mme Ancelin, cette bonne grosse mère bête comme un accident, glousser d'admiration aux mots de Danjou, des mots de théâtre, fabriqués au couteau, aussi peu naturels que les frisons de sa perruque...»

Freydet n'en revenait pas: Danjou, le pâtre du Latium, une perruque!

«Oh! seulement une demie, un _breton_... J'ai subi chez Mme Astier des lectures ethnographiques à tuer un hippopotame, et à la table de la duchesse, pourtant hautaine et prude, j'ai vu ce vieux singe de Laniboire, occupant la place d'honneur, grimacer des polissonneries qui, à tout autre qu'un immortel, auraient valu la porte avec un de ces mots à la Padovani, je ne te dis que ça... Le comique, c'est que la duchesse qui l'a fait entrer à l'Académie, ce Laniboire, qui l'a vu humble et piteux à ses pieds, priant, geignant pour être élu... «Nommez-le, disait-elle à mon cousin Loisillon, nommez-le pour m'en débarrasser...» Maintenant elle l'honore comme un Dieu, l'a toujours près d'elle à sa table, remplaçant son mépris de jadis par la plus plate admiration; ainsi le sauvage s'agenouille et tremble devant l'idole qu'il s'est taillée lui-même. Si je les connais, les salons académiques, niaiserie, cocasserie, vilaines petites intrigues!... Et tu irais te fourrer là-dedans? Je me demande pourquoi. Tu as la vie la plus belle du monde. Moi qui ne tiens à rien, je t'ai presque envié quand je t'ai vu à Clos-Jallanges avec ta soeur: la maison idéale à mi-côte, de hauts plafonds, des cheminées à entrer dedans tout entier, des chênes, des blés, des vignes, la rivière, une existence de gentilhomme campagnard comme on en trouve dans les romans de Tolstoï, pêche et chasse, de bons livres, un voisinage pas trop bête, des closiers pas trop voleurs, et pour l'empêcher de l'épaissir en ce perpétuel bien-être, le sourire de ta malade, si affinée, si vivante dans son fauteuil de blessée, si heureuse lorsque au retour d'une course en plein air tu lui lis quelque beau sonnet, des vers de nature, bien jaillis, écrits au crayon sur le bord de ta selle, ou le ventre dans l'herbe, comme nous voilà, moins cet horrible fracas de camions et de trompettes...»

Védrine fut forcé de s'interrompre. De lourds fardiers, chargés de famille, ébranlant le sol et les maisons, une éclatante sonnerie dans la caserne de dragons voisine, le rauque beuglement d'une sirène de remorqueur, un orgue, les cloches de Sainte-Clotilde, se rencontrèrent dans un de ces confusionnants _tutti_ que forment par poussées les bruits d'une grande ville; et le contraste était saisissant de ce vacarme énorme et babylonien, que l'on sentait si proche, avec le champ sauvage d'avoines et de fougères, ombragé de hautes verdures, où les deux anciens Louis-le-Grand fumaient et causaient coeur à coeur.

C'était au coin du quai d'Orsay et de la rue de Bellechasse, sur cette terrasse ruinée de l'ancienne Cour des Comptes, envahie d'odorantes herbes folles, comme une carrière en plein bois quand vient le printemps. De grands massifs défleuris de lilas, des bosquets touffus de platanes et d'érables, poussés le long des balustres de pierre chargés de lierres et de clématites, faisaient un abri vert et serré où s'abattaient des pigeons, où tournaient des abeilles, où, sous un rayon de lumière blonde, apparaissait le calme et beau profil de Mme Védrine donnant le sein à sa toute petite, pendant que l'aîné chassait à coups de pierre des chats nombreux et panachés, gris, noirs, jaunes, qui sont comme les tigres de cette jungle en plein Paris.

«Et puisque nous parlons de tes vers... on se dit tout, n'est-ce pas, mon camarade?... ton livre, eh bien! ton livre, que je n'ai fait qu'entr'ouvrir, n'a pas la bonne odeur de muguet, de menthe sauvage que les autres m'apportaient. Il sent le laurier académique, ton _Dieu dans la Nature_, et je crains bien que, cette fois, ta jolie note à la Brizeux, toute ta grâce forestière, n'aient été sacrifiées, jetées en péage dans la gueule de Crocodilus.»

Ce surnom de Crocodilus que Védrine retrouvait au fond de sa mémoire écolière les amusa une minute. Ils voyaient Astier-Réhu dans sa chaire, le front fumant, la toque en arrière, une aune de ruban rouge sur le noir de sa toge, accompagnant de son geste solennel à grandes manches ses plaisanteries du répertoire: «Tirez, tirez, ils ont pissé partout!...» ou ses déclamations rondouillardes en style de Vicq d'Azir dont il devait plus tard occuper le fauteuil. Puis, comme Freydet, pris d'un remords de railler ainsi son vieux maître, vantait son oeuvre historique, tant d'archives remuées, tirées pour la première fois de la poussière:

«Rien du tout,» fit Védrine d'un parfait dédain. Pour lui, les archives les plus curieuses aux mains d'un imbécile n'avaient pas plus de signification que le fameux document humain quand c'est un sot romancier qui l'utilise. La pièce d'or changée en feuille morte!... Et s'animant: «Voyons, est-ce que cela constitue un titre d'historien, ce délayage de pièces inédites en de lourds in-octavo que personne ne lit, qui figurent dans les bibliothèques au rayon des livres instructifs, des livres pour l'usage externe... agiter avant de s'en servir!... Il n'y a que la légèreté française pour prendre ces compilations au sérieux. Ce que les Allemands et les Anglais nous blaguent!... _Ineptissimus vir Astier-Réhu!..._ dit Mommsen dans une de ses notes.

--C'est même toi, gros sans-coeur, qui la fis lire au pauvre homme, cette note, et en pleine classe.

--Ah! J'en ai eu du babouin et du bélitre, presque autant que le jour où, fatigué de l'entendre nous répéter que la volonté était un cric, qu'on parvenait à tout avec ce cric, je lui jetai de mon banc en faisant sa voix: Et les ailes, monsieur Astier, et les ailes!»

Freydet se mit à rire, et, lâchant l'historien pour l'universitaire, il essayait de défendre Astier-Réhu comme professeur. Mais Védrine se montait encore:

«Oui, parlons-en, du professeur, un misérable dont l'existence s'est passée à détruire, à arracher dans des milliers d'intelligences la mauvaise herbe, c'est-à-dire l'original, le spontané, ces germes de vie qu'un maître doit, avant tout, entretenir et protéger... Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé dans ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix, comme ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...

--Eh bien! et moi? dit Freydet dans un navrement comique.

--Oh! toi, la nature t'a sauvé jusqu'à présent, mais, gare! si tu retombes sous la coupe de Crocodilus. Et dire qu'il y a des écoles nationales pour nous fournir de ce genre de pédagogues, dire qu'il y a des appointements pour ça, des décorations pour ça, et même l'Institut pour ça!...»

Couché de son long dans l'herbe folle, la tête sur son coude, balançant une fougère dont il s'abritait du soleil, Védrine proférait doucement ces choses violentes sans qu'un muscle agitât sa large face de dieu indien, bouffie et blanche, où de tout petits yeux rieurs réveillaient l'indolence et la songerie du visage.

L'autre l'écoutait effaré dans ses habitudes de vénération: «Mais, enfin, comment t'arranges-tu pour être l'ami du fils avec cette haine pour le père?

--Pas plus de l'un que de l'autre... Il m'intéresse, ce Paul Astier, avec son aplomb de gandin roué et sa tête de jolie coquine... Je voudrais vivre assez vieux pour voir ce qu'il deviendra...

--Ah! monsieur de Freydet, dit alors Mme Védrine se mêlant de sa place à la conversation, si vous saviez comme il exploite mon mari... Mais toute la restauration de Mousseaux, la galerie neuve sur la rivière, le pavillon de musique, la chapelle, c'est Védrine qui a tout fait; et le tombeau de Rosen! On lui payera seulement la sculpture, quand l'idée, l'arrangement, il n'y a pas ça qui ne soit de lui.

--Laisse... laisse...» fit l'artiste sans s'émouvoir. Pardieu! Mousseaux, jamais ce gamin-là n'aurait été fichu d'en retrouver une corniche sous la couche de bêtise que les _architèques_ y déposaient depuis trente ans, mais le pays délicieux, la duchesse aimable et pas gênante, l'ami Freydet qu'on avait découvert à Clos-Jallanges... «Et puis, voilà, j'ai trop d'idées: elles me gênent, me dévorent... C'est me rendre service de m'alléger de quelques-unes... Mon cerveau ressemble à l'une de ces gares de bifurcation où des locomotives chauffent sur tous les rails, dans toutes les directions... Il a compris ça, ce jeune homme, les inventions lui manquent, il me chipe les miennes, les met au point de la clientèle, certain que je ne réclamerai jamais... Quant à être sa dupe!... Je le devine si bien lorsqu'il va me happer quelque chose... un air blagueur, des yeux indifférents, puis tout à coup une petite grimace nerveuse du coin de la bouche. C'est fait... dans le sac!... A part lui, il se dit sûrement: «Mon Dieu, que ce Védrine est niais!» Il ne se doute pas que je le guette, que je le savoure... Maintenant, fit le sculpteur en se levant, que je te montre mon paladin, puis nous visiterons la boîte... Elle est curieuse, tu verras.»

Quittant la terrasse pour entrer dans le palais, ils franchirent un perron circulaire de quelques marches, traversèrent une salle carrée, l'ancien secrétariat du Conseil d'État, sans parquets ni plafonds, tous les étages supérieurs effondrés, laissant voir le bleu du ciel entre les énormes traverses de fer, tordues par la flamme, qui divisaient les étages. Dans un coin, contre le mur où s'accrochaient de longs tuyaux de fonte envahis d'herbes grimpantes, une maquette en plâtre du tombeau de Rosen gisait en trois morceaux dans les orties et les gravats.

«Tu vois, dit Védrine, ou du moins non, tu ne peux pas voir...» et il lui décrivait le monument. Pas commode à contenter, cette petite princesse, en ses caprices tumulaires; il avait fallu des essais divers, des conceptions de sépultures égyptiennes, assyriennes, ninivites, avant d'arriver au projet de Védrine qui ferait crier les architectes mais ne manquerait pas de grandeur. Un tombeau militaire, une tente ouverte aux toiles relevées, laissant voir à l'intérieur, devant un autel, le sarcophage large, bas, taillé en lit de camp, où reposait le bon chevalier, croisé, mort pour son roi et sa foi; à côté de lui, l'épée brisée, et, à ses pieds, un grand lévrier étendu.