L'Immortel Moeurs parisiennes

Chapter 3

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Ce matin de printemps, le jeune Astier arrivait avec plus d'assurance encore que d'habitude. C'était la première fois qu'il déjeunait à l'hôtel de Rosen, sous prétexte d'une visite à faire ensemble au Père-Lachaise pour voir les travaux sur place. On avait choisi le mercredi, jour de Mme Astier, par une complicité muette afin de ne pas l'emmener en tiers; aussi, malgré sa réserve, le prudent jeune homme, en franchissant le perron, jeta négligemment sur la vaste cour, les communs somptueux, un regard circulaire, enveloppant comme une prise de possession. Il se refroidit en traversant l'antichambre, où suisse et valets de pied en grandissime deuil mat somnolaient sur les banquettes et semblaient en veillée funèbre autour du chapeau du mort, un superbe chapeau gris annonçant la belle saison et l'entêtement de la princesse à la perpétuité du souvenir. Paul s'en trouva vexé comme de la rencontre d'un rival: il ne se rendait pas compte de la difficulté pour Colette captive d'elle-même, d'échapper à son immense deuil. Et, furieux, il se demandait: «Est-ce qu'elle va me faire déjeuner avec lui?...» quand le valet qui lui prenait sa canne et son chapeau des mains l'avertit que madame la princesse attendait monsieur dans le petit salon. Tout de suite introduit sous la rotonde vitrée, verdie de plantes rares, il se rassura par la vue de deux couverts dressés sur une toute petite table, dont Mme de Rosen surveillait elle-même l'installation.

«Une fantaisie, en voyant ce beau soleil... Nous serons comme à la campagne...»

Elle avait ruminé cela toute la nuit, de ne pas manger avec ce beau garçon devant le couvert de l'autre; et ne sachant comment s'y prendre pour les gens, elle avait imaginé de céder la place, de commander tout à coup, en caprice: «Dans la serre.»

En somme, le déjeuner d'affaires s'annonçait bien; le Romanée blanc au frais dans la vasque du petit rocher, parmi des fougères et des capillaires, du soleil sur les cristaux, sur la laque verte des feuilles découpées, et les deux jeunes gens en face l'un de l'autre, leurs genoux se touchant presque, lui très calme, ses yeux clairs brûlants et froids, elle toute rose et blonde, ses cheveux repoussés en fin plumage ondé, marquant la forme de sa petite tête sans le moindre artifice de coiffure féminine. Et tandis qu'ils parlaient de choses indifférentes, mentant à leur vraie pensée, Paul Astier triomphait de voir là-bas, dans la salle à manger déserte, s'ouvrant au va-et-vient silencieux du service, le couvert du mort, réduit pour la première fois à l'ennui de la solitude.

III

_Mademoiselle Germaine de Freydet_

_Clos-Jallanges_

_Par Mousseaux_

_(Loir-et-Cher)_

Voici très exactement, ma chère soeur, l'emploi de mon temps à Paris. Je compte écrire cela chaque soir et t'envoyer le paquet deux fois par semaine, tout le temps de mon séjour.

Donc, arrivé ce matin, lundi. Descendu, comme toujours, dans mon calme petit hôtel de la rue Servandoni, où je n'entends du grand Paris que les cloches de Saint-Sulpice et le bruit continuel d'une forge voisine, ce fer frappé en mesure que j'aime comme un rappel du village. Tout de suite couru chez l'éditeur: «Quand paraissons-nous?

--Votre livre? mais il a paru il y a huit jours.»

Paru et même disparu dans les profondeurs de cette terrible usine Manivet, toujours fumante, haletante, en mal d'un bouquin nouveau. Lundi, justement, c'était le lançage d'un grand roman de Horscher: _La Faunesse_, tiré à je ne sais combien de cinquante mille exemplaires, en piles, en ballots, dans toute la hauteur de la librairie; et tu te figures la tête distraite des commis, l'air égaré, tombé de la lune, de l'excellent Manivet quand j'ai parlé de mon pauvre volume de vers et de mes chances au prix Boisseau. J'ai demandé quelques exemplaires destinés aux membres de la commission, et me suis sauvé à travers des rues, de vraies rues de _Faunesse_ montant jusqu'au plafond. En voiture, regardé, feuilleté le volume, qui m'a plu avec la gravité de son titre: _Dieu dans la Nature_; un peu minces, peut-être, à la réflexion, les lettres du titre, pas assez noires, ne tirant pas l'oeil, mais, bah! ton joli nom de Germaine, en dédicace, nous portera bonheur. Laissé deux exemplaires rue de Beaune, chez les Astier, qui n'ont plus, comme tu sais, leur appartement des Affaires étrangères; Mme Astier a cependant gardé son jour. A mercredi donc pour savoir ce que le maître pense de mon oeuvre; et je file à l'Institut, où j'arrive encore en pleine usine à vapeur.

Vraiment, l'activité de ce Paris est prodigieuse, surtout pour ceux qui, comme nous, vivent toute l'année au calme et au large des champs. Trouvé Picheral,--tu sais, le monsieur si poli du secrétariat, qui t'avait si bien placée, il y a trois ans, à la séance de mon prix,--Picheral et ses commis, dans un brouhaha de noms, d'adresses, jetés d'un bureau à l'autre parmi l'étalage des cartes bleues, jaunes, vertes, de tribunes, pourtour, hémicycle, entrée A, entrée B, tout le lancement des invitations à la grande séance annuelle qu'honorera cette fois une Altesse en tournée, le grand-duc Léopold. «Désolé, monsieur le vicomte... Picheral m'appelle toujours ainsi, tradition de Chateaubriand sans doute... mais il faut attendre...--Faites, faites, M. Picheral.»

Très amusant, le bonhomme, et très courtois; il me fait penser à Bonicar, à nos leçons de maintien dans la galerie couverte, chez grand'mère de Jallanges,--et irritable, comme notre ancien maître à danser, quand on le contrecarre. J'aurais voulu que tu l'entendes parler au comte de Brétigny, l'ancien ministre, un des grands seigneurs de l'Académie, venu là, pendant que j'attendais, pour une réclamation de jetons. Il faut te dire que le jeton de présence vaut six francs, l'ancien écu de six livres; ils sont quarante académiciens, soit deux cent quarante francs par séance, à répartir entre les assistants, dont la part est plus forte, naturellement, quand ils sont moins nombreux. La paye se fait tous les mois, en écus, dans des sacs de gros papier portant chacun, épinglé dessus, son bordereau comme une note de blanchisseuse. Brétigny n'avait pas son compte, il lui manquait deux jetons, et c'était tout ce qu'il y a de plus drôle, ce richissime richard, président de je ne sais combien de conseils d'administration, venant en équipage réclamer ses douze francs. Il n'en a eu que six, que Picheral, après un long débat, lui a jetés de haut comme à un commissionnaire et qu'a empochés l'immortel avec une joie infinie. C'est si bon, l'argent gagné à la sueur de son front! Car il ne faut pas croire qu'on flâne à l'Académie; ces legs, ces fondations dont le nombre augmente d'année en année, tant d'ouvrages à lire, de rapports à grossoyer, et le dictionnaire, et les discours!... «Posez votre livre, mais ne vous montrez pas, m'a dit Picheral, apprenant que je concourais... Cette besogne forcée qu'on leur apporte rend nos messieurs féroces aux postulants.»

Je me rappelle en effet l'accueil de Ripault-Babin et de Laniboire à mon dernier prix. Toutefois, quand c'est une jolie femme, les choses se passent autrement. Laniboire devient grivois; Ripault-Babin, toujours bouillant quoique octogénaire, offre à la candidate un peu de pâte de guimauve et chevrote: «Portez-la d'abord à vos lèvres... Je la finirai.» J'ai cueilli le propos au secrétariat même, où les immortels sont traités avec une aimable désinvolture. «Le prix Boisseau? Attendez donc... vous avez deux ducs, trois Petdeloup, deux cabotins.» C'est ainsi que, dans l'intimité des bureaux, se subdivise l'Académie française. Les ducs, ce sont tous les gens de noblesse et l'épiscopat; les Petdeloup comprennent les professeurs et savants divers; par cabotins, on entend les avocats, hommes de théâtre, journalistes, romanciers.

Ayant donc les adresses de mes Petdeloup, ducs et cabotins, j'ai dédicacé un de mes exemplaires à l'aimable Picheral, un autre, pour la forme, au pauvre M. Loisillon, le secrétaire perpétuel, qu'on dit à toute extrémité, et je me suis empressé de distribuer le reste à tous les bouts de Paris. Il faisait un temps superbe, le bois de Boulogne que j'ai traversé en revenant de chez Ripault-Babin--portez-le d'abord à vos lèvres--embaumait l'aubépine et la violette, je me croyais chez nous, à ces premiers jours de printemps hâtif où l'air est si frais et le soleil si chaud, et l'envie me venait de tout négliger pour rentrer à Jallanges, près de toi. Dîné au boulevard, tout seul, mélancoliquement; fini ma soirée aux Français, où l'on jouait _Le Dernier Frontin_ de Desminières. Un de mes juges pour le prix Boisseau, ce Desminières; aussi ne dirai-je qu'à toi combien ses vers m'ont ennuyé. La chaleur, le gaz, j'avais le sang à la tête. Tous ces comédiens jouaient comme pour le grand roi; et pendant qu'ils dévidaient les alexandrins pareils aux bandelettes d'une momie qu'on démaillote, l'odeur des épines de Jallanges me poursuivait encore, et je me récitais les jolis vers de Du Bellay, presque un _pays_:

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine, Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Liré que le mont Palatin Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Mardi. Courses dans Paris tout le matin, stations devant les libraires, cherchant mon livre aux vitrines. _La Faunesse... La Faunesse..._ On ne voyait que ça partout, bandé de l'annonce «vient de paraître,» puis, de loin en loin, un pauvre _Dieu dans la Nature_, piteux, enfoui. Quand on ne me regardait pas, je le mettais sur la pile, bien en vue, mais personne ne s'arrêtait. Si, boulevard des Italiens, un nègre, très bien, l'air intelligent... Il a feuilleté mon bouquin cinq minutes, puis est parti sans l'acheter. J'avais envie de le lui offrir.

A déjeuner, dans un coin de taverne anglaise, lu les journaux. Pas un mot sur moi, pas même une petite annonce. Ce Manivet est si négligent! a-t-il seulement fait les envois, comme il me le jure? Et puis il en paraît tant de livres. Paris en est submergé. C'est triste tout de même, ces vers qui vous brûlaient les doigts quand on les écrivait dans la joie, dans la fièvre, qui vous semblaient beaux, à remplir, illuminer le monde, les voilà qui circulent, plus ignorés que lorsqu'ils vous bourdonnaient obscurément dans le cerveau; un peu l'histoire de ces toilettes de bal, revêtues dans l'enthousiasme de la famille, qu'on se figure devoir tout éclipser, tout écraser, et qui, sous le lustre, se perdent dans la quantité. Ah! ce Herscher est bien heureux. On le lit, lui; on le comprend. J'ai rencontré des femmes ayant au bras, dans leur mantelet, ce volume jaune tout frais paru... Misère de nous! on a beau se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est pour elle qu'on écrit. Séparé de tous, dans son île, ayant perdu jusqu'à l'espoir d'une voile à la chute de l'horizon, Robinson, même grand génie poétique, eût-il jamais fait des vers? Longuement réflexionné là-dessus en battant les Champs-Élysées, perdu comme mon livre dans ce grand flot indifférent.

Je revenais dîner à mon hôtel, pas mal assombri, comme tu penses, quand sur le quai d'Orsay, devant la ruine envahie de verdure de la Cour des Comptes, je me heurte à un grand diable encombrant et distrait: «Freydet!--Védrine!» Tu n'as pas oublié mon ami le sculpteur Védrine qui, du temps qu'il travaillait à Mousseaux, était venu passer une après-midi à Clos-Jallanges avec sa jeune et charmante femme. Il n'a pas changé, seulement un peu blanc vers les tempes; il tenait par la main ce bel enfant aux yeux de fièvre que tu admirais, s'en allait le front haut, de lents gestes descriptifs, l'air planant et superbe d'une promenade élyséenne que suivait à distance Mme Védrine poussant la petite voiture où riait une fillette, née depuis leur voyage en Touraine.

«Ça lui en fait trois, moi compris,» m'a dit Védrine montrant sa femme; et c'est bien vrai que dans le regard dont elle couve son mari, il y a la maternité paisible et tendre d'une madone flamande en extase devant son fils et son Dieu. Causé longtemps debout contre le parapet du quai; cela me faisait du bien d'être avec ces braves gens. En voilà un, Védrine, qui se moque du succès, et du public, et des prix d'Académie. Apparenté comme il est, cousin des Loisillon, du baron Huchenard, il n'aurait qu'à vouloir, à teinter d'un peu d'eau son vin trop raide; il obtiendrait des commandes, le prix biennal, serait de l'Institut demain. Mais rien ne le tente, pas même la gloire. «La gloire, me disait-il, j'en ai goûté deux ou trois fois, je sais ce que c'est... tiens, il t'arrive en fumant de prendre ton cigare à rebours, eh bien! c'est ça la gloire. Un bon cigare dans la bouche par le côté du feu et de la cendre...

--Mais enfin, Védrine, si tu ne travailles ni pour la gloire ni pour l'argent...

--Oh! ça...

--Oui, je sais ton beau mépris... Alors, pourquoi te donner tant de mal?

--Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de créer, de m'exprimer.»

Évidemment, celui-là, dans l'île déserte, eût continué son labeur. C'est le véritable artiste, inquiet, curieux d'une forme nouvelle, et, dans ses intervalles de travail, cherchant avec d'autres matières, d'autres éléments, à contenter son goût d'inédit. Il a fait de la poterie, des émaux, ces belles mosaïques de la salle des gardes que l'on admire à Mousseaux. Puis, la chose achevée, la difficulté vaincue, il passe à une autre; son rêve, en ce moment, c'est d'essayer de la peinture, et, sitôt son paladin terminé, une grande figure de bronze pour le tombeau de Rosen, il compte, comme il dit, «se mettre à l'huile!» Et sa femme approuve toujours, chevauche avec lui toutes ses chimères; la vraie femme d'artiste, silencieuse, admirante, écartant du grand enfant ce qui blesserait son rêve, heurterait son pied dans sa marche d'astrologue. Une femme, ma chère Germaine, à faire désirer le mariage. Oui, j'en connaîtrais une pareille, je l'amènerais à Clos-Jallanges et je suis sûr que tu l'aimerais; mais ne t'effraie pas, les Mme Védrine sont rares, et nous continuerons à vivre tous deux, comme maintenant, jusqu'à la fin.

On s'est quitté en prenant rendez-vous pour jeudi prochain, non pas chez eux à Neuilly, mais à l'atelier du quai d'Orsay où ils passent la journée tous ensemble. Cet atelier, paraît-il, est la chose la plus extraordinaire du monde: un coin de l'ancienne Cour des Comptes où le sculpteur a obtenu de travailler dans la verdure sauvage et les pierres croulantes. En m'en allant, je me retournais pour les voir marcher le long du quai, le père, la mère, les petits, tous serrés dans cette lumière paisible du couchant qui les dorait comme un tableau de Sainte-Famille. Ébauché quelques vers là-dessus, le soir, à l'hôtel; mais les voisins me gênent, je n'ose pas donner de la voix. Il me faut mon grand cabinet de Jallanges, mes trois croisées sur le fleuve et les pentes de vignes.

* * * * *

Et enfin nous voilà à mercredi, le grand jour, les grandes nouvelles, que je veux te donner par le détail. J'attendais, je te l'avoue, ma visite aux Astier avec un battement de coeur qui s'accentuait, aujourd'hui, en montant ce vieil escalier majestueux et humide de la rue de Beaune. Qu'allait-on me dire de mon livre? Mon maître Astier aurait-il eu seulement le temps de l'ouvrir? C'était si grave, le jugement de cet excellent homme qui a gardé pour moi son prestige de professeur en chaire, et devant qui je me sentirai toujours écolier. Sa décision impartiale et sûre serait certainement celle de l'Académie pour le prix Boisseau. Aussi, quelle angoisse impatiente, tandis que j'attendais dans le grand cabinet de travail que le maître abandonne à sa femme pour sa réception de chaque semaine.

Ah! ce n'est plus ici l'appartement du ministère. La table de l'historien est poussée dans une encoignure, masquée d'un grand paravent en étoffe ancienne qui dissimule en même temps une partie de la bibliothèque. En face, dans le panneau d'honneur, le portrait de Mme Astier, encore jeune, ressemblant à son fils d'une façon extraordinaire, aussi au vieux Réhu que j'ai, depuis tantôt, l'honneur de connaître. Ce portrait est d'une distinction un peu triste, froide et cirée comme cette grande pièce sans tapis, drapée de rideaux sombres sur une cour plus sombre encore. Mais Mme Astier vient d'apparaître et son aimable accueil transforme tout, autour de moi. Qu'y a-t-il dans l'air de Paris pour garder la grâce d'un visage de femme au delà du temps, comme sous le verre d'un pastel? Je l'ai trouvée rajeunie de trois ans, cette blonde fine, aux yeux aigus. Elle m'a d'abord parlé de toi, de ta chère santé, s'intéressant à notre ménage fraternel; puis, vivement: «Et votre livre?... parlons de votre livre!... Quelle merveille! Je vous ai lu toute la nuit...» Et mille louanges délicates, deux ou trois vers cités juste, avec l'assurance que mon maître Astier était ravi; il l'avait chargée de me le dire, dans le cas où il ne pourrait quitter ses archives.

Rouge d'habitude, je devais être ponceau, comme à la fin d'un dîner de chasse; mais ma joie est vite tombée, aux confidences que la pauvre femme était entraînée à me faire sur la détresse de leur situation. Des pertes d'argent, leur disgrâce, le maître travaillant nuit et jour à ses livres historiques d'une fabrication si lente, si coûteuse, et que le public n'achète pas. Puis l'aïeul, le vieux Réhu qu'il faut aider, car il n'a guère que ses jetons, et à son âge, quatre-vingt-dix-huit ans, que de précautions, de gâteries! Sans doute, Paul est un bon fils, travailleur, en passe d'arriver; seulement ces entrées de carrière sont terribles. Aussi Mme Astier lui cache-t-elle leur misère, comme à son mari, pauvre cher grand homme dont j'entendais le pas lourd, paisible, au-dessus de ma tête, pendant que sa femme me demandait, avec un tremblement de lèvres, des mots qu'elle cherchait, qu'elle s'arrachait, si je ne pourrais pas... Ah! divine, divine créature, j'aurais voulu baiser les dentelles de sa robe... Et tu comprends maintenant, soeur chérie, la dépêche que tu as reçue tantôt, et pour qui les dix mille francs que je te demande par le retour du courrier. Je pense que tu as envoyé tout de suite chez Gobineau. Si je ne l'ai pas averti directement, c'est que nous «faisons de moitié» en tout, toi et moi, et que nos élans de générosité, de pitié, doivent être en commun comme le reste... Mais, mon amie, est-ce effrayant, ces façades parisiennes, brillantes, glorieuses, et qui cachent de telles douleurs!

Cinq minutes après ces navrants aveux, le monde arrivé, les salons pleins, Mme Astier parlait et répondait avec une parfaite aisance d'esprit, la mine et la voix heureuses, à me donner la chair de poule. Vu, là, Mme Loisillon, la femme du secrétaire perpétuel, qui ferait bien mieux de garder son malade que de fatiguer la société des charmes de son délicieux appartement, le plus confortable de l'Institut, trois pièces de plus que du temps de Villemain. Si elle ne l'a pas répété dix fois, d'une voix rogue de commissaire-priseur, et devant une amie logée à l'étroit, dans l'emplacement d'une ancienne table d'hôte!

Avec Mme Ancelin, un nom que citent souvent les feuilles mondaines, rien de pareil à craindre. Cette bonne grosse dame toute ronde, la figure rouge et poupine, qui flûte ses mots ou plutôt ceux qu'elle recueille et colporte, est bien la plus aimable personne. Encore une qui a passé la nuit à me lire. Après cela, c'est peut-être une formule. Elle m'a ouvert tout grand son salon, un des trois où fréquente et s'agite l'Académie. Picheral dirait que Mme Ancelin, affolée de théâtre, reçoit plus volontiers les cabotins, Mme Astier les Petdeloup, et que la duchesse Padovani accapare les ducs, la gentry de l'Institut. Mais en somme, ces trois rendez-vous de gloire et d'intrigue ouvrent les uns sur les autres, car j'ai vu défiler, mercredi, rue de Beaune, un assortiment varié d'immortels de toutes catégories: Danjou, l'auteur dramatique, Rousse, Boissier, Dumas, de Brétigny, le baron Huchenard des Inscriptions et Belles Lettres, le prince d'Athis des Sciences morales et politiques. Il y a encore un quatrième salon en formation, celui de Mme Eviza, une juive aux joues pleines, aux longs yeux étroits, et qui flirte avec tout l'Institut, dont elle porte les couleurs, des broderies vertes sur sa veste printanière et son petit chapeau aux ailes de caducée. Oh! mais un flirt jusqu'à l'inconvenance... Je l'entendais dire à Danjou, qu'elle invitait:

«Chez Mme Ancelin c'est: ici l'on dîne. Chez moi: ici l'on aime.

--Il me faut les deux... logé et nourri,» répondait froidement Danjou, que je crois un parfait cynique, sous son masque dur, immobile, sa toison noire et drue de pâtre du Latium. Belle diseuse, Mme Eviza, d'une érudition imperturbable, citant au vieux baron Huchenard des phrases entières de ses _Habitants des Cavernes_ discutant le poète Shelley avec un tout jeunet critique de revue, correctement et sagement grave, le col haut sous son menton pointu.

Dans ma jeunesse, on débutait par des vers, pour aller n'importe où, à la prose, aux affaires, au barreau. Maintenant, c'est par la critique et, généralement, par une étude sur Shelley. Mme Astier m'a présenté à ce petit monsieur dont les décisions comptent dans le monde littéraire, mais ma moustache et mon hâle de soldat laboureur lui ont probablement déplu, nous n'avons échangé que peu de mots tandis que j'observais la comédie des candidats, femmes ou parentes de candidats, venant se montrer, tâter l'eau, car Ripault-Babin est bien vieux et Loisillon ne peut durer: deux fauteuils en perspective autour desquels s'échangent des regards furieux, des paroles empoisonnées.

Tu sais, Dalzon, ton romancier, il était là; bonne, franche et spirituelle figure, bien celle de son talent. Mais tu aurais souffert de le voir humble et frétillant, devant une non-valeur comme Brétigny qui n'a jamais rien fait, qui tient à l'Académie la place réservée de l'homme du monde, celle du «pauvre» en province, aux tablées du jour des Rois; et non seulement auprès de Brétigny, mais de chaque académicien qui entrait, attentif aux anecdotes du vieux Réhu, riant aux moindres malices de Danjou, du rire lâche, écolier, que Védrine appelait à Louis-le-Grand le «rire au professeur.» Tout cela pour monter, des douze voix qu'il eut l'an dernier, à la majorité nécessaire.

Le vieux Jean Réhu est apparu un moment chez sa petite-fille, prodigieusement vert et droit, sanglé dans sa longue redingote, avec une toute petite figure ratatinée, comme tombée dans le feu, et de la barbe courte et cotonneuse, une mousse sur de la vieille pierre. Des yeux vifs, une mémoire admirable; mais il est sourd, ce qui l'attriste, le condamne à des monologues d'intéressants et personnels souvenirs. Il nous racontait aujourd'hui l'intérieur de l'impératrice Joséphine à la Malmaison, sa payse, comme il l'appelle, créoles tous deux, de la Martinique. Il nous la montrait dans ses mousselines et ses châles, sentant le musc à renverser, entourée de fleurs des colonies que, même en temps de guerre, les flottes ennemies laissaient galamment passer. Il nous parlait aussi de l'atelier David pendant le Consulat, il nous faisait le peintre, sa joue gonflée, sa bouche de travers, pleine de bouillie, tutoyant, rudoyant ses élèves. Et toujours, à la fin de chaque récit, l'Ancêtre témoin de tant de choses a un hochement de tête, regarde au loin, et de sa voix forte dit: «J'ai vu ça, moi...» mettant en quelque sorte une signature d'authenticité au bas du tableau.