Chapter 12
Vers quatre heures, quand le buste commençait à allonger son ombre casquée, le pas nerveux et raide du vieux Jean Réhu sonnait sur les dalles. Il habitait au-dessus des Astier et sortait régulièrement chaque jour pour une longue promenade, protégée, mais à bonne distance, par un domestique dont il s'obstinait à refuser le bras. De plus en plus sourd et fermé, sous l'influence de l'été très chaud cette année-là, ses facultés s'affaiblissaient, surtout sa mémoire, que ne parvenaient plus à guider les épingles en rappel aux revers de sa redingote; il embrouillait ses récits, perdu à travers ses souvenirs comme le vieux Livingstone dans les marécages de l'Afrique centrale, piétinant, pataugeant jusqu'à ce qu'on lui vînt en aide; et comme cela l'humiliait, le mettait de noire humeur, il ne parlait plus guère à personne, soliloquait en marchant, marquant d'une halte brusque et d'un hochement de tête la fin de l'anecdote et l'inévitable: «J'ai vu ça, moi...» D'ailleurs toujours droit, gardant comme au temps du Directoire le goût des mystifications, s'amusant à priver de vin, de viande, à soumettre aux régimes les plus variés et les plus cocasses la foule de badauds enragés de vie qui lui écrivaient journellement, pour savoir à quelle hygiène il devait son extraordinaire sursis. Et prescrivant aux uns les légumes, le lait ou le cidre, à d'autres les seuls coquillages, il ne se refusait rien, buvait sec à ses repas toujours suivis d'une sieste et, dans la soirée, d'une robuste marche de banc de quart que Léonard Astier entendait au-dessus de sa tête.
Deux mois s'étaient passés, août et septembre, depuis l'installation du secrétaire perpétuel, deux mois pleins, d'une paix heureuse et féconde, d'une halte d'ambition telle qu'il n'en avait peut-être jamais savouré de pareille dans sa longue existence. Mme Astier, encore à Clos-Jallanges, parlait d'un prochain retour, déjà le ciel de Paris s'ardoisait des premiers brouillards, quelques académiciens rentraient, les séances devenaient moins intimes, et aux heures de travail dans l'ancien salon Villemain, Léonard Astier n'avait plus besoin de fermer ses persiennes devant la soleillade ardente de la cour. Il était à sa table, une après-midi, en train d'écrire à ce bon de Freydet d'heureuses nouvelles pour sa candidature, quand l'antique sonnette fêlée de la porte retentit violemment. Corentine venait de descendre, il alla ouvrir lui-même, saisi de se trouver en face du baron Huchenard, et de Bos, l'archiviste-paléographe, qui fit irruption dans le cabinet du maître, hagard, levant les bras, râlant sous sa barbe rouge et sa chevelure en broussaille: «Les pièces sont fausses... J'ai la preuve... la preuve!»
Astier-Réhu, un instant sans comprendre, regardait le baron qui regardait la corniche, puis lorsqu'il eut démêlé dans les aboiements du paléographe qu'on niait l'authenticité des Charles-Quint vendus par Mme Astier et cédés par Bos à Huchenard, il sourit de très haut, se déclara prêt à rembourser ses trois autographes dont rien, absolument rien, ne pouvait à ses yeux entamer l'intégrité.
«Permettez-moi, monsieur le secrétaire perpétuel, d'appeler votre attention...» le baron Huchenard en parlant déboutonnait à mesure son pardessus mastic, tirait d'une large enveloppe les trois parchemins, transformés, potassés, méconnaissables, passés de leur ton de fumée au blanc le plus absolu et laissant voir chacun cette marque, lisible et nette au milieu de la page, sous la signature de Charles-Quint,
BB.
_Angoulème._
1830
«C'est le chimiste Delpech, notre savant collègue de l'Académie des Sciences...» mais ces explications n'arrivaient qu'en bourdonnement confus au pauvre Léonard, devenu subitement très pâle, exsangue jusqu'au bout de ses gros doigts velus où les trois pièces autographiques grelottaient.
«Les vingt mille francs seront chez vous ce soir, Monsieur Bos...» articula-t-il enfin avec ce qui lui restait de salive dans la bouche.
Bos réclama piteusement: «Monsieur le baron m'en avait donné vingt-deux mille.
--Vingt-deux mille, soit!...» dit Astier-Réhu qui trouvait la force de les reconduire; mais dans l'ombre de l'antichambre il retint son collègue des Inscriptions, et, d'une voix bien humble, implorait, pour l'honneur de l'Institut, le silence sur cette malheureuse affaire.
«Volontiers, mon cher maître... mais à une condition...
--Dites, dites...
--Vous recevrez tantôt ma lettre de candidature au fauteuil Loisillon...» Une poignée de main vigoureuse fut la réponse du secrétaire perpétuel, l'engagea pour lui-même et pour ses amis.
Resté seul, le malheureux s'écroula devant la table chargée d'épreuves, où les trois fausses lettres à Rabelais gisaient tout ouvertes. Il les regardait, hébété, lisait machinalement: «_Maître Rabelais, vous qu'avez l'esprit fin et subtil..._» Les caractères dansaient, tourbillonnaient dans un délayage d'encre décomposée en larges maculatures de sulfate de fer qu'il voyait monter, s'étendre, gagner sa collection, ses dix, douze mille pièces autographiques, toutes, hélas! de même provenance... Puisque ces trois-là étaient fausses... alors, son Galilée... alors, sa Maison d'Orléans... alors, sa lettre de Catherine, offerte au grand-duc, et celle de Rotrou dont il avait fait hommage public à l'Académie!... Alors... alors... Un horrible effort de volonté le mit debout. Fage, tout de suite voir Fage!...
* * * * *
Ses relations avec le relieur dataient de quelques années, d'un jour où le petit homme était venu aux archives des Affaires étrangères solliciter l'avis du très illustre et savant directeur sur une lettre de Marie de Médicis au pape Urbain VIII en faveur de Galilée. Justement Petit-Séquard, dans une série de précis d'histoire amusante, sous le titre de «divertissements scolaires,» annonçait un Galilée par Astier-Réhu de l'Académie française; aussi, après avoir de par sa longue expérience reconnu et affirmé l'authenticité du manuscrit, quand l'archiviste apprit que Fage possédait également la réponse du pape Urbain, une lettre de remerciement de Galilée à la reine, d'autres encore, tout à coup surgissait en lui l'idée d'un beau livre d'histoire à la place de sa «petite drôlerie.» Mais en même temps, pris d'un scrupule d'honnête homme sur l'origine de ces documents, il regarda l'avorton bien en face, scruta, avec autant de minutie que pour une pièce autographique, ce long visage blafard aux paupières rougies et clignotantes, puis, dans un sévère claquement de mâchoire, interrogea: «Ces manuscrits sont-ils à vous, monsieur Fage?
--Oh! non, cher maître...» Il n'était, lui, que l'intermédiaire d'une personne... une vieille demoiselle noble, forcée de se défaire pièce à pièce d'une très riche collection, dans sa famille déjà du temps de Louis XVI. Encore n'avait-il voulu s'entremettre qu'après l'avis d'un savant illustre et intègre entre tous; maintenant, fort de l'approbation du maître, il comptait s'adresser à de riches collectionneurs, au baron Huchenard, par exemple. Astier-Réhu l'interrompit: «Inutile! apportez-moi tout votre fonds Galilée. J'en ai le placement.» Du monde arrivait, s'installait aux petites tables, le public des archives, chercheur et fureteur, silhouettes silencieuses et blanchies de terrassiers des catacombes, sentant le moisi, le renfermé, l'exhumation. «Là-haut... dans mon cabinet... pas ici...» murmura l'archiviste contre la grande oreille du bossu qui s'éloignait, ganté, pommadé, la raie partageant le front, avec l'orgueilleuse suffisance assez fréquente chez ce genre d'infirmes.
Un trésor, cette collection Mesnil-Case,--le nom de la demoiselle livré par Albin Fage sous le plus absolu secret,--un trésor inépuisable en pièces des seizième et dix-septième siècles, variées, curieuses, éclairant le passé d'un jour nouveau, bouleversant parfois d'un mot, d'une date, les notions acquises sur les faits et les hommes. Si coûteux fussent-ils, Léonard Astier ne laissait échapper aucun de ces documents concordant presque toujours avec ses travaux en train ou en projet. Et pas l'ombre d'un doute sur les récits du petit homme, ces liasses entières d'autographes s'empoussiérant encore dans le grenier d'un vieil hôtel de Ménilmontant. Si après quelque observation venimeuse du prince des autographiles, un soupçon effleurait sa confiance, comment aurait-il tenu devant le sang-froid du relieur installé à sa table, ou bien arrosant ses salades dans la paix du grand cloître vert, surtout devant l'explication toute naturelle qu'il donnait aux lapsus et regrattages visibles sur certains feuillets, avec le coup de mer subi par le fonds Mesnil-Case lorsqu'on le fit passer en Angleterre, au temps de l'émigration? Rassuré, réconforté, Astier-Réhu retraversait la cour d'un pas alerte, emportant chaque fois quelque nouvelle acquisition contre un chèque de cinq cents, mille, même deux mille francs, selon l'importance de la pièce historique.
Au fond, quoi qu'il se dit pour endormir sa conscience, dans ces prodigalités que personne ne soupçonnait encore autour de lui, l'historien avait moins de part que le collectionneur. Pour sombre et sourde que fût la soupente de la rue de Beaune où se faisait d'ordinaire le trafic, un observateur n'aurait pu s'y tromper. Cette voix faussement indifférente, ces lèvres desséchées murmurant: «Montrez voir...», l'avide tremblement des doigts, révélaient la passion envahissante, bientôt la manie, le kyste égoïste et dur qui prend et mange tout l'être au profit de son développement monstrueux. Astier devenait l'Harpagon classique et farouche, implacable aux siens comme à lui-même, criant misère, escaladant les tramways, tandis qu'en deux ans, cent soixante mille francs de ses économies s'égrenaient furtivement dans la poche du bossu; et pour motiver à l'attention de Mme Astier, de Corentine, de Teyssèdre, les allées et venues du petit homme, l'académicien lui donnait à relier des dossiers, emportés, rapportés visiblement. Ils se servaient entre eux d'allusions, de mots de passe. Albin Fage écrivait sur carte postale: «J'ai de nouveaux fers à vous montrer, reliure du seizième siècle en bon état, et rare.» Léonard Astier hésitait: «Merci, besoin de rien... attendons...» Nouvel avis: «Ne vous gênez pas, cher maître... Je verrai ailleurs.» A quoi l'académicien ne manquait de répondre: «Demain matin, de bonne heure... Apportez les fers...» C'était la misère de ses joies de collectionneur; il fallait acheter, acheter toujours, sous peine de voir aller à Bos, à Huchenard, à d'autres amateurs, cette collection miraculeuse. Parfois, en pensant au jour où l'argent manquerait, pris de sombres fureurs, il interpellait l'avorton dont la face impassible et suffisante l'exaspérait: «Plus de cent soixante mille francs en deux ans!... Et vous dites qu'elle a encore besoin d'argent... quelle vie mène-t-elle donc, votre demoiselle noble?...» A ces moments-là, il souhaitait la mort de la vieille fille, l'anéantissement du relieur, ou bien une guerre, une Commune, un grand cataclysme social qui engloutirait le fonds Mesnil-Case et ses acharnés exploiteurs.
Eh bien! maintenant il approchait, le cataclysme, non celui qu'il eût désiré, car le sort n'a jamais bien exactement sous la main ce que nous lui demandons, mais un brusque et sinistre dénouement où pouvaient sombrer son oeuvre, son nom, sa fortune, sa gloire, tout ce qu'il était, tout ce qu'il avait. Et de le voir s'en aller à grands pas vers la Cour des Comptes, livide, parlant haut, ne rendant aucun des saluts qu'il quêtait d'ordinaire jusqu'au fond des boutiques, les libraires du quai, les marchands d'estampes ne reconnaissaient plus leur Astier-Réhu. Lui ne voyait rien, personne. Il tenait imaginairement le bossu à la gorge, le secouait par sa belle cravate à épingle et, lui mettant sous le nez les Charles-Quint déshonorés par les manipulations de Delpech: «Cette fois, voyons... qu'avez-vous à répondre?»
Arrivé rue de Lille, il poussa la porte en planches mal équarries dans la palissade qui entoure le palais, puis, le perron franchi, sonnait à la grille, sonnait encore, saisi par le lugubre aspect du monument dépouillé de ses fleurs et de ses verdures, la vraie ruine croulante et béante confondant ses ferrures tordues et ses lianes défeuillées. Un bruit de savates traîna par la cour froide. La concierge apparut, forte femme, et sans ouvrir la grille, son balai à la main: «Vous venez pour le relieur... nous n'avons plus ça chez nous...» Parti, le père Fage, déménagé sans laisser d'adresse; même qu'elle était en train de nettoyer le logement pour celui qui le remplaçait à la Cour des Comptes, le bonhomme ayant démissionné.
Astier-Réhu, par contenance, bégaya encore quelques mots, mais un grand tourbillon d'oiseaux noirs s'abattant dans la cour couvrait sa voix de cris rauques et lugubres qui se prolongeaient sous les voûtes. «Tiens!... les corneilles de l'hôtel Padovani, dit la femme avec un geste respectueux vers les platanes en branches grises par-dessus les toits d'en face... Elles arrivent avant la duchesse, cette année... signe que nous aurons l'hiver de bonne heure!...»
Il s'éloigna, le coeur plein d'épouvante.
XII
Le lendemain de cette représentation où elle avait voulu se montrer et sourire sous son désastre, donner aux femmes de la société une suprême leçon de tenue, la duchesse Padovani était partie pour Mousseaux, selon son habitude à cette époque de l'année. Rien de changé aux apparences de sa vie. Ses invitations faites pour la saison, elle ne les décommanda pas; mais avant l'arrivée de la première série, durant cette solitude de quelques jours qu'elle employait d'ordinaire à surveiller minutieusement l'installation de ses hôtes, ce fut du matin au soir dans ce parc de Mousseaux vallonnant à perte de vue les coteaux de la Loire, une course furieuse de bête blessée, traquée, qui s'arrêtait un moment, engourdie de fatigue, puis repartait sous une poussée de douleur. «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» Elle invectivait l'absent comme s'il était à côté d'elle, comme s'il marchait du même pas fiévreux dans ce tournoiement d'allées vertes descendant jusqu'au fleuve en longs et ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, démasquée, humaine enfin, elle livrait tout son désespoir moins grand peut-être que sa colère, car l'orgueil criait en elle plus fort que tout, et les quelques larmes débordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grésillaient en pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant, tantôt imaginait un de ses gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui mettre une chevrotine dans le front le jour même du mariage... Puis, non! Frapper soi-même, sentir la joie de la vendetta au bout de son bras... Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol dans un vomissement de mots épouvantables... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle pas de ces abominations qui soulagent, une ignoble injure à crier au traître et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard hésitant, le sourire faux et pénible de leur dernière rencontre. Mais même dans son patois corse de l'île-Rousse, la patricienne ne savait pas de ces vilenies et quand elle avait bien crié: «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» sa belle bouche se tordait de rage impuissante.
Le soir, après son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux cuirs que dorait le soleil mourant, la course de fauve recommençait. C'était dans la galerie à pic sur le fleuve, si curieusement restaurée par Paul Astier avec la dentelle ajourée de ses arcades et ses deux jolies tourelles en encorbellement. En bas, la Loire étalée comme un lac gardait du jour tombé un pâlissement d'argent fin où s'espaçaient, vers Chaumont, les saulaies, les îlots de sable du fleuve lent, à la molle atmosphère; mais elle ne regardait pas le paysage, la pauvre Mari' Anto, quand fatiguée d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait des deux coudes à la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait dévastée, en détresse, et à un âge où il est difficile de la recommencer. Des voix grêles montaient de Mousseaux groupant quelques maisons basses sur la levée; l'amarre d'un bateau grinçait dans la nuit fraîchissante. Comme c'eût été facile, rien qu'en accentuant un peu son mouvement découragé, jeté en avant... Mais que dirait le monde? A son âge, une femme de son rang, ce suicide de grisette abandonnée.
Le troisième jour, arriva le billet de Paul et, en même temps, dans les journaux, le procès-verbal circonstancié du duel. Elle en eut comme la chaleur joyeuse d'une étreinte. Quelqu'un l'aimait donc encore, qui avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas l'amour à ses yeux, seulement une affection reconnaissante, le souvenir des services rendus à ce jeune homme et aux siens, peut-être aussi le besoin de réparer la traîtreuse attitude de la mère. Noble enfant, brave enfant! A Paris, elle serait allée vers lui tout de suite, mais ses invités s'annonçant, elle ne put que lui écrire, envoyer son médecin.
D'heure en heure, les arrivages se succédaient, par Blois, par Onzain, Mousseaux se trouvant à égale distance des deux stations; et le landau, la calèche, deux grands breaks déposaient au perron de la cour d'honneur où retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitués de la rue de Poitiers, académiciens et diplomates, le comte et la comtesse de Foder, les Brétigny comte et vicomte, celui-ci secrétaire d'ambassade, M. et Mme Desminières, le philosophe Laniboire venant écrire au château son rapport sur les prix de vertu, le jeune critique de Shelley très poussé par le salon Padovani, et Danjou, le beau Danjou, tout seul, sans sa femme, invitée cependant, mais qui l'eût gêné pour les projets qu'il roulait sous les frisures d'un breton tout neuf. Aussitôt l'existence s'organisa comme aux années précédentes. Le matin, les visites ou le travail dans les chambres, les repas, la réunion, les siestes; puis, la chaleur tombée, de grandes courses en voiture à travers bois, ou sur le fleuve dans la légère flottille amarrée au bout du parc. On lunchait dans une île, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et frétillants, le garde-pêche ayant soin la veille de chaque expédition de les charger à pleins filets. En rentrant, la toilette pour le dîner en grand apparat, après lequel les hommes ayant fumé au billard ou dans la galerie venaient au merveilleux salon qui fut l'ancienne «salle du conseil» de Catherine de Médicis.
Des tapisseries y déployaient tout du long les amours de Didon et son désespoir devant la fuite des galères troyennes; étrange et ironique actualité, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosité des formes extérieures si générale dans le monde, et qui résulte moins d'une maladresse des yeux que de la constante et exclusive préoccupation de soi, de la tenue à garder, de l'effet produit. Le contraste était pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonnée, les bras levés, les yeux en pleurs dans l'effacement du petit point, au calme souriant dont la duchesse présidait les réunions, gardant sa souveraineté sur les femmes présentes dont elle régentait les toilettes, les lectures, se mêlant aux discussions de Laniboire avec le jeune critique, aux débats de Desminières et de Danjou sur les candidatures du fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis eût pu la voir, ce traître Samy auquel ils pensaient tous et dont personne ne parlait, son orgueil aurait souffert du peu de vide laissé par son absence dans cette existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux agitée et bruyante où, du haut en bas de la longue façade, trois persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on appelait le pavillon du prince.
«Elle prend bien ça...» disait Danjou dès le premier soir; et la petite comtesse de Foder, son bout de nez pointu tout affairé de curiosité dans un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminières, préparée aux doléances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau courage. Au fond, elles lui en voulaient comme du «relâche» d'un spectacle dramatique très attendu; tandis que pour les hommes, cette sérénité de l'Ariane semblait un encouragement à la succession ouverte. Et c'était le changement significatif dans la vie de la duchesse, l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre, plus pressante, une ardeur à lui plaire, un pavanement autour de son fauteuil qui visait directement la femme et non plus son influence.
C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle; son entrée dans la salle à manger, l'éclat mat de son teint, de ses épaules en clair décolletage d'été illuminaient la table autour d'elle, même quand la marquise de Roca-Nera se trouvait là, venue de son château voisin, de l'autre rive de la Loire. La marquise était plus jeune, mais qui aurait pu s'en douter en les regardant? Puis la belle Antonia devait au brusque départ de son amant le charme inavouable, la mystérieuse griffe du diable, cet attrait de la place chaude auquel tant d'hommes se laissent prendre. Le philosophe Laniboire, rapporteur des prix de vertu, le subissait violemment, ce mystérieux et vilain attrait; veuf, d'âge mûr, la joue violacée, les traits mélancoliques, il essayait de subjuguer la châtelaine par un déploiement de grâces viriles et sportiques qui lui valaient quelques mésaventures. Un jour, en bateau, voulant manier la godille à grand renflement de biceps, il tombait dans la Loire; une autre fois, qu'il caracolait à la portière du landau, sa bête le serrait si durement contre la roue, qu'on était obligé de le garder et cataplasmer à la chambre plusieurs jours. Mais c'est au salon qu'il faisait beau le voir «danser devant l'arche,» selon le mot de Danjou, ployer, dérouler son grand corps, appeler en combat singulier de dialectique le jeune critique, pessimiste farouche âgé de vingt-trois ans, que le vieux philosophe écrasait de son optimisme imperturbable. Il avait ses raisons pour trouver la vie bonne, et même excellente, le philosophe Laniboire, dont la femme était morte d'une angine gagnée au chevet de ses enfants, emportés tous les deux avec la mère; et toujours, dans son dithyrambe en faveur de l'existence, le bonhomme terminait l'exposé de ses doctrines par une sorte de démonstration au tableau, un geste adulateur vers le corsage en demi-peau de la duchesse: «Trouvez-donc la vie mauvaise devant ces épaules-là!»
Le jeune critique, lui, faisait sa cour d'une façon plus subtile, pas mal scélérate même. Grand admirateur du prince d'Athis, encore à l'âge ingénu qui traduit admiration par imitation, il copiait dès son entrée dans le monde les attitudes, la démarche, jusqu'aux airs de tête de Samy, son dos en voûte, son sourire vague et fermé de méprisants silences; maintenant, il accentuait cette ressemblance de détails de toilette, guettés, ramassés enfantinement, depuis la manière d'épingler la cravate dans l'évasement du col jusqu'au carrelé fauve d'un pantalon de coupe anglaise. Trop de cheveux, malheureusement, et pas un poil de barbe, d'où ses efforts perdus et l'absence de tout revenez-y troublant chez l'ancienne maîtresse du prince, aussi indifférente à son carrelage anglais qu'aux mourantes oeillades de Brétigny le fils ou aux pressions vigoureuses de Brétigny le père, quand il lui prenait le bras pour aller à table. Seulement cela entretenait autour d'elle cette atmosphère tiède, empressée et galante, à laquelle d'Athis l'avait longtemps habituée, jouant jusqu'à la courbature son personnage d'attentif; et l'orgueil de la femme sentait moins la déchéance de l'abandon.