L'Immortel Moeurs parisiennes

Chapter 11

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Le prince arrivait devant la barrière à mi-corps séparant l'allée de la prairie, et, soit méfiance de ses jambes flageolantes, soit qu'il trouvât l'exercice incorrect pour un homme aussi important, il hésitait, gêné surtout par ce grand diable d'artiste qu'il sentait derrière son dos. Il se résigna enfin au détour jusqu'à l'ouverture du barrage de bois. L'autre clignait ses petits yeux: «Va, va, mon bonhomme, tu as beau prendre le plus long, il va falloir y arriver devant la maison blanche; et qui sait si ce n'est pas là que te sera compté le juste salaire de tes gredineries?... car tout se paie, en définitive...» L'esprit contenté par ce soliloque, sans même poser la main sur la barrière, il la franchit d'un vigoureux coup de jarret tout à fait incorrect et vint rejoindre le groupe des témoins affairés au tirage au sort des places et des épées. Malgré le gourmé, la gravité des têtes, à les voir tous penchés vers le hasard des pièces, courant les ramasser, pile ou face, on eût dit de grands écoliers, en cour, ridés et grisonnants. Pendant la discussion d'un coup douteux, Védrine s'entendit appeler doucement par Astier en train de se dévêtir derrière la maisonnette et de vider ses poches, du plus parfait sang-froid: «Qu'est-ce qu'il bafouille, ce général?... Sa canne à portée de nos épées pour empêcher un malheur!... Je ne veux pas de ça, tu m'entends ... pas un duel de _bleus_, ici... nous sommes deux anciens, deux de la _classe_...» Il blaguait, mais serrait les dents, l'oeil féroce.

«Sérieux, alors? demanda Védrine le scrutant à fond.

--Tout ce qu'il y à de plus sérieux!

--C'est drôle que je m'en doutais.» Et le sculpteur vint faire sa déclaration au général, brigadier de cavalerie, fendu du talon jusqu'à ses oreilles faunesques qui joutaient de couleurs violentes avec celles de Freydet; du coup, elles devinrent subitement écarlates, à croire que le sang giclait. «Convenu, m'sieu!--Fait'ment, m'sieu!» Les paroles cinglaient en coups de cravache. Samy, que le docteur Aubouis aidait à relever la manchette de sa chemise, les entendait-il? Fut-ce l'apparition du souple, félin et vigoureux garçon qui s'avançait, le cou, les bras ronds et découverts, le regard impitoyable? Le fait est que, venu là pour le monde et sans l'ombre d'une préoccupation, en gentleman qui n'en est pas à sa première affaire et sait ce que valent deux bons témoins, toute sa figure changea brusquement, devint terreuse, montra sous sa barbe affaissée comme un décrochement de mâchoire, l'affreuse grimace de la peur. Néanmoins il se tenait et vint assez vaillamment en garde.

«Allez, messieurs.»

Oui, tout se paie. Il en eut l'intime sensation devant cette pointe implacable qui le cherchait, le tâtait à distance, semblait ne le ménager là ou là que pour le frapper plus sûrement. On voulait le tuer ... c'était sûr. Et tout en rompant, son grand bras maigre allongé, dans le fracas des coquilles, un remords lui venait pour la première fois de l'ignoble abandon de sa maîtresse, de celle qui l'avait tiré de la boue et remis au monde, le sentiment aussi que la juste colère de cette femme n'était pas étrangère au danger pressant, enveloppant, qui tout autour de lui semblait bouleverser l'atmosphère, faisait tourner et reculer dans un éclairage de rêve le ciel agrandi au-dessus de sa tête, les silhouettes effarées des témoins, des médecins, jusqu'aux gestes éperdus de deux garçons d'écurie chassant à coups de casquette les chevaux bondissants qui voulaient s'approcher et voir. Tout à coup, des voix violentes, brutales: «Assez!... assez!... Arrêtez donc...» Que s'est-il passé? le danger est loin, le ciel a repris son immobilité, les choses leur couleur et leur place. Mais à ses pieds, sur le sol fourragé, bouleversé, s'étale un large amas de sang qui noircit la terre jaune, et, dedans, Paul Astier abattu, son cou nu percé de part en part, saigné comme un porc. Dans le silence consterné de la catastrophe, la prairie continue au loin son grêle bruit d'insectes, et les chevaux qu'on ne surveille plus, groupés à quelque distance, allongent leurs naseaux curieusement vers ce corps immobile de vaincu.

Il avait pourtant bien le sens de l'épée, celui-là. Ses doigts, solidement incrustés sur la garde, faisaient flamboyer, planer et fondre à pic, siffler et s'allonger la lame; tandis que l'autre, en face de lui, n'agitait qu'un bègue et peureux tourne-broche. Comment cela s'est-il donc fait? Ils diront, et, ce soir, les journaux répéteront après eux, et, demain, tout Paris avec les journaux, que Paul Astier a glissé en se fendant, s'est enferré lui-même, tout cela très détaillé, très précis; mais, dans les circonstances de la vie, est-ce que la précision de nos paroles n'est pas toujours en raison inverse de nos certitudes? Même pour ceux qui regardaient, pour ceux qui se battaient, quelque chose de confus, de voilé, entourera toujours la minute décisive, celle où le destin est entré, en dehors de toute prévision, de toute logique, a porté le dernier coup, caché dans cette nuée obscure dont ne manque jamais de s'envelopper le dénouement des combats Homériques.

Porté dans un petit logement de palefrenier attenant à l'écurie, Paul Astier, en rouvrant les yeux après une longue syncope, vit d'abord, du lit de fer où il était couché, une lithographie du prince impérial à même la muraille, au-dessus de la commode chargée d'outils de chirurgie; et le sentiment rentrant en lui par la vue des objets extérieurs, ce pauvre visage mélancolique aux yeux pâles, délavé de l'humidité des murs, cette sombre destinée de jeunesse l'attristait d'un mauvais présage. Mais à cette âme d'ambition et de ruse, l'intrépidité ne manquait pas. Dressant péniblement sa tête, avec la gêne des tours de bandes qui la comprimaient, il demanda, la voix changée, affaiblie quoique toujours railleuse: Blessure, ou piqûre, docteur?» Gomès en train de rouler ses gazes phéniquées lui imposa silence d'un grand geste: «Piqûre, veinard que vous êtes... mais il s'en fallait de ça... Aubouis et moi nous avons cru la carotide ouverte...» Le jeune homme reprit un peu de couleur, ses yeux étincelèrent. C'est si bon de ne pas mourir! Tout de suite, l'ambition revenue, il voulut savoir le temps de la guérison, de la convalescence. «Trois semaines... un mois...» d'après le docteur, qui répondait négligemment, avec une nuance de dédain bien amusante, très vexé au fond, touché dans la peau de son client. Paul, les yeux au mur, combinait... D'Athis serait parti, Colette mariée, avant qu'il put seulement se lever... Allons, l'affaire était manquée, il fallait en trouver une autre!

La porte ouverte remplit le bouge d'un grand flot de lumière. Oh! la vie, le chaud soleil... Védrine rentrant avec Freydet s'approcha du lit, la main joyeusement tendue: «Tu nous as fait une belle peur!» Il aimait réellement sa petite fripouille, y tenait comme à un objet d'art. «Oui, bien peur...» disait le vicomte s'essuyant le front, l'air prodigieusement soulagé. Tout à l'heure, c'était son élection, ses espérances académiques qu'il avait vues par terre, dans tout ce sang. Jamais le père Astier n'aurait voulu faire campagne pour un homme mêlé à une telle catastrophe! Un brave coeur pourtant, ce Freydet, mais l'idée fixe de sa candidature l'aimantait comme une aiguille de boussole; secoué, remué dans tous les sens, il revenait toujours au pôle académique. Et tandis que le blessé souriait à ses amis, un peu penaud tout de même de se voir étendu sur le flanc, lui, le malin, le fort, Freydet ne cessait de s'extasier sur la correction des témoins avec qui l'on venait de s'entendre pour le procès-verbal, la correction du docteur Aubouis s'offrant à rester près de son confrère, la correction du prince parti dans la calèche et laissant à Paul Astier pour le reconduire chez lui sa voiture, très douce, à un cheval, qui pourrait venir jusqu'à la porte du petit logement. Oh! tout à fait correct.

«Est-il embêtant avec sa correction!» fit Védrine surprenant la grimace que Paul n'avait pu retenir.

«... une chose vraiment bien extraordinaire...» murmura le jeune homme, d'une voix vague qui songeait. Ainsi, ce serait lui et non pas l'autre, dont la pâle figure sanglante apparaîtrait à côté du médecin derrière la vitre du coupé revenant au pas. Ah! pour un coup raté... Il se dressa brusquement, malgré l'injonction du docteur, écrivit très vite sur une de ses cartes, d'un crayon mal guidé: «Le sort est aussi traître que les hommes. J'ai voulu vous venger... Je n'ai pas pu. Pardon...» signa, relut, réfléchit, relut encore, puis, l'enveloppe fermée, une horrible enveloppe à fleurs d'épicerie de campagne, trouvée dans la poussière de la commode, il mit dessus: «Duchesse Padovani,» et pria Freydet de la porter lui-même le plus tôt possible.

«Ce sera fait dans une heure, mon cher Paul.»

Il dit «merci... à revoir...» de la main, s'allongea, ferma les yeux, resta muet et sans bouger jusqu'au départ, écoutant autour de lui, dans la prairie ensoleillée, l'immense et grêle rumeur d'insectes qui lui semblait être le battement de la fièvre commençante, pendant que sous ses cils baissés il suivait l'entortillement de sa nouvelle intrigue, si différente de la dernière, et miraculeusement improvisée, sur le terrain, en pleine déroute.

Était-ce bien une improvisation? L'ambitieux garçon pouvait s'y tromper; car le mobile de nos actes nous échappe souvent, perdu, caché dans tout ce qui s'agite en nous aux heures de crise, ainsi que disparaît dans la foule le meneur qui l'a mise en branle. Un être, c'est une foule. Multiple, compliqué comme elle, il en a les élans confus, désordonnés; mais le meneur est là, derrière; et si emportés, si spontanés qu'ils paraissent, nos mouvements, comme ceux de la rue, ont toujours été préparés. Depuis le soir où Lavaux, sur la terrasse de l'hôtel Padovani, signalait la duchesse au jeune garde-noble, cette pensée était venue à Paul Astier que, si Mme de Rosen lui manquait, il lui resterait la belle Antonia. Il y songeait aussi l'avant-veille, aux Français, en apercevant le comte Adriani dans la loge de la duchesse, mais vaguement encore, parce que son effort était ailleurs et qu'il croyait à la possibilité de vaincre. La partie définitivement perdue, sa première idée en se reprenant à la vie fut: la duchesse! Ainsi, presque à son insu, cette résolution improvisée était la mise au jour d'une lente et sourde germination: «J'ai voulu vous venger, je n'ai pas pu...» Certainement, bonne, violente et vindicative comme il la connaissait, celle que ses Corses appelaient Mari' Anto, serait à son chevet le lendemain matin. A lui de s'arranger pour qu'elle ne le quittât plus.

* * * * *

En revenant tous deux dans le landau, qui avait pris les devants sur le coupé de Samy obligé de marcher lentement à cause du blessé, Védrine et Freydet philosophaient devant les coussins vides où reposaient les épées du duel dans leur fourreau de serge. «Elles font moins de train qu'en allant, ces fichues bêtes...» dit Védrine poussant les colichemardes du bout du pied. Freydet réfléchit tout haut: «C'est vrai qu'on s'est battu avec les siennes...» et reprenant sa tête importante et très correcte de témoin: «Nous avions tout gagné, le terrain, les épées... En plus, un tireur de premier ordre... Comme il dit, c'est une chose bien extraordinaire...»

Ils cessèrent de causer un moment, distraits par la richesse du fleuve qu'allumait le couchant, en nappes d'or vert et de pourpre. Le pont traversé, les chevaux s'engagèrent au grand trot dans la rue de Boulogne. «En somme, oui... reprit Védrine comme si leur causerie n'avait pas été coupée d'un long silence... sous des semblants de réussite le garçon est un déveinard. Voilà plusieurs fois que je le vois aux prises avec la vie, dans de ces circonstances qui sont des pierres de touche pour juger la destinée d'un homme, qui lui font suer tout ce qu'il a de chance sous la peau. Eh bien! il a beau ruser, combiner, penser à tout, faire sa palette d'une façon merveilleuse, au dernier moment quelque chose craque, et, sans le démolir tout à fait, l'empêche d'arriver à ce qu'il veut... Pourquoi?... Simplement, peut-être, parce qu'il a le nez de travers... Je t'assure, ces déviations-là sont presque toujours des symptômes d'un esprit faux, d'une direction pas très droite. Le mauvais coup de barre, quoi!»

Ils s'amusaient de cette idée; puis continuant à causer chance et malchance, Védrine racontait un fait singulier arrivé presque sous ses yeux pendant un séjour en Corse, chez les Padovani. C'était à Barbicaglia, au bord de la mer, juste en face le phare des Sanguinaires. Il y avait dans ce phare un vieux gardien, bon serviteur, à la veille de sa retraite. Une nuit, pendant qu'il était de quart, le vieux s'endort, sommeille cinq minutes, pas une de plus, arrêtant de sa jambe allongée le mouvement de la lanterne à feu tournant, qui devait changer de couleur à chaque minute. Or, à cet instant de la même nuit, l'inspecteur général faisant, sur un aviso de l'État, sa tournée annuelle, se trouve en face des Sanguinaires, s'étonne d'y voir une lumière fixe, fait stoper, surveille, constate, et le lendemain la chaloupe des ponts et chaussées amène un gardien de rechange dans l'île avec la notification de l'immédiate mise à pied du pauvre vieux. «Je crois, disait Védrine, que c'est un rare exemple de contre-veine, la conjonction dans la nuit, dans le temps et l'espace, de ce regard d'inspection et de ce court sommeil de veilleur.» Son grand geste calme montrait au-dessus de la place de la Concorde où leur voiture arrivait, un large morceau de ciel d'un vert sombre, piqué çà et là de naissantes étoiles, visibles au fond du beau jour qui mourait.

Quelques instants après le landau entrait dans la rue de Poitiers, très courte, assombrie déjà, s'arrêtait devant le haut portail écussonné de l'hôtel Padovani, toutes ses persiennes fermées, un ramage d'oiseaux dans les arbres du jardin. La duchesse était partie, en villégiature à Mousseaux pour la saison. Freydet hésitait, sa grande enveloppe à la main. Préparé à voir la belle Antonia, à faire un émouvant récit du duel, peut-être à glisser un mot de sa prochaine candidature, maintenant il ne savait plus s'il devait poser la lettre, ou s'il la porterait lui-même, dans trois ou quatre jours, quand il rentrerait à Clos-Jallanges. Finalement, il se décida à la laisser, et, remontant en voiture:

«Pauvre garçon!... Il m'avait tant dit que c'était pressé!

--Sans doute, fit Védrine pendant que le landau les emportait, par les quais qui se pointillaient de symétriques feux jaunes, vers leur rendez-vous de procès-verbal... Sans doute... Je ne sais pas ce que contient cette lettre, mais pour qu'il se soit donné la peine de l'écrire à ce moment-là... ce doit être quelque chose de très fort, de très subtil, un merveilleux tour d'adresse... Seulement, voilà... très pressé... et la duchesse est partie.»

Et tortillant gravement le bout de son nez entre deux doigts: «C'est ça, vois-tu.»

XI

Le coup d'épée dont leur fils avait failli mourir fut un dérivatif aux dissensions intimes des Astier. Secoué jusqu'au fond de ses entrailles paternelles, Léonard s'attendrit, pardonna; et comme, pendant trois semaines, Mme Astier, installée garde-malade près de Paul, ne vint plus rue de Beaune qu'en courant, pour prendre du linge, changer de robe, on évita le danger des allusions, des reproches couverts et détournés dont s'avivent, même après le pardon et la paix faite, les querelles de la vie à deux. Puis, l'enfant rétabli, parti pour Mousseaux où l'appelait une pressante invitation de la duchesse, ce qui acheva de réconcilier le parfait ménage académique, de le rendre du moins à sa température égale de «couche froide», ce fut son installation à l'Institut, dans l'appartement et l'emploi de feu Loisillon, dont la veuve, nommée directrice de l'école d'Écouen, avait par un prompt départ permis au nouveau Perpétuel d'emménager, presque au lendemain de son élection.

L'installation ne fut pas longue dans ce logement depuis si longtemps envié, guetté, surveillé, espéré, connu dans ses moindres détours et tous ses avantages locatifs. A voir la précision avec laquelle les meubles de la rue de Beaune prenaient leurs places, on eût dit un mobilier rentrant de la campagne et se posant, s'incrustant de lui-même aux endroits habituels, aux rainures par lui marquées sur le sol ou dans les panneaux. Nul embellissement. A peine un nettoyage à la chambre où Loisillon était mort, du papier neuf à l'ancien salon de Villemain, dont Léonard fit son cabinet de travail, afin d'avoir le silence et la lumière de la cour, et, sous la main, une petite annexe très haute, très claire, pour ses autographes déménagés en trois voyages de fiacre avec l'aide de Fage, le relieur.

C'était, chaque matin, une délectation nouvelle, ces «archives» presque aussi commodes que celles des Affaires étrangères, où il entrait sans se courber, sans grimper l'échelle de son chenil de la rue de Beaune, auquel il ne pensait plus qu'avec colère et dégoût, par ce sentiment naturel à l'homme de haïr les endroits où il a souffert, d'une rancune qui dure et ne pardonne jamais. On se réconcilie avec les êtres, sujets à changer, à présenter différents aspects, non avec les choses et leur immuabilité de pierre. Dans la joie de l'emménagement, Astier-Réhu pouvait oublier ses colères, les torts de sa femme, jusqu'à ses griefs contre Teyssèdre, autorisé à venir, le mercredi matin, comme autrefois; mais rien que de songer à la cage en soupente où on le reléguait naguère un jour par semaine, l'historien faisait grincer sa mâchoire avançante, redevenait Crocodilus.

Et conçoit-on ce Teyssèdre, que l'honneur de frotter à l'Institut, au palais Mazarin, laissait aussi froid, aussi peu impressionné, et qui continuait à bousculer la table, les papiers, les rapports innombrables du secrétaire perpétuel, avec sa même tranquille arrogance de citoyen de Riom en face d'un vulgaire «Chauvagnat.» Astier-Réhu, gêné sans l'avouer par cet écrasant dédain, essayait parfois de faire comprendre à cette brute la majesté de l'endroit où fonctionnait son pain de cire. «Teyssèdre, lui disait-il un jour, c'est ici l'ancien salon du grand Villemain... Je vous le recommande...» et en même temps, pour apaiser le fier Arverne, il signifiait lâchement à Corentine: «Donnez un verre de vin à ce brave homme...» Corentine stupéfaite apportait le verre que le frotteur but d'une goulée, appuyé sur son bâton, les yeux dilatés de joie; puis il s'essuya la bouche d'un revers de manche, et posant le verre vide où sa lèvre gourmande était marquée: «Voyez-vous, Meuchieu Achtier, un verre de vin frais, y a rien de bon que cha dans la vie...» Sa voix vibrait d'un tel accent de vérité, ses papilles d'un tel épanouissement de bien-être que le secrétaire perpétuel rentra dans ses «archives» en claquant la porte d'un mouvement d'humeur. Car, enfin, ce n'était pas la peine d'avoir tant trimé, parti de si bas pour arriver si haut, au summum de la gloire littéraire, historien de la maison d'Orléans, clef de voûte de l'Académie française, puisque rien qu'un verre de vin frais pouvait donner à un rustre l'équivalent bonheur de tout cela. Mais, un instant après, entendant le frotteur ricaner à Corentine «qu'il ch'en foutait un peu, de l'anchien chalon de Villemain,» Léonard Astier haussa les épaules, et sa velléité d'envie tomba devant tant d'ignorance, fit place à une profonde et bénigne pitié.

Pour Mme Astier, grandie, élevée à l'Institut, retrouvant des souvenirs d'enfance à chaque pavé de la cour, sur chaque marche du vénérable et poudreux escalier B, il lui semblait qu'après une absence, elle était enfin rentrée chez elle; et combien elle savourait mieux que son mari les avantages matériels de la situation, plus de loyer à payer, ni d'éclairage, ni de chauffage, une grande économie pour les réceptions de l'hiver, sans compter les appointements augmentés, les hautes relations, les influences précieuses, surtout pour son Paul et la chasse aux commandes! Quand Mme Loisillon vantait autrefois les charmes de son logement à l'Institut, elle ne manquait jamais d'ajouter avec emphase: «J'y ai reçu jusqu'à des souveraines.--Oui, dans le petit endroit...» ripostait acidement la bonne Adélaïde dressant son long cou. En effet, les jours de grandes séances, longues et fatigantes, il n'était pas rare qu'à la sortie quelque haute dame, princesse royale en tournée, mondaine influente aux ministères, montât faire à la femme du secrétaire perpétuel une courte visite intéressée. C'est à des hospitalités de ce genre que Mme Loisillon devait son poste actuel de directrice, et Mme Astier ne serait certainement pas plus maladroite qu'elle à tirer parti du «petit endroit.» Une seule chose gênait son triomphe du moment: sa brouille personnelle avec la duchesse, qui l'empêchait de rejoindre Paul à Mousseaux. Mais une invitation arrivait à point de Clos-Jallanges pour la rapprocher de son fils par le voisinage des deux châteaux, et elle espérait peu à peu rentrer en grâce auprès de la belle Antonia, pour qui elle se sentait redevenir toute tendre en la voyant si bonne avec son Paul.

Léonard, retenu à Paris par son service, la besogne de Loisillon de plusieurs mois en retard, laissa partir sa femme, promettant d'aller passer quelques jours auprès de leurs amis, bien décidé, en réalité, à ne pas s'éloigner de son cher Institut. On y était si bien, si au calme! Deux séances par semaine pour lesquelles il n'avait que la cour à traverser, séances d'été, intimes, familières, à cinq, six «jetonniers» somnolant sous le chaud vitrage. Le reste de la semaine, liberté absolue. Le laborieux vieillard en profitait pour corriger les épreuves de son _Galilée_ enfin terminé, prêt à paraître à l'entrée de la saison. Il sarclait, émondait, veillait A CE QU'IL N'Y EN EÛT PAS. A CE QU'IL N'Y EN EÛT PAS DU TOUT, préparait encore une seconde édition de sa _Maison d'Orléans_, enrichie de nouvelles pièces inédites qui en doublaient la valeur. Le monde se fait vieux; l'histoire,--cette mémoire de l'humanité, soumise comme telle à toutes les maladies, lacunes, affaiblissements de la mémoire,--doit plus que jamais s'appuyer de textes, de pièces originales, se rafraîchir, remonter aux sources sous peine d'erreur ou de radotage. Aussi quelle fierté pour Astier-Réhu, quelle douceur, en ces brûlantes journées d'août, de relire sur les bonnes pages cette documentation si sûre, si originale, avant de les retourner à l'éditeur Petit-Séquard, avec l'en-tête où figurait pour la première fois au-dessous de son nom: «Secrétaire perpétuel de l'Académie française.» Un titre auquel ses yeux n'étaient pas encore faits et qui l'éblouissait chaque fois, comme la cour toute blanche de soleil devant ses fenêtres, l'immense seconde cour de l'Institut, recueillie, majestueuse, à peine traversée de quelques cris de moineaux et d'hirondelles, solennisée par un buste en bronze de Minerve, et ses dix bornes alignées contre le mur du fond que dominait la gigantesque cheminée d'appel de la Monnaie toute voisine.