L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 9

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_Je suis le Dieu tout-puissant: marchez en ma présence, et soyez parfait_[177]. Ainsi parlait le Seigneur au Père des croyants, et ce commandement s'adresse avec encore plus de force aux chrétiens, qui ont contemplé, dans le Fils de l'Homme, le modèle de toute perfection. Aussi leur est-il dit: _Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait_[178]. Étonnant précepte qui, relevant notre incompréhensible bassesse, nous apprend ce qu'est l'homme racheté, ce qu'est le chrétien aux yeux de Dieu. Mais comment, faibles créatures, courbées sous le poids de la chair, approcherons-nous de cette perfection souveraine, à laquelle il nous est ordonné de tendre sans cesse? Écoutez Jésus-Christ: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[179]. Il est la voie qui conduit à Dieu, la vérité qui est Dieu même; il est la vie promise à ceux qui _marchent dans la vérité_[180], _qui font la vérité_[181], selon le mot profond de l'Apôtre. Donc, tout en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Unies aux siennes, nos pensées, nos affections, nos oeuvres se divinisent: et comme la perfection du Fils est la perfection même du Père, par notre union avec le Fils, qui commence sur la terre et se consommera dans le ciel, nous devenons parfaits comme le Père est parfait. Ainsi s'accomplit la prière du Christ: _Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous sommes un! Sanctifiez-les dans la vérité; je me sanctifie pour eux moi-même, afin qu'ils soient sanctifiés dans la vérité_[182]. Mais cette grande union, qui nous élève jusqu'à participer aux mérites infinis du Rédempteur, ne s'effectue, ne l'oublions pas, qu'en proportion du sacrifice que nous faisons de nous-mêmes. Notre humilité en est la mesure: elle est le fruit du renoncement propre, du détachement, de l'abaissement qui nous anéantit devant Dieu. Là où l'amour corrompu de soi, là où la nature vit encore, l'union avec Jésus-Christ n'est pas complète. Il faut mourir à soi-même, à ses désirs, à ses goûts, à sa volonté, à sa raison aveugle, pour être _un avec le Fils_, comme il est _un avec son Père_. Pour être _sanctifié dans la vérité_[183]. Heureuse mort, qui nous met en possession de la véritable vie, de Dieu même et de sa sainteté, de sa vérité éternelle!

[177] Gen., XVII, 1.

[178] Matth., V, 48.

[179] Joann., XIV, 6.

[180] III. Joann., 4.

[181] Ephes., IV, 15.

[182] Joann., XVII, 11, 17, 19.

[183] II. Cor., I, 3.

CHAPITRE V.

Des merveilleux effets de l'amour divin.

1. LE F. Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.

_Ô Père des miséricordes, et Dieu de toute consolation_[184], je vous rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien cependant quelquefois me consoler!

[184] _Ibid._

Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.

Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.

2. Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.

3. C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer.

L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de terrestre.

L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.

4. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête.

Il donne tout pour posséder tout; et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens, jusqu'à celui qui donne.

L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.

Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.

Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point.

5. L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point.

Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent; mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le Ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles.

Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.

L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri: Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.

6. Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon coeur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans l'amour.

Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la vivacité de ses transports.

Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire; que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie et d'amour.

Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour vous, et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que l'ordonne la loi de l'amour, que nous découvrons dans votre lumière.

7. L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais: car dès qu'on commence à se rechercher soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.

L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté; il ne s'occupe point de choses vaines; il est sobre, chaste, ferme, tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens.

L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'espérer en lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne vit point sans douleur dans l'amour.

8. Qui n'est pas prêt à tout souffrir et à s'abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le détache de lui.

RÉFLEXION.

_Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui_[185]. Mais l'amour a ses temps d'épreuve, comme ses temps de jouissance; et cette vie tout entière ne doit être qu'un continuel exercice d'amour, ou la consommation d'un grand sacrifice, dont une vie éternelle ou un amour immuable sera le prix. Tous les caractères de la charité, détaillés par saint Paul[186], nous rappellent l'idée de sacrifice; et l'amour infini lui-même n'a pu se manifester pleinement à nous que par un sacrifice infini. _Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son fils unique_[187]; et notre amour pour Dieu ne peut non plus se manifester que par un sacrifice, non pas égal, il est impossible, mais semblable, par le don de tout notre être ou une parfaite obéissance de notre esprit, de notre coeur et de nos sens, à la volonté de celui qui nous _a tant aimés_. C'est alors que s'accomplit cette union ineffable que Jésus-Christ, à sa dernière heure, conjurait son père d'opérer entre lui et la créature _rachetée_[188]. Pendant que la nature vit encore en nous, quelque chose nous sépare de Dieu et de Jésus; et _l'amour de Jésus nous presse_[189] d'achever le sacrifice, et de prononcer cette parole dernière, que le monde ne comprend pas, mais qui réjouit le Ciel: _Tout est consommé_[190].

[185] I. Joann., IV, 16.

[186] I. Cor., XIII.

[187] Joan., III, 16.

[188] _Ibid._, XVII, 21, 23.

[189] II. Cor., V, 14.

[190] Joann., XIX, 30.

CHAPITRE VI.

De l'épreuve du véritable amour.

1. J.-C. Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez éclairé.

LE F. Pourquoi, Seigneur?

J.-C. Parce qu'à la moindre contrariété vous laissez là l'oeuvre commencée, et que vous recherchez trop avidement les consolations.

Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme dans le bon succès, son coeur est également à moi.

2. Celui dont l'amour est éclairé, considère moins le don de celui qui aime, que l'amour de celui qui donne.

L'affection le touche plus que le bienfait, et il préfère son bien-aimé à tout ce qu'il reçoit de lui.

Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons, mais en moi par-dessus tous mes dons.

Ne croyez pas tout perdu cependant, s'il vous arrive de sentir, pour moi ou pour mes Saints, moins d'amour que vous ne voudriez.

Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois, est l'effet de la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est venu.

Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque d'une solide vertu.

3. Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu'ils soient, qui obsèdent votre imagination.

Conservez une résolution ferme, et une intention droite devant Dieu.

Ce n'est point une illusion, si quelquefois vous êtes soudain ravi en extase, et qu'aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui occupent d'ordinaire votre coeur.

Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous déplaisent et que vous y résistez, c'est un mérite et non pas une chute.

4. Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'étouffer vos bons désirs, et de vous éloigner de tout pieux exercice; du culte des Saints, de la méditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos péchés, de l'attention à veiller sur votre coeur, et du ferme propos d'avancer dans la vertu.

Il vous suggère mille pensées mauvaises, pour vous causer du trouble et de l'ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures saintes.

Une humble confession lui déplaît, et s'il pouvait, il vous éloignerait tout à fait de la communion.

Ne le croyez point, et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il vous tende souvent des piéges pour vous surprendre.

Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous inspire. Dites-lui:

Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement pervers pour me tenir un pareil langage.

Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi aucune part: mais Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu demeureras confondu.

J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à ce que tu me proposes.

_Tais-toi donc, ne me parle plus_[191]; je ne t'écouterai pas davantage, quoi que tu fasses pour m'inquiéter. _Le Seigneur est ma lumière et mon salut: qui craindrai-je_[192]?

[191] Marc., IV, 39.

[192] Ps. XXVI, 1.

_Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne craindrait pas_[193]. _Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur_[194].

[193] _Ibid._, 3.

[194] Ps. XVIII, 15.

5. Combattez comme un généreux soldat; et si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage plus grand, dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.

C'est ainsi que plusieurs s'égarent, et tombent dans un aveuglement presque incurable.

Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes, vous soit une leçon continuelle de vigilance et d'humilité.

RÉFLEXION.

_Tous ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est au ciel, celui-là entrera dans le royaume des cieux_[195]: c'est par les oeuvres que se connaît le véritable amour. Toujours prompt à obéir, jamais il ne se relâche, il ne se décourage jamais. Dans l'amertume et dans la joie, dans la consolation et dans la souffrance, il loue, il bénit également celui _qui frappe et qui guérit_[196], selon ses divins conseils, impénétrables à la créature. La tentation vient-elle l'éprouver, il combat, il résiste avec paix, parce qu'il ne compte point sur ses propres forces, et n'attend la victoire que du secours d'en haut. S'il succombe quelquefois, il se relève aussitôt sans trouble, humilié, mais non abattu. Son repentir, quoique profond, est calme, parce qu'il est exempt de l'irritation de l'orgueil. Ses fautes l'affligent, et ne l'étonnent point. Il connaît sa fragilité, et il en gémit, plein de confiance en la grâce qui le soutiendra, s'il lui est fidèle. Détaché de la terre et de ses vanités qu'on appelle des biens, que veut-il? ce que Dieu veut: il n'a point d'autre volonté, ni d'autre désir. Quand le bien-aimé se retire et se dérobe à ses transports, loin de murmurer, et loin de se plaindre, il s'avoue indigne de le posséder, et la privation, qui le purifie, enflamme encore son ardeur. Ô Jésus, qu'elles sont merveilleuses les voies par où vous conduisez les âmes qui vous aiment, _qui ont soif de vous_[197]! Tantôt vous les inondez de votre joie, tantôt vous les délaissez dans les larmes: maintenant vous les prévenez, et puis elles semblent vous appeler en vain, comme l'épouse du divin cantique. Épreuves de tendresse et de miséricordes! Ainsi épurées, ces âmes élues peu à peu se dégagent de leurs liens; elles s'élancent vers vous, et un dernier effort d'amour les porte au pied du trône où vous vous montrez sans voile. Alors la jouissance, alors l'allégresse et l'éternel rassasiement: _Satiabor cùm apparuerit_[198]!

[195] Matth., VII, 21.

[196] Deuter., XXXII, 39.

[197] Ps. XLI, 3.

[198] _Ibid._, XVI, 15.

CHAPITRE VII.

Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.

1. J.-C. Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce cachée, de ne vous en point élever, d'en parler peu, et de ne pas vous exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même, et de craindre une faveur dont vous étiez indigne.

Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se changer en on sentiment contraire.

Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et misérable sans la grâce.

Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation, avec humilité, avec abnégation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne aucune de ses pratiques accoutumées.

Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez, selon vos lumières; et ne vous négligez pas entièrement vous-même, à cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre âme.

2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt dans l'impatience ou le découragement.

Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[199]. C'est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut, et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.

[199] Jer., X, 23.

Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur coeur que le jugement de la raison.

Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.

Ils avaient placé leur demeure dans le Ciel, et tout à coup on les a vus pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le dénûment ils apprissent à ne plus tenter de s'élever sur leurs propres ailes, mais à se réfugier sous les miennes.

Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se laissent conduire par des personnes prudentes.

3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à l'expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois ils s'obstinent dans leur propre sens.

Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement conduire par les autres.

Il vaut mieux être humble avec un esprit et des lumières bornées, que de posséder des trésors de science, et de se complaire en soi-même.

Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous enorgueillir.

Celui-là manque de prudence, qui se livre tout entier à la joie, oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur, qui appréhende de perdre la grâce reçue.

C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement excessif, au temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.

4. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent, pendant la guerre, le plus timide et le plus lâche.

Si, ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne tomberiez pas si vite dans le péril et dans le péché.

C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on sera dans la privation de la lumière.

Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir, et que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire, et pour exciter votre vigilance.

Souvent une telle épreuve vous est plus utile, que si tout vous succédait constamment selon vos désirs.

Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;

Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et humilié par eux, que d'en être honoré.

RÉFLEXION.

Reconnaître sa misère et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans réserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obéissant amour: voilà toute la vie spirituelle, dont l'humilité est le premier fondement. Celui qui se dit au fond de son âme: je ne suis rien que la faiblesse et l'indigence même, ne cherche pas d'appui en soi, et met en Jésus sa seule espérance. Il suit avec simplicité les mouvements de la grâce, ne s'élève point dans la ferveur, ne s'abat point dans la sécheresse; toujours satisfait, pourvu que la volonté divine s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le voile de ce qu'il y a de plus saint, ne les séduit pas par le vain désir d'un état eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appelé. Fidèle et tranquille dans sa voie, il dit à Dieu: _Donnez-moi la sagesse qui assiste près de votre trône, et ne me rejetez pas du nombre de vos enfants; car je suis votre serviteur et le fils de votre servante, un homme infirme, de peu de durée, et qui n'a point l'intelligence de votre jugement et de vos lois_[200]. Qu'il aille en paix celui dont le coeur prie ainsi, désire ainsi: Dieu le regarde avec complaisance, et sa bénédiction reposera sur lui.

[200] Sapient., IX, 4, 5.

CHAPITRE VIII.

Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.

1. LE F. _Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière_[201]. Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi; et mes iniquités rendent un témoignage vrai, et que je ne puis contredire.

[201] Gen., XVIII, 27.

Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, si je me dépouille de toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été formé, votre grâce s'approchera de moi, et votre lumière sera près de mon coeur; alors tout sentiment d'estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi, disparaîtra pour jamais dans l'abîme de mon néant.

Là, vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: _car je ne suis rien, et je ne le savais pas_[202].

[202] Ps. LXXII, 22.

Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? rien qu'infirmité; mais, dès que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort, et je suis rempli d'une joie nouvelle.

Et certes, cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi tout d'un coup, et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.

2. C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes nécessités, qui me préserve des plus grands périls, et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables.

Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé, et je me suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon néant.

Ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, et plus que je n'oserais espérer ou demander.

3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats, et à ceux qui se sont le plus éloignés de vous.

Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.

RÉFLEXION.