L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
Part 5
Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même, et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.
Vous pouvez faire beaucoup de bien, tandis que vous êtes en santé: mais, malade, je ne sais ce que vous pourrez.
Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de fréquents pèlerinages.
5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans l'avenir, car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.
Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que d'espérer dans le secours des autres.
Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans l'avenir?
Maintenant le temps est d'un grand prix. _Voici maintenant le temps propice, voici le jour du salut_[82].
[82] II. Cor., VI, 2.
Mais, ô douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à mériter de vivre éternellement.
6. Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.
Ah! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer, si vous étiez à présent toujours en crainte et en défiance de la mort!
Étudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre.
Apprenez maintenant à mourir au monde, afin de commencer alors à vivre avec Jésus-Christ.
Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à Jésus-Christ.
Châtiez maintenant votre corps par la pénitence, afin que vous puissiez alors avoir une solide confiance.
7. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un seul jour d'assuré?
Combien ont été trompés et arrachés subitement de leurs corps!
Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée, celui-ci s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant, l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main des voleurs.
Et ainsi la fin de tous est la mort, et _la vie des hommes passe comme l'ombre_[83].
[83] Job, XIV, 10. Ps. CXLIII, 4.
8. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous?
Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.
Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.
Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.
_Faites-vous maintenant des amis_, en honorant les Saints et en imitant leurs oeuvres, _afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels_[84].
[84] Luc., XVI, 9.
9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont rien.
Conservez voire coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que _vous n'avez point ici-bas de demeure permanente_[85].
[85] Heb., XIII, 14.
Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel, afin que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.
RÉFLEXION.
Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints: voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu peut-être, et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années, que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de sa famille? aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien! maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en amasser de nouveaux: du reste nul souvenir du mort. Quelque chose de lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus-Christ: où est-elle? à l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible, terrible alternative! Et à présent, plongez-vous dans les soins de la terre, différez votre conversion: dites encore, il sera temps demain. Insensé! ce temps, dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera l'éternité!
CHAPITRE XXIV.
Du jugement et des peines des pécheurs.
1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout devant le Juge sévère, à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne reçoit point d'excuses; mais qui jugera selon la justice.
Pécheur misérable et insensé! que répondrez-vous à Dieu qui sait tous vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité?
Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant?
Maintenant votre travail produit son fruit; vos larmes sont agréées, vos gémissements écoutés; votre douleur satisfait à Dieu, et purifie votre âme.
2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et leur pardonne du fond du coeur; qui, s'il a peiné les autres, est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.
Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre à les expier en l'autre vie.
Oh! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous avons pour notre chair!
3. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés?
Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible, et plus vous amassez pour le feu éternel.
L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.
Là, les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes.
Là, les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.
4. Chaque vice aura son tourment propre.
Là, les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable indigence.
Là, une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure pénitence.
Ici, quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là, nul repos, nulle consolation pour les damnés.
Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.
_Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront opprimés et méprisés_[86].
[86] Sap., V, 1.
Alors se lèvera, pour juger, celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements des hommes.
Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante environnera le superbe.
5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable pour Jésus-Christ.
Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, _et toute iniquité sera muette_[87].
[87] Ps. CVI, 42.
Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de douleur.
Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les délices.
Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur éclat.
Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.
Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence du siècle.
6. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience, que dans une docte philosophie.
Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance, que tous les trésors de la terre.
Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation, que celui d'un repas splendide.
Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que des longs entretiens.
Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.
Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.
Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances, afin d'être alors délivré de souffrances plus grandes.
Éprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.
Si vous ne pouvez maintenant souffrir si peu de chose, comment supporterez-vous les tourments éternels?
Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors des tortures de l'enfer!
Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir; vous ne pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.
7. Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant?
Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.
Car celui qui aime Dieu de tout son coeur, ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.
Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le jugement.
Cependant si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la crainte vous retienne.
Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le bien: mais il tombera bientôt dans les piéges du démon.
RÉFLEXION.
_Dieu est patient_, dit saint Augustin, _parce qu'il est éternel_. Mais, après les jours de patience, viendra le jour de la justice; jour d'effroi, jour inévitable; où toute chair comparaîtra devant le Roi de l'éternité, pour rendre compte de ses oeuvres et de ses pensées mêmes. Transportez-vous en esprit à ce moment formidable: voilà que la poussière des tombeaux s'émeut, et de toutes parts la foule des morts accourt aux pieds du souverain juge. Là, tous les secrets sont dévoilés, la conscience n'a plus de ténèbres, et chacun attend en silence le sort qui lui est destiné pour toujours. Les deux cités se séparent; la grande sentence est prononcée; elle ouvre le paradis aux justes, et tombe sur les pécheurs avec tout le poids d'une éternelle réprobation. Environné des anges fidèles et de la troupe resplendissante des élus, Jésus-Christ remonte dans sa gloire: Satan saisit sa proie et l'entraîne dans l'abîme: tout est consommé à jamais; il ne reste plus que les joies du ciel, et le désespoir de l'enfer. Pendant que vous êtes encore sur la terre, le choix entre ces demeures vous est laissé: choisissez donc, mais n'oubliez pas qu'il n'y a point de repentir de l'autre côté de la tombe.
CHAPITRE XXV.
Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie.
1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu, et faites-vous souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle?
N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu, et devenir un homme spirituel?
Embrasez-vous donc du désir d'avancer, parce que vous recevrez bientôt la récompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.
Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos: que dis-je? une joie éternelle!
Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses.
Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde, de peur de tomber dans le relâchement ou dans la présomption.
2. Un nomme qui flottait souvent, plein d'anxiétés, entre la crainte et l'espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église, et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en lui-même: Oh! si je savais que je dusse persévérer! Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la paix.
Consolé à l'instant même, et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu, et ses agitations cessèrent.
Il ne voulut plus rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu, et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d'achever tout ce qui est bien.
3. _Espérez en Dieu,_ dit le Prophète, _et faites le bien: habitez en paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses_[88],
[88] Ps. XXXVI, 3.
Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.
Eu effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec le plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leurs penchants.
Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâces, qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.
4. Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à eux-mêmes.
Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.
Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin.
Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous déplaisent le plus dans les autres.
5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples, ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter.
Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger promptement.
Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.
Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles observateurs de la règle!
Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre, et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés!
Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son coeur à des choses dont on n'est point chargé!
6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours présent.
Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez, depuis si longtemps, entré dans la voie de Dieu.
Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement, et avec piété, la vie très-sainte et la Passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire: et il n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.
Ah! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt suffisamment instruits!
7. Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande, et s'y soumet sans peine.
Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation, et ne trouve de tous côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures, et qu'il lui est interdit d'en chercher au dehors.
Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.
Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans l'angoisse: car toujours quelque chose lui déplaira.
8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite discipline?
Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très-pauvrement et grossièrement vêtus; ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.
Considérez les Chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.
Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un saint exercice, lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.
9. Oh! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu! si jamais vous n'aviez besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices spirituels! vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.
Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités, et que nous n'eussions à songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas! si rarement!
10. Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoi qu'il arrive, toujours satisfait.
Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité, et aucun revers ne le contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui, au contraire, tout vit, et à qui tout obéit sans délai.
11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche, et que le temps perdu ne revient point.
Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.
Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.
Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix, et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu, et de l'amour de la vertu.
L'homme fervent et zélé est prêt à tout.
Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions, que de supporter les fatigues du corps.
_Celui qui n'évite pas les petites fautes, tombera peu à peu dans les grandes_[89].
[89] Eccli., XIX, 1.
Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.
Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoi qu'il en soit des autres, ne vous négligez pas vous-même.
Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez de violence.
RÉFLEXION.
Êtes-vous sincèrement résolu à vous sauver? en avez-vous la volonté ferme? Alors préparez-vous au travail, au combat; car le salut est à ce prix: _La voie qui conduit à la perte est large_: mais qu'étroite, dit l'Évangile, _est celle qui conduit à la vie_[90]! Sans doute l'onction de la grâce adoucit, pour le fidèle, ce travail, ce combat; au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix céleste que le pécheur ne connaît point. Cependant il a besoin de continuels efforts pour triompher de lui-même, pour vaincre ses désirs, ses passions, et le monde, _et le prince de ce monde_[91]. Qui a fait les saints, sinon cette lutte courageuse et persévérante? _Les uns ont été tourmentés, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries, les fouets, les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés, sciés, éprouvés_ en toute manière; _ils sont morts par le tranchant du glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, oppressés par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont erré dans les déserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les cavernes de la terre; eux dont le monde n'était pas digne. Enveloppés donc d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui nous appesantit, et du péché qui nous environne, et courons par la patience au combat qui nous est proposé; les regards fixés sur Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui était préparée, a souffert la croix, en méprisant l'ignominie; et maintenant il est assis à la droite du trône de Dieu_[92].
[90] Matth., VII, 13, 14.
[91] Joann., XIV, 30.
[92] Heb., XI, 35-38; XII, 1, 2.
FIN DU PREMIER LIVRE.
L'IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST.
LIVRE DEUXIÈME.
INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
CHAPITRE PREMIER.
De la conversation intérieure.
1. _Le royaume de Dieu est au dedans de vous_[93], dit le Seigneur.
[93] Luc., XVII, 21.
Revenez à Dieu de tout votre coeur, laissez là ce misérable monde, et votre âme trouvera le repos.
Apprenez à mépriser les choses extérieures, et à vous donner aux intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.
_Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit saint_[94]: ce qui n'est pas donné aux impies.
[94] Rom., XIV, 17.
Jésus-Christ viendra à vous, et il vous remplira de ses consolations, si vous lui préparez au dedans de vous une demeure digne de lui.
_Toute sa gloire_ et toute sa beauté _est intérieure_[95]; c'est dans le secret du coeur qu'il se plaît.
[95] Ps. XLIV, 14.
Il visite souvent l'homme intérieur, et ses entretiens sont doux, ses consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité incompréhensible.
2. Âme fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre coeur pour l'époux, afin qu'il daigne venir et habiter en vous.
Car il a dit: _Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure_[96]. Laissez donc Jésus entrer en vous, et n'y laissez entrer que lui.
[96] Joann., XIV, 23.
Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche, et lui seul vous suffit. Il veillera pour vous, il prendra de vous un soin fidèle en toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre des hommes.
Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup; _mais Jésus-Christ demeure éternellement_[97]: inébranlable dans sa constance, il est près de vous jusqu'à la fin.
[97] Joann., XII, 34.
3. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un à l'autre; et il n'y a pas lieu de s'attrister beaucoup, si quelquefois il vous traverse et s'élève contre vous.
Ceux qui sont aujourd'hui pour vous, pourront demain être contre vous, et réciproquement: les hommes changent comme le vent.
Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre amour: il répondra pour vous, et il fera ce qui est le meilleur.
_Vous n'avez point ici de demeure stable_[98]: en quelque lieu que vous soyez, vous êtes étranger et voyageur; et vous n'aurez jamais de repos, que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ.
[98] Heb., XIII, 14.
4. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos.
Votre demeure doit être dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes les choses de la terre que comme en passant.
Tout passe: et vous passez avec tout le reste.
Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir l'esclave, et de vous perdre.
Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière vers Jésus-Christ.
Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes, reposez-vous dans la Passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses plaies sacrées.
Car si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation; vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes, et vous supporterez aisément les paroles médisantes.