L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
Part 4
Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.
_Car l'homme propose, mais Dieu dispose_[60], _et la voie de l'homme n'est pas en lui_[61].
[60] Prov., XVI, 9.
[61] Jér., X, 23.
3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque motif pieux, ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.
Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.
Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.
On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.
Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.
4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.
Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées: peut-être en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.
Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.
Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément tous les autres désirs de la chair.
Ne soyez jamais tout à fait oisif; mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.
Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous.
5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au dehors: il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.
Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix. Mais, après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même, selon le mouvement de votre dévotion.
Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à celui-là.
On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.
Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et du repos.
Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de la joie en Dieu.
6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.
Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre, comme si nous devions alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.
Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie plus fervente, par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.
7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.
_Heureux le serviteur_, dit saint Luc, _que le Seigneur, quand il viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vérité, qu'il l'établira sur tous ses biens_[62].
[62] Luc., XII, 37.
RÉFLEXION.
_La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel_[63] contre le démon, contre le monde et contre lui-même. Les uns se retirent dans le cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du siècle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du Ciel. _Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu_[64], dit l'Esprit saint.
[63] Job, VII, 1.
[64] Eccli., XIX, 1.
CHAPITRE XX.
De l'amour de la solitude et du silence.
1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même; et pensez souvent aux bienfaits de Dieu.
Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le coeur, que qui amuse l'esprit.
Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.
Les plus grands Saints évitaient, autant qu'il leur était possible, le commerce des hommes, et préféraient vivre en secret avec Dieu.
2. Un ancien a dit: _Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais_[65].
[65] Senec., ép. VII.
C'est ce que nous éprouvons souvent, lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.
Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.
Il est plus aisé de se tenir chez soi caché, que de se garder de soi-même suffisamment au dehors.
Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit se retirer de la foule avec Jésus.
Nul ne se montre sans péril, s'il n'aime à demeurer caché.
Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.
Nul n'est en sûreté dans les premières places, s'il n'aime les dernières.
Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris à bien obéir.
3. Nul ne se réjouit avec sécurité, s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne conscience.
Cependant la confiance des Saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins vigilants.
L'assurance des méchants naît au contraire de l'orgueil et de la présomption, et finit par l'aveuglement.
Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint religieux ou un pieux solitaire.
4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers, à cause de leur trop de confiance.
Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivrés des tentations, et de souffrir des attaques fréquentes; de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil, ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.
Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure!
Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait!
5. Nul n'est digne des consolations célestes, s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte componction.
Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est écrit: _Même sur votre couche, que votre coeur soit plein de componction_[66].
[66] Ps. IV, 5.
Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.
La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l'ennui.
Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère, et sera votre consolation la plus douce.
6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès, et pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Écriture.
Là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur, qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.
Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui avec les saints Anges.
Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de s'oublier soi-même.
Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni à voir les hommes ni à être vu d'eux.
7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?
Le monde passe et sa concupiscence.
Les désirs des sens entraînent çà et là; mais, l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un coeur dissipé?
Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.
Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.
8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments: or, c'est d'eux que tout est fait.
Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?
Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.
Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?
Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos péchés et vos négligences.
Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez que de ce que Dieu vous commande.
Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus votre bien-aimé.
Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.
Si vous n'étiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du coeur.
RÉFLEXION.
Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. Écoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumières, des secours, des consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est livré à l'esprit de ténèbres[67], à toutes les convoitises qu'il inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe; et c'est pourquoi le prophète s'écriait: _Je me suis éloigné, j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude_[68]. Là, dans le silence des créatures, Dieu parle au coeur, et sa parole est si merveilleuse, si douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui, jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face[69]. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes choisies, qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges. Cependant les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous doivent se créer, au fond de leur coeur, une solitude où ils puissent se retirer pour converser avec Jésus-Christ, et se recueillir en sa présence. C'est ainsi que ramenés des pensées du temps à la pensée des choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront dans le monde comme n'en étant pas: heureux état où s'accomplit pour le fidèle ce que dit l'Apôtre: _notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu_[70].
[67] I. Joann., V, 19.
[68] Ps. LIV, 8.
[69] I. Cor., XIII, 12.
[70] Coloss., III, 3.
CHAPITRE XXI.
De la componction du coeur.
1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu, et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline, et ne vous livrez pas aux joies insensées.
Disposez votre coeur à la componction, et vous trouverez la vraie piété.
La componction produit beaucoup de biens, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux vains mouvements de son coeur.
Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme!
2. À cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.
Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience.
Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier dans une sainte componction.
Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.
Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.
Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous voudrez.
3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui; et ne vous embarrassez point dans celles des grands.
Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.
Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.
Il est souvent plus utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations en cette vie, et surtout de consolations sensibles.
Cependant si nous sommes privés des consolations divines, ou si nous ne les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction du coeur, et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.
4. Reconnaissez que vous êtes indigne des consolations célestes, et que vous méritez plutôt de grandes tribulations.
Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors amer et insupportable.
Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.
Car, en considérant, soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans tribulation; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.
Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.
5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.
Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'Enfer et du Purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.
Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.
6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint si aisément.
Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites avec le Prophète: _Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs_[71].
[71] Ps. LXXIX, 6.
RÉFLEXION.
La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps, maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péché, tel est l'accablant fardeau qu'il nous faut porter, depuis notre naissance jusqu'à la tombe; et cependant, à force de travail, l'homme parvient à découvrir, au milieu de ses misères, je ne sais quelles joies insensées dont il s'enivre avidement. Fuyons ces folles joies du monde: arrêtons notre pensée sur le châtiment qui les doit suivre, sur nos fautes si multipliées; et demandons à Dieu avec la componction du coeur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a bénies par ces consolantes paroles: _Beaucoup de péchés vous sont remis, parce que vous avez beaucoup aimé_[72].
[72] Luc., VII, 47.
CHAPITRE XXII.
De la considération de la misère humaine.
1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez misérable, si vous ne revenez vers Dieu.
Pourquoi vous troubler de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme vous le voulez? À qui est-ce que tout succède selon sa volonté? Ni à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre.
Nul en ce moment, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.
Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.
2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumières, plusieurs disent: Que cet homme a une heureuse vie! qu'il est riche, grand, puissant, élevé!
Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont rien; que, toujours très-incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les possède jamais sans défiance et sans crainte.
Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la médiocrité lui suffit.
C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.
Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et sa corruption.
Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.
3. Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les nécessités du corps.
Et c'est pourquoi le Prophète demandait, avec d'ardentes prières, d'en être affranchi, disant: _Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités_[73].
[73] Ps. XXIV, 17.
Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!
Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu, s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.
4. Ô coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre, qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!
Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé.
Mais les Saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels.
Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.
5. Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez encore le temps.
Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger.
Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.
_Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement_[74].
[74] Ps. LXV, 12.
Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.
Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui et sans douleur.
Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.
Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu, _jusqu'à ce que l'iniquité passe_[75], _et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie_[76].
[75] Ps. LV, LVI, 2.
[76] II. Cor., V, 4.
6. Oh! quelle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal!
Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.
Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.
Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais élever en nous-même, étant si fragiles et si inconstants.
Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.
7. Que sera-ce de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le matin?
Malheur à nous, si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté!
Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque espérance de changement, et d'un plus grand progrès dans la vertu.
RÉFLEXION.
_L'homme né de la femme vit peu de jours, et il est rassasié d'angoisses_[77]. Voilà notre destinée telle que le péché l'a faite. Écoutez les gémissements de l'humanité entière dont Job était la figure: «Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit: Un homme a été conçu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère, ou n'ai-je pas péri en en sortant? Pourquoi m'a-t-elle reçu sur ses genoux, et allaité de ses mamelles? Maintenant je dormirais en silence, et je reposerais dans mon sommeil[78].» Mais déjà sur cette grande misère se levait l'aurore d'une grande espérance. «Je sais que mon Rédempteur est vivant, et que je serai de nouveau revêtu de ma chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu; je le verrai, et mes yeux le contempleront[79].» Dès lors tout change: ces douleurs, auparavant sans consolation, unies à celles du Rédempteur, ne sont plus qu'une expiation nécessaire, une épreuve de justice et de miséricorde, une semence d'éternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel à l'homme déchu, qui, pour unique grâce, demandait à la terre un tombeau[80]. Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu réserve un tel prix! Et le murmure serait sur nos lèvres, lorsque, par les tribulations, Jésus-Christ daigne nous associer aux mérites de son sacrifice! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon ingratitude, et je ne veux plus désirer ici-bas que d'avoir part à votre passion, afin de participer un jour à votre gloire.
[77] Job, XIV, 1.
[78] _Ibid._, III, 3, 11-13.
[79] _Ibid._, XIX, 25-27.
[80] _Ibid._, III, 21, 22.
CHAPITRE XXIII.
De la méditation de la mort.
1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.
L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.
Ô stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas l'avenir!
Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.
Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.
Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.
Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain?
Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain?
2. Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?
Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.
Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour!
Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent qu'ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles!
S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.
Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque jour à mourir!
Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par cette voie.
3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de voir le matin.
Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.
Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: _car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas_[81].
[81] Luc., XII, 40.
Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.
4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être trouvé à la mort!