L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 2

Chapter 23,871 wordsPublic domain

Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur demeurera dans la paix de Dieu.

Ô vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel.

Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre: en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent: que toutes les créatures soient dans le silence devant vous: parlez-moi vous seul.

3. Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.

Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de votre coeur?

4. L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au dedans de lui tout ce qu'il doit faire au dehors: il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d'une inclination vicieuse: mais il les soumet à la règle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre?

C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection; et nous ne voyons rien qu'à travers une certaine obscurité.

L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu, que les recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose: car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie sainte.

Mais parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.

5. Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu, que pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.

Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus, lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur science?

D'autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux.

Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.

Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l'oubli du service de Dieu!

Et parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans leurs pensées.

Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui les honneurs du monde ne sont qu'un pur néant.

Celui-là est vraiment sage, qui, _pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de la boue toutes les choses de la terre_[26].

[26] Philipp., III, 8.

Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu, et renonce à la sienne.

RÉFLEXION.

Il y a deux doctrines, mais il n'y a qu'une vérité. Il y a deux doctrines, l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme, changeante comme lui. La sagesse incréée, le Verbe divin répand la première dans les âmes préparées à la recevoir; et la lumière qu'elle leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus d'abondance à l'humble de coeur; et comme elle ne vient pas de lui, qu'elle peut à chaque instant lui être retirée, qu'elle ne dépend en aucune façon de l'intelligence qu'elle éclaire, il la possède sans être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le père. «Cette idée m'appartient; j'ai dit cela le premier; on ne savait rien là-dessus avant moi.» Esprit superbe, voilà ton langage. Mais bientôt on conteste à cette puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de ses idées fausses qu'elle a crues vraies, de ses découvertes imaginaires: le lendemain on n'y pense plus, et le temps emporte jusqu'au nom de l'insensé qui ne vécut que pour être immortel sur la terre. Ô Jésus, daignez mettre en moi votre vérité sainte et qu'elle me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit!

CHAPITRE IV.

De la Prévoyance dans les actions.

1. Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur; mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.

Hélas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant nous sommes faibles!

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils entendent, parce qu'ils connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.

2. C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s'attacher obstinément à son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes disent; et ce qu'on a entendu ou cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.

Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes choses.

RÉFLEXION.

Dieu devant être la dernière fin de nos actions comme de nos désirs, il est nécessaire qu'en agissant, nous évitions de nous abandonner aux mouvements précipités de la nature, dont le penchant est de tout rapporter à soi. Et comme nul ne se connaît lui-même, et ne peut dès lors être son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions aucune démarche de quelque importance avant d'avoir pris conseil, en esprit de soumission et d'humilité. Cette juste défiance de soi prévient les chutes et purifie le coeur. _Le conseil vous gardera_, dit l'Écriture, _et vous retirera de la voie mauvaise_[27].

[27] Prov., II, 11 et 12.

CHAPITRE V.

De la lecture de l'Écriture sainte.

1. Il faut chercher la vérité dans l'Écriture sainte, et non l'éloquence.

Toute l'Écriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.

Nous devons y chercher l'utilité, plutôt que la délicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les livres profonds et sublimes.

Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.

Considérez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit.

2. _Les hommes passent; mais la vérité du Seigneur demeure éternellement_[28].

[28] Ps. XXXVIII, 7; CVI, 2.

Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très-diverses.

Dans la lecture de l'Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre, lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi; et ne cherchez jamais à passer pour habile.

Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne méprisez point les sentences des vieillards; car elles ne sont pas proférées en vain.

RÉFLEXION.

Qu'est-ce que la raison comprend? presque rien: mais la foi embrasse l'infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui raisonne, et la simplicité du coeur, bien préférable à la science qui nourrit l'orgueil. C'est le désir de savoir qui perdit le premier homme: il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu qui nous parle dans l'Écriture, n'a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir notre âme par l'amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui. L'humilité d'esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit les livres saints, et c'est déjà avoir profité beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison faible et bornée.

CHAPITRE VI.

Des Affections déréglées.

1. Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même, est bien vite tenté; et il succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair, et incliné vers les choses sensibles, a grande peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse; et il est disposé à l'impatience, quand on lui résiste.

2. Que s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.

RÉFLEXION.

Un joug pesant accable les enfants d'Adam[29], fatigués sans relâche par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils, la tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitôt de leur âme. «Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de moi-même, dit saint Augustin en racontant les désordres de sa jeunesse, je m'en allais loin de vous, ô mon Dieu! à travers des voies toutes semées de stériles douleurs[30].» Il en coûte plus à l'homme de céder à ses penchants, que de les vaincre; et si le combat contre les passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le Seigneur à notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le travail, il sera court: aujourd'hui, demain; et puis le repos éternel!

[29] Eccl., XL, 1.

[30] Conf., lib. II, cap. II.

CHAPITRE VII.

Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.

1. Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde, pour l'amour de Jésus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune créature; mais plutôt dans la grâce de Dieu, qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.

2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans vos amis parce qu'ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.

Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu'une légère infirmité abat et flétrit.

N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de la nature.

3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-être vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres, afin de conserver l'humilité.

Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous: mais il vous serait très-nuisible de vous préférer à un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltérable; la colère et l'envie troublent le coeur du superbe.

RÉFLEXION.

En considérant la faiblesse de l'homme, la fragilité de sa vie, les souffrances dont il est assailli de toutes parts, les ténèbres de sa raison, les incertitudes de sa volonté _inclinée au mal dès l'enfance_[31], on s'étonne qu'un seul mouvement d'orgueil puisse s'élever dans une créature si misérable; et cependant l'orgueil est le fond même de notre nature dégradée. Selon la pensée d'un Père, _il nous sépare de la sagesse; il fait que nous voulons être nous-mêmes notre bien, comme Dieu lui-même est son bien_[32]: tant il y a de folie dans le crime! C'est alors que l'homme se recherche et s'admire dans tout ce qui le distingue des autres et l'agrandit à ses propres yeux, dans les avantages du corps, de l'esprit, de la naissance, de la fortune, de la grâce même, abusant ainsi à la fois des dons du créateur et du rédempteur. Oh! que ce désordre est effrayant et combien nous devons trembler lorsque nous découvrons en nous un sentiment de vaine complaisance, ou qu'il nous arrive de nous préférer à l'un de nos frères! Rappelons-nous souvent le pharisien de l'Évangile, sa fausse piété, si contente d'elle-même et si coupable devant Dieu, son mépris pour le publicain _qui s'en alla justifié_ à cause de l'humble aveu de sa misère, et disons au fond du coeur avec celui-ci: _Mon Dieu, ayez pitié de moi_ pauvre pécheur[33]!

[31] Gen., VIII, 21.

[32] S. Aug. de lib. arbitr., lib. III, cap. XXIV.

[33] Luc., XVIII, 13.

CHAPITRE VIII.

Éviter la trop grande familiarité.

1. _N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement_[34]; mais confiez ce qui vous touche à l'homme sage et craignant Dieu.

[34] Eccl., VIII, 22.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes moeurs; et ne vous entretenez que de choses édifiantes.

N'ayez de familiarité avec aucune femme; mais recommandez à Dieu toutes celles qui sont vertueuses.

Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les Anges, et évitez d'être connu des hommes.

2. Il faut avoir de la charité pour tout le monde; mais la familiarité ne convient point.

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation: et en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités; et c'est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.

RÉFLEXION.

Il faut se prêter aux hommes, et ne se donner qu'à Dieu. Un commerce trop étroit avec la créature partage l'âme et l'affaiblit: elle doit vivre plus haut. _Notre conversation est dans le ciel_, dit l'Apôtre[35].

[35] Philipp., III, 20.

CHAPITRE IX.

De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.

1. C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même.

Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour; et ceux-là, toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d'esprit, à moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur, à cause de Dieu.

Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite d'un supérieur. Plusieurs, s'imaginant qu'ils seraient meilleurs en d'autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement.

2. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d'inclination pour ceux qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si éclairé, qu'il sache tout parfaitement?

Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment; mais écoutez aussi volontiers celui des autres.

Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3. J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un conseil, que de le donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon: mais ne vouloir pas céder aux autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est la marque d'un esprit superbe et opiniâtre.

RÉFLEXION.

_Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix_[36]. Qui oserait après cela refuser d'obéir? Nul ordre dans le monde, nulle vie que par l'obéissance: elle est le lien des hommes entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe de l'harmonie universelle. La famille, la cité, l'Église ou la grande société des intelligences, ne subsistent que par elle, et la perfection la plus haute n'est, pour les créatures, qu'une plus parfaite obéissance, elle seule nous garantit de l'erreur et du péché. Qu'est-ce que l'erreur? la pensée d'un esprit faillible, qui ne reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Qu'est-ce que le péché? l'acte d'une volonté corrompue, qui ne reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Mais à qui devrons-nous obéir? à un homme comme nous? Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun légitime empire; son pouvoir n'est que la force, et quand il commande en son propre nom, il usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manière. Dieu est l'unique monarque, et toute autorité légitime est un écoulement, une participation de sa puissance éternelle, infinie. Ainsi, comme l'enseigne l'Apôtre, _le pouvoir vient de Dieu_[37], et il est soumis à une règle divine, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l'ordre religieux; de sorte qu'en obéissant au pontife, au prince, au père, à quiconque est réellement _le ministre de Dieu pour le bien_[38], c'est à Dieu seul qu'on obéit. Heureux celui qui comprend cette céleste doctrine: délivré de la servitude de l'erreur et des passions, de la servitude de l'homme, il jouit _de la vraie liberté des enfants de Dieu_[39].

[36] Philipp., II, 8.

[37] Rom., XIII, 1.

[38] _Ibid._

[39] _Ibid._, VIII, 21.

CHAPITRE X.

Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.

1. Évitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde; car il y a du danger à s'entretenir des choses du siècle, même avec une intention pure.

Bientôt la vanité souille l'âme, et la captive.

Je voudrais souvent m'être tû, et ne m'être point trouvé avec des hommes.

D'où vient que nous aimons tant à parler et à converser, lorsque si rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit pas blessée?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle, et un soulagement pour notre coeur fatigué de pensées diverses.

Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.

2. Mais souvent, hélas! bien vainement: car cette consolation extérieure n'est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement, nous empêchent d'observer notre langue.

Cependant, de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la perfection.

RÉFLEXION.

Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d'une parole oiseuse[40]. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur: tout est sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens inutiles, vous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites; et cependant que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de plus?

[40] Matth., XII, 36.

CHAPITRE XI.

Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu.

1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce dont nous ne sommes point chargés.

Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui cherche à se répandre au dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même?

Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix!

2. Comment quelques Saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation?

C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur coeur, et s'occuper librement d'eux-mêmes.

Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice; nous n'avons point d'ardeur pour faire chaque jour quelque progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.

3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, et moins préoccupés au dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu, et acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie parfaite des Saints.

Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4. Si, tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du Ciel.

Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent, et qui espèrent en sa grâce; et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.

Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.

Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que, dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix.

5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.

Mais nous sentons souvent au contraire que nous étions meilleurs, et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de profession.

Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite aisément et avec joie.

6. Il est dur de renoncer à ses habitudes; mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté.

Cependant si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment remporterez-vous des victoires plus difficiles?

Résistez dès le commencement à votre inclination: rompez sans aucun retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes difficultés.

Oh! si vous considériez quelle paix pour vous, quelle joie pour les autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement spirituel.

RÉFLEXION.