L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 18

Chapter 183,945 wordsPublic domain

J'ouvrirai devant vous le champ des Écritures, afin que votre coeur, dilaté d'amour, vous presse de _courir dans la voie de mes commandements_[481].

[481] Ps. CXVIII, 32.

Et vous direz: _Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec la gloire future qui sera manifestée en nous_[482].

[482] Rom., VIII, 18.

RÉFLEXION.

Contempler Dieu et l'aimer, le contempler et l'aimer encore, voilà le Ciel. L'âme, ici-bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors, élevée au-dessus d'elle-même, elle se sent pleine d'ardeur, et enivrée de joie, elle dit: _Il nous est bon d'être ici_[483]. Mais bientôt arrive le temps de l'épreuve: il faut descendre du Thabor, et marcher dans le chemin de la Croix. Heureuse l'âme qui, dans le dénûment, l'aridité, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre et sans murmurer; qui, fidèle à Jésus mourant, le suit avec courage sur le Calvaire; et après avoir partagé le banquet de l'époux, prête à partager son sacrifice, s'écrie comme un des Apôtres: _Et nous aussi, allons et mourons avec lui[484]!_

[483] Matth., XVII, 4.

[484] Joann., XI, 16.

CHAPITRE LII.

Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment.

1. LE F. Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez: ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment: car je vous ai souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément, qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent, _pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde_[485], vous daignez consoler votre serviteur au delà de ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.

[485] Rom., IX, 23.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.

2. Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du ciel?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi, et personne ne me défendrait.

Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel?

Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m'accuserai de mes péchés, afin d'obtenir de vous plus aisément miséricorde.

3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion?

Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur, j'ai péché; ayez pitié de moi, pardonnez-moi.

_Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en aille dans la terre de ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort_[486].

[486] Job, X, 20, 22.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés.

La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l'âme pénitente.

4. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.

C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds sacrés: car _vous ne méprisez jamais un coeur contrit et humilié_[487].

[487] Ps. L, 18.

Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi: là, le pécheur se réforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au dehors.

RÉFLEXION.

Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations célestes, et tombent dans l'abattement dès qu'elles leur sont retirées. Mais ces grâces que Dieu accorde ou comme récompense aux âmes embrasées d'une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement aux âmes faibles encore, pour les aider à supporter le travail de la pénitence, ne nous sont dues en nulle manière; et toujours faut-il _porter en nous la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée en nous_[488]. Où serait l'expiation, où serait le mérite, si nous n'avions rien à souffrir, ou si nos souffrances étaient constamment accompagnées de l'onction divine qui les tempère, et quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De nous-mêmes, pécheurs misérables, nous n'avons droit qu'au supplice, et nous voudrions jouir ici-bas de la félicité du ciel! Bénissons plutôt la miséricorde qui, aux peines de l'éternité, substitue les épreuves du temps: bénissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre passage sur la terre, de ce que nous devons à sa justice que pour l'oublier ensuite à jamais; et disons-lui du fond de notre _coeur brisé_[489], mais plein de reconnaissance et d'amour: _Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché; car je connais mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours_[490].

[488] II. Cor., IV, 11.

[489] Ps. L, 29.

[490] _Ibid._, 4, 5.

CHAPITRE LIII.

Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre.

1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.

Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se répande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que des oeuvres extérieures.

Car votre coeur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui passe.

Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre.

C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles serviteurs de Jésus-Christ _de se regarder ici-bas comme des étrangers et des voyageurs_[491].

[491] I. Pet., II, 11.

2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde!

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de l'homme intérieur.

Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de soi-même.

Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.

3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

RÉFLEXION.

_Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre_[492]. Nous ne pouvons servir à la fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne consiste à s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acquérir _la liberté des enfants de Dieu_[493]. Or la grâce combat en nous pour Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde; combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant à soi-même, à ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la mort corporelle, qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint Paul: _Qui me délivrera de ce corps de mort[494]?_ Exerçons-nous donc à mourir: détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donné de le voir _tel qu'il est, face à face_[495]; _de nous rassasier de son être, de sa gloire_[496] infinie! Hâtons de nos voeux ce moment qui fixera notre éternité; et dans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous avec le Prophète: _Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé! J'ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux_[497].

[492] Matth., VI, 24.

[493] Rom., VIII, 21.

[494] Rom., VII, 24.

[495] I. Joann., III, 2.

[496] Ps. XVI, 15.

[497] Ps. CXIX, 5.

CHAPITRE LIV.

Des divers mouvements de la nature et de la grâce.

1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce: car, quoique très-opposées, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut faire le discernement.

Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions; c'est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien.

2. La nature est pleine d'artifice: elle attire, elle surprend, elle séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.

La grâce, au contraire, agit avec simplicité, et fuit jusqu'à la moindre apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

3. La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.

Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l'assujettissement, aspire à être vaincue, et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu; et à cause de Dieu, _elle est prête à s'abaisser humblement au-dessous de toute créature_[498].

[498] Pet., II, 13.

4. La nature travaille pour son intérêt propre, et calcule le gain qu'elle peut retirer des autres.

La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs.

5. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.

La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.

6. La nature craint la confusion et le mépris.

La grâce _se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus_[499].

[499] Act., V, 41.

7. La nature aime l'oisiveté et le repos du corps.

La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.

8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.

La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir de haillons.

9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d'un gain terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une légère injure.

La grâce n'aspire qu'aux biens éternels, et ne s'attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans le Ciel, où rien ne périt.

10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier.

La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu, et croit qu'_il est plus heureux de donner que de recevoir_[500].

[500] _Ibid._, XX, 35.

11. La nature se porte vers les créatures, la chair, les vanités; elle est bien aise de se produire.

La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et rougit de paraître devant les hommes.

12. La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens.

La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'élevant au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le souverain bien.

13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle donne.

La grâce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.

14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches, et applaudit à ceux qui lui ressemblent.

La grâce aime ses ennemis même, et ne s'enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant, recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons _à s'efforcer de devenir meilleurs_[501], afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

[501] I. Cor., XII, 31.

15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse.

La grâce supporte avec constance la pauvreté.

16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts.

La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle sagesse et au jugement de Dieu.

17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue, et de s'attirer la louange et l'admiration.

La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.

Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.

Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses oeuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.

18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la terre où son coeur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.

Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.

RÉFLEXION.

Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois opposées: la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grâce que Jésus-Christ nous a mérité[502]. Partagés entre ces deux lois, _entre la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse_[503], nous sommes ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le monde, poussés vers l'un par la nature, attirés vers l'autre par la grâce, qui n'abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat? _Et c'est pourquoi_, dit saint Paul, _toute créature gémit, et est comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reçu les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-même, attendant l'adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps_[504]. Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goûterons-nous la délicieuse paix d'un amour immuable? _J'ai désiré la dissolution de ma chair, afin d'être avec Jésus-Christ_[505]. _Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu_[506]?

[502] Rom., VII, 23.

[503] Galat., V, 17.

[504] Rom., VIII, 22, 23.

[505] Philipp., I, 23.

[506] Ps. XLI, 3.

CHAPITRE LV.

De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.

1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.

_Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre sainte grâce.

[507] Rom., VII, 23.

2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la nature _inclinée au mal dès l'enfance_[508].

[508] Gen., VIII, 21.

Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la cendre.

C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.

3. De là vient, mon Dieu, que _je me réjouis en votre loi, selon l'homme intérieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes et saints_[510], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.

[509] Rom., VII, 22.

[510] _Ibid._, 12.

Mais, _dans ma chair je suis asservi à la loi du péché_[511], obéissant plutôt aux sens qu'à la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la force de l'accomplir_[512].

[511] _Ibid._, 25.

[512] _Ibid._, 18.

C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce, qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et je tombe.

Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je dois faire;

Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de parfait.

4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l'achever!

Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand votre grâce me fortifie_[513].

[513] Philipp., IV, 13.

Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la nature ne sont rien!

Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence, n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.

Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne doivent être comptés pour quelque chose sans elle.

Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont agréables sans la grâce et la charité.

5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit, et celui qui possède de grands biens humble de coeur!

Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir de lassitude.

J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grâce me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.

[514] II. Cor., XII, 9.

Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les sages.

6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.

Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon qu'à jeter?

_Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours; qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres: je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].

[515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.

RÉFLEXION.

La religion fait deux choses: elle nous montre notre misère et nous en indique le remède; elle nous enseigne que, de nous-mêmes, nous ne pouvons rien pour le salut, mais que _nous pouvons tout en celui qui nous fortifie_[516]. Et de là ce mot de saint Paul, mot aussi profond de vérité qu'étonnant pour l'orgueil humain: _Je me glorifierai dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi_[517]. _Oui_, continue-t-il, _je me complais dans mes infirmités: car lorsque je me sens infirme, c'est alors que je suis fort_[518]. Entrons dans la pensée de l'Apôtre, et apprenons à nous humilier, à sentir notre faiblesse, à jouir, pour ainsi parler, de notre néant. Lorsque nous aurons rejeté toute vaine opinion de nous-mêmes, et creusé, en quelque sorte, un lit profond dans notre âme, des flots de grâce s'y précipiteront. La paix nous sera donnée sur la terre: car qui peut troubler la paix de celui qui, s'oubliant et se méprisant soi-même, ne s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu'à Dieu? _Paix aux hommes de bonne volonté_[519], aux humbles de coeur, paix ici-bas: et dans le Ciel _le rassasiement de la gloire_[520].

[516] Philipp., IV, 13.

[517] Cor., XII, 9.

[518] _Ibid._, 10.

[519] Luc., II, 14.

[520] Ps. XVI, 15.

CHAPITRE LVI.

Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en portant la Croix.

1. J.-C. Mon Fils, vous n'entrerez en moi, qu'autant que vous sortirez de vous-même.

Comme on possède en soi la paix, lorsqu'on ne désire rien au dehors, ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.

Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement, pour vous soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.

Suivez-moi: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[521]. Sans la voie on n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer.

[521] Joann., XIV, 6.