L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 15

Chapter 153,927 wordsPublic domain

Gardez-vous d'attendre ici-bas un repos qui n'y est point; on ne peut gagner le Ciel qu'avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez sur la terre, vous aurez toujours à combattre. Ne vous lassez donc point; _renouvelez en vous l'esprit intérieur_[369]; recourez à Dieu qui seul vous soutient; humiliez-vous en sa présence; _veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[370], je vous le répète, _veillez et priez continuellement_[371]; demeurez ferme dans la foi, _agissez avec courage et soyez forts_[372]. Il y en a qui, après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans l'abattement, et abandonnent lâchement la victoire: et c'est qu'ayant compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil. Il ne suffit pas de résister un jour, deux jours; il faut combattre sans relâche jusqu'au bout. _Qui persévèrera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé_[373]. Et ne dites point: Cette guerre est bien longue! Rien n'est long de ce qui finit: vous touchez au terme; car le _temps est court, et la figure de ce monde passe_[374]. _Encore un moment_, dit le Sauveur, _et le monde ne me verra plus; mais vous me verrez parce que je vis, et que vous vivez_ en moi[375]. _Et l'esprit et l'époux disent: Venez. Et que celui qui entend dise: Venez. Voilà que je viens._ Ainsi soit-il! _Venez, Seigneur Jésus_[376].

[369] Ephes., IV, 23.

[370] Matth., XIV, 38.

[371] Luc., XXI. 36.

[372] I. Cor., XVI, 13.

[373] Matth., XXIV, 13.

[374] I. Cor., VII, 29-31.

[375] Joan., XIV, 19.

[376] Apoc., XXII. 17, 20.

CHAPITRE XXXVI.

Contre les vains jugements des hommes.

1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point une chose pénible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en lui-même.

On parle tant, qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut.

Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il _se fît tout à tous_[377], _il ne laissait pas d'être fort indifférent aux jugements des hommes_[378].

[377] I. Cor., IX. 22.

[378] _Ibid._, IV, 3.

2. Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des autres; mais il n'a pas pu empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois condamné ou méprisé.

C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout; et il n'a opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours, à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale aux faibles.

3. _Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel_[379]? Il est aujourd'hui, et demain il aura disparu.

[379] Is., LI. 12.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages? Il se nuit plus qu'à vous, et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent, et laissez là les contestations et les plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi, qui suis assez puissant pour vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et _pour rendre à chacun selon ses oeuvres_[380].

[380] Rom., II, 6.

RÉFLEXION.

Pourquoi vous inquiéter des jugements des hommes, et que vous font leurs vaines pensées? Ils ne voient tout au plus que les dehors: leur oeil ne pénètre point au fond de l'âme, là où sont cachés le bien et le mal. Ne vous affligez donc point s'ils vous condamnent, et ne vous élevez point s'ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et dites-lui: _Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquités, qui soutiendra votre regard_[381]? Quelques-uns s'exagèrent l'importance de ce qu'ils appellent leur réputation, et dans l'excessive chaleur avec laquelle ils la défendent, il y a souvent plus d'amour-propre que de zèle véritable. Jésus-Christ chargé d'outrages nous a donné un autre exemple: _il s'est tu et n'a point ouvert la bouche_[382]. Tous les saints ont été comme lui persécutés et calomniés. Quand on a fait ce qui dépendait de soi pour ne pas scandaliser ses frères, la conscience doit être tranquille: il ne reste plus qu'à demeurer en paix dans l'humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. _J'estime_, écrivait saint Paul aux Corinthiens, _j'estime que ce m'est peu de chose d'être jugé par vous, ou par aucun tribunal humain; je ne me juge pas moi-même; celui qui me juge, c'est le Seigneur. Ne jugez donc point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne: il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, il manifestera les conseils des coeurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite_[383].

[381] Ps. CXXIX, 3.

[382] Ps. XXXVIII, 10.

[383] Cor., IV, 3-5.

CHAPITRE XXXVII.

Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du coeur.

1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez.

N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour.

2. LE F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois?

3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n'excepte rien, et j'exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pourrez-vous être à moi, et comment pourrai-je être à vous, si vous n'êtes libre au dedans et au dehors de toute volonté propre?

Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable, et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve; et parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord, mais la tentation survenant, ils reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu'après un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi ni s'unir à moi.

5. Je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le redis encore: Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d'une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne redemandez rien: demeurez fermement attaché à moi seul, et vous me posséderez.

Votre coeur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet: d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.

RÉFLEXION.

Vous l'avez dit, ô mon Jésus: _Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive_[384]; et encore: _Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple_[385]. Il n'y a donc point à hésiter; il faut choisir entre le monde et vous: _on ne saurait servir deux maîtres_[386], et vous ne voulez point de partage. Se rechercher, c'est s'éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance. Hélas! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union, refuser de s'unir plus intimement à vous? Ô faiblesse et folie incompréhensible du coeur humain! Est-il donc, ô mon Dieu, si difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n'est pas vous, l'inconstance de notre volonté, l'incertitude de nos projets, la vanité de nos désirs, et délaisser là je ne sais quels biens stériles et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans retour? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions s'évanouissent? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps finira pour nous? C'en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir. Qu'on ne me parle plus du monde ni de moi-même: j'ai rompu mes derniers liens; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de Jésus-Christ en moi: ce corps est comme le suaire qui m'enveloppe; me voilà étendu dans le tombeau, _enseveli avec Jésus-Christ en Dieu_[387]. Amen, qu'il soit ainsi!

[384] Matth., XVI, 24.

[385] Luc., XIV, 33.

[386] Matth., VI, 24.

[387] Rom., VI, 4.

CHAPITRE XXXIII.

Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls.

1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement, et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti, et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître, et non pas l'esclave.

Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la liberté des enfants de Dieu, qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l'éternité; qui donnent à peine un regard à ce qui passe, et ne détachent jamais leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point à leur attrait, mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de désordonné dans ses oeuvres.

2. Si, dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux apparences, et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa divine réponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le présent et l'avenir.

Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière était son unique recours contre la malice et les piéges des hommes.

Ainsi, vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur, pour implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les Gabaonites, _parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le Seigneur_[388], et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse pitié.

RÉFLEXION.

La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre une faiblesse si déplorable, en s'efforçant de résister aux mouvements soudains qui s'élèvent en nous. Celui qui n'est pas maître de soi court un grand péril; il est à chaque instant près de tomber. Il faut s'exercer à vouloir, à dompter l'imagination qui emporte l'âme, à soumettre le coeur et ses désirs à une règle inflexible. Mais que ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aidés, secourus? De nous-mêmes nous ne pouvons rien. _Le Seigneur est notre seule force_[389]: implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans cesse: _la prière de l'humble pénètre le Ciel_[390]. _Levons les yeux sur la montagne d'où nous viendra le secours_[391]. _Seigneur, Dieu de mon salut, j'ai crié devant vous le jour et la nuit_[392]: _ce pauvre a crié, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a sauvé de toutes ses tribulations_[393]. _Béni soit le Seigneur parce qu'il a entendu la voix de ma prière! le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon coeur a espéré en lui, et il m'a secouru, et ma chair a refleuri, et du fond de ma volonté je le louerai_[394]. _Tous mes os diront: Seigneur, qui est semblable à vous_[395]?

[388] Josué, IX, 14.

[389] Ps. XVII, 2.

[390] Eccl., XXXV, 21.

[391] Ps. CXX, 1.

[392] Ps. LXXX, 7, 2.

[393] Ps. XXXIII, 7.

[394] Ps. XXVII, 6-7.

[395] Ps. XXXIV, 10.

CHAPITRE XXXIX.

Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.

1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.

2. LE F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie: car j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumières.

Oh! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner, dès ce moment, sans réserve à votre volonté souveraine!

3. J.-C. Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire; l'a-t-il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent incessamment d'un objet à un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses.

4. Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le surprendre pour le faire tomber dans ses piéges.

_Veillez et priez_, dit le Seigneur, _afin que vous n'entriez point en tentation_[396].

RÉFLEXION.

Il y a dans les affaires un danger terrible pour l'âme, lorsqu'elle ne veille pas sur elle-même attentivement. Nous ne parlons point des tentations de l'intérêt, si vives pourtant, si multipliées, et qui finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors même qu'elles ne produisent pas ce triste effet, elles dessèchent le coeur, préoccupent l'esprit, le détournent de Dieu et de la grande pensée du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu'on ne peut laisser en retard; et sous ce prétexte, sans dessein formé, par le seul entraînement des occupations qu'on s'est faites, on abandonne peu à peu les exercices qui nourrissent la piété, les lectures saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et ainsi la vie s'écoule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans l'oubli de _la seule chose nécessaire_[397]. Les maladies même ne réveillent pas; aucun avertissement n'est écouté. Enfin la mort vient, saisit cet homme, le présente au juge qui l'interroge: Qu'as-tu fait du temps que je t'ai accordé? L'infortuné voit d'un coup d'oeil trente, quarante, soixante années consumées tout entières dans les soins de la terre, et il ne voit que cela. Son âme, il n'y a point songé. Il est tard en ce moment pour commencer à s'occuper d'elle, et son sort est fixé irrévocablement. Ah! pensez avant tout à ce qui ne doit jamais finir. _Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît_[398]. Éteindre en soi le désir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir que ce qu'elle veut, comme elle le veut, et quand elle le veut, c'est la voie de la paix et le seul fondement solide d'espérance à la dernière heure.

[396] Matth., XXVI, 41.

[397] Luc., X, 42.

[398] _Ibid._, XII, 31.

CHAPITRE XL.

Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien.

1. LE F. _Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez de lui? Et qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous le visitiez_[399].

[399] Ps. VIII, 5.

Par où l'homme a-t-il pu mériter votre grâce?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me délaissez? Et qu'ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande?

Je ne puis, certes, penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien, de moi-même je n'ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et le relâchement.

2. _Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même_[400], et vous demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.

[400] Ps. CI, 27.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une main secourable: car vous pouvez seul, sans l'aide de personne, me secourir et m'affermir de telle sorte, que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers vous seul, et s'y repose à jamais.

3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir la ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d'homme qui me console; alors je pourrais tout espérer de votre grâce, et me réjouir de nouveau dans les consolations que je recevrais de vous.

4. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je désirer qu'on m'estime?

Serait-ce à cause de mon néant? mais quoi de plus insensé!

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu.

5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en nulle créature qu'à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

En vous je me glorifierai, je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, _si ce n'est dans mes infirmités_[401].

6. Que les Juifs _recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des autres_[402]: pour moi, je ne rechercherai que _celle qui vient de Dieu seul_[403].

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu! Trinité bienheureuse! à vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles.

RÉFLEXION.

Si je descends en moi-même et que je m'interroge sur ce que je suis, que trouvé-je, ô mon Dieu! Une raison incertaine toujours près de s'égarer, d'inconstantes affections, un mélange inexplicable d'espérances et de craintes vaines, des inclinations viciées, une foule innombrable de désirs qui sans cesse m'agitent et me tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la terre, une volonté infirme qui tout ensemble veut et ne veut pas, un grand orgueil dans une grande misère: voilà mon état tel que le péché l'a fait, et je sens de plus en moi l'impuissance de relever une nature si profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt soulever ce poids immense de dégradation: sans un Rédempteur divin, l'éternité entière aurait passé sur les ruines de l'homme. Il a paru ce Rédempteur, il a dit: _Me voici[404]!_ et son sang a satisfait à la suprême justice, et sa grâce a réparé le désordre de l'intelligence et le désordre du coeur: elle a rétabli l'image de Dieu dans sa créature tombée. Incompréhensible mystère d'amour! et comment répondre à un tel bienfait? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence; ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donnés gratuitement; rendons la gloire à qui elle appartient, et entrons de toutes les puissances de notre être dans les sentiments du Prophète: _Seigneur mon Dieu, je vous ai invoqué, et vous m'avez guéri. Vous avez retiré mon âme de l'enfer, et vous m'avez séparé de ceux qui descendent dans le lac. Chantez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, et célébrez la mémoire de sa sainteté[405]!_

[401] II. Cor., XII, 5.

[402] Joann., V, 44.

[403] _Ibid._

[404] Ps. XXXIX, 8.

[405] Ps. XXIX, 3-5.

CHAPITRE XLI.

Du mépris de tous les honneurs du temps.

1. J.-C. Mon fils, n'enviez point les autres, si vous les voyez honorés et élevés, tandis qu'on vous méprise et qu'on vous humilie.

Élevez votre coeur au ciel vers moi, et vous ne vous affligerez point d'être méprisé des hommes sur la terre.

2. LE F. Seigneur, nous sommes aveugles, et la vanité nous séduit bien vite.

Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne m'a jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de vous.

Après vous avoir tant offensé, et si grièvement, il est juste que toute créature s'arme contre moi.

La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la louange, l'honneur et la gloire.

Et si je me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être méprisé, abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni posséder au dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière spirituelle, ni être uni parfaitement à vous.

RÉFLEXION.

Celui qui s'examine devant Dieu, à la lumière de la vérité, se méprise souverainement, parce qu'il ne trouve en soi, sans la grâce, qu'un fonds immense de corruption: et dès lors, loin de rechercher l'estime, les respects, les honneurs, il se réfugie dans son abjection comme dans le seul asile contre l'orgueil, la plus grande de ses misères. Si on l'abaisse, si on le dédaigne, il ne se plaint ni ne s'irrite; il reconnaît qu'on lui fait justice, et l'on ne saurait tant l'humilier, qu'il ne s'humilie encore davantage intérieurement; car, en tout, c'est Dieu qu'il regarde, et non pas les hommes. Il dit comme Job: _Si je veux me justifier, ma bouche me condamnera; et si elle entreprend de montrer mon innocence, elle ne prouvera que mon crime_[406]. Puis, dans l'amertume de son coeur, appelant la miséricorde, il invoque le Père céleste qui a pitié de sa pauvre créature. _J'ai péché: que ferai-je, ô Sauveur des hommes? Pourquoi avez-vous mis la guerre entre vous et moi, et suis-je devenu à charge à moi-même? Pourquoi n'ôtez-vous pas mon péché, et n'effacez-vous pas mon iniquité? Voilà que je dormirai dans la poussière, et quand vous me chercherez le matin je ne serai plus_[407]. Heureux celui qui s'accuse, car il obtiendra le pardon! heureux celui qui choisit la dernière place, car on lui dira: _Montez plus haut_[408]!

[406] Job, XI, 20.

[407] Job, VII, 20, 21.

[408] Luc., XIV, 10.

CHAPITRE XLII.

Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes.

1. J.-C. Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l'inquiétude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne ou meurt.

Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous devez aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus chers en cette vie.

Sans moi l'amitié est stérile et dure peu; et toute affection, dont je ne suis pas le lien, n'est ni véritable ni pure.