L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 14

Chapter 143,758 wordsPublic domain

Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent, ni vous abandonner à aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer, comme s'il ne vous restait nulle espérance d'en sortir.

4. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé, lorsque je vous afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations: car c'est ainsi qu'on parvient au royaume des cieux.

Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être exercé par des traverses, que de n'éprouver jamais aucune contrariété.

Je connais le secret de votre coeur, et je sais qu'il est utile pour votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte qu'une ferveur continue ne vous porte à la présomption, et que, par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous n'êtes pas.

Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.

5. Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n'est point à vous: car c'est de moi que découle tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez pas, et que votre coeur ne se laisse point abattre: car je puis, en un moment, vous délivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute louange.

Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant d'excès dans l'adversité, mais plutôt vous en réjouir et m'en rendre grâces.

Et même ce doit être votre unique joie _que je vous frappe sans vous épargner_[334].

[334] Job., VI, 10.

_Comme mon Père m'a aimé, et moi aussi je vous aime_[335], ai-je dit à mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais pour soutenir de grands combats; non pour posséder les honneurs, mais pour souffrir les mépris; non pour vivre dans l'oisiveté, mais dans le travail; non pour se reposer, mais _pour porter beaucoup de fruits par la patience_[336]. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

[335] Joann., XV, 9.

[336] Luc., XVIII, 15. Joann., XV, 16.

RÉFLEXION.

Bien que les hommes sachent que la vie présente n'est qu'un état de passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux; mais ils veulent l'être dès ici-bas; ils cherchent sur la terre un bonheur qui n'y est point, qui n'y peut pas être, et en cela ils se trompent misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du monde, et après s'être fatigués à leur poursuite, _ils voient que tout est vanité et affliction d'esprit_[337], _et que l'homme n'a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil_[338]. Les autres, convaincus du néant de ces liens, se tournent vers Dieu; mais ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit satisfait dès à présent, toujours prêts à s'inquiéter et à se plaindre, quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu'il les éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas que la nature humaine est malade, et incapable en cet état de tout bonheur réel; que les épreuves dont ils se plaignent sont les remèdes nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté, pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une confiance pleine d'amour. Et voilà pourquoi le roi-prophète revient si souvent a cette prière: _Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis malade_; _guérissez-moi, car le mal a pénétré jusqu'à mes os_[339]; _guérissez mon âme_[340], vous qui guérissez toutes nos infirmités[341]. Donc, pendant cette vie, la résignation, la patience, une tranquille soumission de la volonté, au milieu des ténèbres de l'esprit et de l'amertume du coeur: et après, et bientôt, dans la véritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la félicité de Dieu même, qu'il vous sera donné _de voir tel qu'il est face à face_[342].

[337] Eccles., I, 14.

[338] _Ibid._, 3.

[339] Ps. VI, 3.

[340] Ps. XL, 5.

[341] Ps. CII, 3.

[342] I. Cor., XIII, 12.

CHAPITRE XXXI.

Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.

1. LE F. Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.

Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers vous,

Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: _Qui me donnera des ailes comme à la colombe? et je volerai, et je me reposerai_[343].

[343] Ps. LIV, 7.

Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue? et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?

Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là, reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est semblable à vous.

Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper librement des choses de Dieu.

Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.

2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse au-dessus d'elle-même.

Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a, est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.

Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.

Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété éclaire, et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.

La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme, est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit.

3. Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut pour cela, ils ne le veulent point faire.

Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.

Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans aucune distraction, à notre état intérieur.

4. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous hâtons d'en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres.

Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections, et nous ne gémissons point de ce que tout en nous est impur.

_Toute chair avait corrompu sa voie_[344]; et c'est pourquoi le déluge suivit.

[344] Gen., VI, 12.

Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme.

Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.

5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu, c'est à quoi l'on regarde bien moins.

On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux, patient, pieux, intérieur;

La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au dedans.

Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas trompée.

RÉFLEXION.

Jusqu'à ce que _notre vie soit_, comme parle l'Apôtre, _cachée en Dieu avec Jésus-Christ_[345], nous ne lui appartenons qu'imparfaitement, nous ne sommes pas _un_ avec le Fils et avec le Père[346], nous ne sommes pas consommés dans l'unité[347]; il y a quelque chose entre nous et Dieu: et c'est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux créatures: notre amour est divisé; tantôt il s'élance vers le ciel, et tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous attachent au monde. Alors séparée de tout ce qui passe, enveloppée, pour ainsi dire, de l'être divin, plongée dans sa lumière, l'âme ne voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que de sa vérité et de son amour, qu'il lui communique par des voies inexpliquables et merveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père, Jésus-Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus conforme à lui-même. Ce qu'il a éprouvé, il veut qu'elle l'éprouve aussi, qu'elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers états, avec le même esprit d obéissance parfaite qui le dirigeait dans l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité; plus souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prétoire, sur le Golgotha, où doit se consommer le sacrifice: et soit qu'il l'éclaire et la console, soit qu'il paraisse la délaisser, tout coopère à sa perfection, parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, _le Dieu qui l'appelle à la sainteté_[348]. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de ce grand Dieu. Mais l'âme qui ne s'est pas encore complétement dégagée des choses de la terre est toujours agitée, inquiète; elle marche dans l'obscurité, et mille soins la tourmentent. Hâtons-nous donc de briser nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui: _à qui irions-nous? Il a les paroles de la vie éternelle_[349]. Quittons tout pour le suivre, et _laissons les morts ensevelir leurs morts_[350].

[345] Coloss., III, 3.

[346] Joann., XVII, 21.

[347] _Ibid._, 23.

[348] Rom., VIII, 28.

[349] Joann., XXXV, 69.

[350] Luc., IX, 60.

CHAPITRE XXXII.

De l'abnégation de soi-même.

1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une liberté parfaite, si vous ne vous renoncez entièrement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent être à eux-mêmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flatte leurs sens, et non ce qui me plaît, se repaître d'illusions, et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.

Retenez bien cette courte et profonde parole: _Quittez tout, et vous trouverez tout._ Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.

Méditez ce précepte; et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.

2. LE F. Seigneur, ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants: cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.

3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage, lorsqu'on vous montre la voie des parfaits; mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.

Ah! s'il en était ainsi de vous! si vous en étiez venu jusqu'à ne plus vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je vous ai donné! Alors j'arrêterais sur vous mes regards avec complaisance, et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la joie.

Il vous reste encore bien des choses à quitter; et à moins que vous n'y renonciez entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous demandez.

Écoutez mes conseils, et pour acquérir de vraies richesses, _achetez de moi de l'or éprouvé par le feu_[351], c'est-à-dire la sagesse céleste, qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.

[351] Apoc., III, 18.

Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui plaît aux hommes, ou nous plaît en nous-mêmes.

4. Je vous le dis, échangez ce qu'il y a de grand et de précieux dans les choses humaines, contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entièrement cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'élève point en elle-même, et qui ne cherche point à être admirée sur la terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche, mais ils s'éloignent d'elle par leur vie. C'est cependant _cette perle précieuse_[352] qui est cachée au plus grand nombre.

[352] Matth., XIII. 46.

RÉFLEXION.

Qu'est-ce que l'homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de règle, à ses désirs, à ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et voilà, ô mon Dieu, l'état de toute créature qui refuse de se soumettre entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite liberté n'est que l'accomplissement parfait des préceptes et des conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se réduisent au renoncement de soi-même: car, en renonçant à sa raison propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité de Dieu; en renonçant à l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la loi[353], demeure seul au fond du coeur; en renonçant à sa volonté, l'on n'agit plus que d'après la volonté de Dieu, qui est l'ordre par excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu même, dont il devient la fidèle image; il est libre, car cette abnégation absolue de lui-même l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions. _Nous avons été_, dit saint Paul, _délivrés par Jésus-Christ, et appelés par lui à la liberté_[354]; c'est-à-dire, à la connaissance de la loi évangélique, _loi parfaite de liberté_[355], qui, après avoir délivré ceux qui s'y attachent fidèlement _de la servitude de la corruption_, les conduit enfin _à la liberté de la gloire promise aux enfants de Dieu_[356].

[353] Ibid., XXII, 40.

[354] Galat., IV, 31; v, 13.

[355] Jacob., I, 25.

[356] Rom., VIII, 21.

CHAPITRE XXXIII.

De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin.

1. J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous: maintenant vous êtes affecté d'une certaine manière, vous le serez d'une autre le moment d'après.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous: tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.

Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il éprouve en soi, ni de quel côté l'incline le vent de l'inconstance; mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre.

C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.

Plus l'oeil de l'âme est pur et son intention droite, moins on est agité par les tempêtes.

Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers chaque objet agréable qui se présente.

Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la honteuse recherche de soi-même.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, _non pour Jésus seul, mais pour voir Lazare_[357].

[357] Joann., XII, 9.

Il faut donc purifier l'intention, afin que, simple et droite, elle se dirige constamment vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets inférieurs.

RÉFLEXION.

L'esprit de l'homme va et vient sans se reposer jamais, et le coeur est emporté par la même inconstance. Or ces changements qui surviennent en nous, quelquefois malgré nous, sont ou des tentations que l'on doit combattre, ou des misères qu'il faut supporter, ou des épreuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c'est pourquoi il est nécessaire de travailler sans relâche à purifier notre volonté, qui seule dépend de nous; autrement nous tomberons bien vite ou dans le péché, ou dans le trouble, ou dans les deux à la fois. Celui qui veut sincèrement être à Dieu et n'être qu'à lui, ne craint pas les attaques de l'enfer, parce qu'il sait qu'il est invincible en celui qui le fortifie. Il ne s'irrite point contre lui-même, il voit en paix ses infirmités, il _s'en glorifie_ comme l'Apôtre[358], parce qu'elles _perfectionnent la vertu_[359], et ajoutent au prix de la victoire. Que si Dieu l'éprouve, il s'humilie, il se reconnaît indigne de ses consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est présentée. Tranquille sur cette croix, dans la tristesse, dans la souffrance et l'abandonnement, il n'a que cette parole, et elle lui suffit: _J'ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu éternellement_[360].

[358] II. Corinth., XI, 30.

[359] _Ibid._, XII, 9.

[360] Ps. LXX, 1.

CHAPITRE XXXIV.

Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement.

1. LE F. Voilà mon Dieu et mon tout! Que voudrais-je de plus? et quelle plus grande félicité puis-je désirer?

Ô ravissante parole! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le monde, ni rien de ce qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire sans cesse est doux à celui qui aime.

Vous présent, tout est délectable: en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie inénarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire, rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de douceur sans l'impression de votre grâce et l'onction de votre sagesse.

2. Que ne goûtera point celui qui vous goûte? et que trouvera d'agréable celui qui ne vous goûte point?

Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la chair, s'évanouissent dans leur sagesse: car on ne trouve là qu'un vide immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la chair, se montrent vraiment sages: car ils quittent le mensonge pour la vérité, et la chair pour l'esprit.

Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de la créature, du temps et de l'éternité, de la lumière incréée et de celle qui n'en est qu'un faible reflet.

3. Ô lumière éternelle, infiniment élevée au-dessus de toute lumière créée, qu'un de vos rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et pénètre jusqu'au fond le plus intime de mon coeur!

Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances, pour qu'elle s'unisse à vous dans des transports de joie.

Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses!

Jusque là je n'aurai point de joie parfaite.

Hélas! le vieil homme vit encore en moi; il n'est pas tout crucifié, il n'est pas mort entièrement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l'âme règne en paix.

Mais vous _qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots, levez-vous, secourez-moi_[361].

[361] Ps. LXXXVIII, 10; XLIII, 26.

_Dissipez les nations qui veulent la guerre_[362], et brisez-les dans votre puissance.

[362] Ps. LXVII, 32.

_Faites_, je vous conjure, _éclater vos merveilles, et signalez la gloire de votre bras_[363]: car je n'ai point d'autre espérance ni d'autre refuge que vous, ô mon Dieu!

[363] Judith, IX, 11; Eccl., XXXVI, 7.

RÉFLEXION.

Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas absorbée dans son amour; qu'elle s'arrête encore aux créatures, au lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien. Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'amour? et qu'est-ce que le bonheur infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc à notre coeur un objet infini, il faut Dieu: rien de créé ne saurait le satisfaire jamais. Que me veut le monde? Qu'ai-je besoin de lui? Que peut-il me donner? Mon coeur est plus grand que tous ses biens, et _Dieu seul est plus grand que mon coeur_[364]. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant et toujours: éternellement Dieu seul!

[364] Joann., III, 20.

CHAPITRE XXXV.

Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation.

1. J.-C. Mon fils, vous n'aurez jamais de sécurité dans cette vie; mais, tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours nécessaires.

Vous êtes environné d'ennemis; ils vous attaquent à droite et à gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience, vous ne serez pas longtemps sans blessure.

Si, de plus, votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez jamais la violence de ce combat et vous n'obtiendrez point la palme des bienheureux.

Il faut donc passer courageusement à travers tous les obstacles, et lever un bras puissant contre tout ce qui s'oppose à vous.

Car _la manne est donnée aux victorieux_[365], et une grande misère est le partage du lâche.

[365] Apoc., II, 17.

2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au repos éternel!

Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.

Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu, les travaux, les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, les mépris.

C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.

Pour un court travail je donnerai une récompense éternelle, et une gloire infinie pour une humiliation passagère.

3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les consolations spirituelles?

Mes Saints n'en ont pas joui constamment; mais ils ont eu beaucoup de peines, des tentations diverses, de grandes désolations.

Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que _les souffrances du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être le prix_[366].

[366] Rom., VIII, 18.

Voulez-vous avoir, dès le premier moment, ce que tant d'autres ont à peine obtenu après beaucoup de larmes et d'immenses travaux!

_Attendez le Seigneur, combattez avec courage_[367], soyez ferme, ne craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie pour la gloire de Dieu.

[367] Ps. XXVI, 14.

_Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos tribulations_[368].

[368] Ps. XC, 15.

RÉFLEXION.