L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
Part 13
[296] Ezech., XIII, 16.
[297] Ps. LXXII, 20.
[298] Ps. LXXXIII, 11.
CHAPITRE XXIV.
Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la conduite des autres.
1. J.-C. Mon fils, réprimez en vous la curiosité, et ne vous troublez point de vaines sollicitudes.
_Que vous importe ceci ou cela? suivez-moi_[299].
[299] Joan., XXI, 22.
Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là?
Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour vous-même: de quoi donc vous inquiétez-vous?
Voilà que je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il veut, et où tendent ses vues.
C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en paix, et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.
Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront, viendra sur eux; car ils ne peuvent me tromper.
2. Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.
Car tout cela dissipe l'esprit, et obscurcit étrangement le coeur.
Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m'ouvrir la porte de votre coeur.
Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes choses.
RÉFLEXION.
Pourquoi ouvrez-vous un oeil envieux sur les actions de vos frères? Qui vous a chargé de scruter leur conscience et leurs oeuvres? Laissez, laissez à Dieu un soin qu'il se réserve, et songez à répondre pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et l'on se prépare à soi-même un jugement plus sévère, en usurpant un droit qu'on n'a pas, et en blessant, par des soupçons malins et téméraires, l'amour dû au prochain. _La charité est indulgente, elle ne pense point le mal_[300]. Présumez d'autrui tout ce qui est bon, pardonnez pour qu'on vous pardonne, _et ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugé_[301].
[300] I. Cor., XIII, 4, 5.
[301] Matth., VII, 1.
CHAPITRE XXV.
En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme.
1. J.-C. Mon fils, j'ai dit: _Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne_[302].
[302] Joann., XIV, 27.
Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une paix véritable.
Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.
Votre paix sera dans une grande patience.
Si vous m'écoutez, et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d'une profonde paix.
2. LE F. Seigneur, que ferai-je donc?
3. J.-C. En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites. N'ayez d'autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez rien hors de moi.
Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres: ne vous ingérez point de ce qui n'est point commis à votre charge; alors vous serez peu ou rarement troublé.
Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine du coeur, aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie présente; c'est l'état de l'éternel repos.
Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs.
Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même, et d'imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre coeur rempli d'une piété tendre et douce: car ce n'est pas en cela qu'on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le progrès de l'homme et sa perfection.
4. LE F. En quoi donc, Seigneur?
5. J.-C. À vous offrir de tout votre coeur à la volonté divine; à ne vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps, ni dans l'éternité: de sorte que, regardant du même oeil et pesant dans la même balance les biens et les maux, vous m'en rendiez également grâces.
Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si constant dans l'espérance, que, privé intérieurement de toute consolation, vous prépariez votre coeur à de plus dures épreuves, sans jamais vous justifier vous-même, comme si vous ne méritiez pas de tant souffrir; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma sainteté dans tout ce que j'ordonne. Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de la paix; et vous pourrez avec assurance espérer _de revoir mon visage dans l'allégresse_[303].
[303] Job, XXXIII, 26.
Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis, vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie d'exil.
RÉFLEXION.
On ne saurait trop répéter à l'homme que sa grandeur, sa sécurité, sa paix consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s'anéantir devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que l'accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d'intérêt propre, dans un abandon sans réserve à ce qu'il lui plaît d'ordonner de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s'unir à lui d'une manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont données et nous sont retirées selon des desseins que nous ignorons; elles passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache. Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul; aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans l'amertume comme dans la jouissance. Oui, _je vous aimerai, Seigneur_[304], _je vous bénirai en tout temps_[305]: _vous êtes vous-même notre paix_[306], _et dans cette paix, je dormirai et je me reposerai_[307].
[304] Ps. XVII, 2.
[305] Ps. XXXIII, 2.
[306] Ephes., II, 14.
[307] Ps. IV, 9.
CHAPITRE XXVI.
De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la lecture.
1. LE F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de son coeur, de passer au milieu des soins du monde, sans se préoccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par le privilége d'une âme libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à la créature.
2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.
Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d'ardeur; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'âme de votre serviteur, et l'empêchent de jouir, autant qu'il voudrait, de la liberté de l'esprit.
3. Ô mon Dieu, douceur ineffable! changez pour moi en amertume toute consolation de la chair, qui me détourne de l'amour des biens éternels, et m'attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir présent.
Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du démon.
Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer.
Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse onction de votre esprit; et au lieu de l'amour terrestre, pénétrez-moi de l'amour de votre nom.
4. Le boire, le manger, le vêtement, et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente.
Faites que j'use de ces soulagements avec modération, et que je ne les recherche point avec trop de désir.
Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la nature: mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les sens; autrement la chair se révolterait contre l'esprit.
Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin qu'instruit par vous, je me préserve de tout excès.
RÉFLEXION.
En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente, l'importance qu'ils attachent à tout ce qui s'y rapporte, le désir qui les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuadés que cette vie doive finir, et finir si tôt? Dans leurs longues prévoyances, ils n'oublient rien que l'éternité: elle seule ne les touche en aucune manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songent-ils de loin en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des affaires. Profonde pitié! et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur est différent! _Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme un voyageur qui se détourne pour reposer un peu_[308]. Voilà notre modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous devons n'user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne voir dans ce qui est au-delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? _Le voyageur altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l'eau la plus proche; il s'assied contre le premier arbre_[309] qu'il rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il recommence à marcher. Une seule pensée l'occupe, celle d'achever promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur. Que m'importe la terre, ô mon Dieu! Que m'importe ce lieu étranger d'où je sortirai dans un moment! Je vais à la maison de mon Père: le reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela, pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes voeux? _Mon âme a défailli de désir, mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon Dieu! vos autels!... Heureux ceux qui habitent dans la maison du Seigneur[310]!_
[308] Jerem., XIV, 15.
[309] Ecclesiast., XXVI, 15.
[310] Ps. LXXXIII, 2, 5.
CHAPITRE XXVII.
Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de parvenir au souverain bien.
1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même.
Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du monde.
On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection et de l'amour qu'on a pour elle.
Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave d'aucune chose.
Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir, renoncez à ce qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.
Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du coeur, avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.
2. Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer de soins superflus?
Demeurez soumis à ma volonté, et rien ne pourra vous nuire.
Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gré, vous n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquiétude, parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et partout quelqu'un qui vous contrarie.
3. À quoi sert donc de posséder et d'accumuler beaucoup de choses au dehors? Ce qui sert, c'est de les mépriser, et de les déraciner de son coeur.
Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais encore de la poursuite des honneurs, et du désir des vaines louanges, toutes choses qui passent avec le monde.
Nul lieu n'est un sûr refuge, si l'on manque de l'esprit de ferveur; et cette paix qu'on cherche au dehors ne durera guère, si le coeur est privé de son véritable appui, c'est-à-dire si vous ne vous appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.
Car, entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis encore.
PRIÈRE
POUR OBTENIR LA PURETÉ DU COEUR ET LA SAGESSE CÉLESTE.
4. LE F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.
Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon coeur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir d'aucune chose ou précieuse ou méprisable; mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce qu'elles sont, je voie qu'elles passent, et que je passerai aussi avec elles.
_Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et affliction d'esprit_[311]. Oh! qu'il est sage, celui qui juge ainsi!
[311] Eccl., I, 17.
5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j'apprenne à vous chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre de votre sagesse.
Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour supporter ceux qui s'élèvent contre moi.
Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles, et de ne point prêter l'oreille aux perfides discours des flatteurs. C'est ainsi qu'on avance sûrement dans la voie où l'on est entré.
RÉFLEXION.
Si peu que l'homme se recherche lui-même, il s'éloigne de Dieu: mais à l'instant le trouble naît en lui; car ou il n'atteint pas l'objet de ses désirs, ou il s'en dégoûte aussitôt, toujours tourmenté, soit par ses convoitises, soit par le remords et l'ennui. Il a voulu être riche, puissant, posséder des titres, des honneurs, toutes choses qui ne s'obtiennent guère que par de durs travaux, et qui rarement se rencontrent avec une conscience pure: n'importe, le voilà élevé au faîte des prospérités humaines, rien ne lui manque de ce qu'il enviait; demandez-lui s'il est satisfait: il ne sortira que des plaintes, des cris d'angoisse et de douleur, de la bouche de cet heureux du monde. _Et maintenant_, selon la forte expression de l'Apôtre, _et maintenant, ô riches, pleurez et poussez des hurlements dans les misères qui fondront sur vous. Vous avez vécu sur la terre dans les délices et les voluptés, vous vous êtes engraissés pour le jour du sacrifice_[312]. Ainsi d'un côté, les biens d'ici-bas, ces biens convoités si ardemment, fatiguent l'âme sans la rassasier; et de l'autre, à moins d'une grâce peu commune, comme Jésus-Christ lui-même nous l'apprend[313], ils la précipitent dans la perte. Au contraire, celui qui s'est renoncé complétement, celui pour qui Dieu seul est tout, jouit d'une paix inaltérable. La souffrance même lui est douce, parce qu'elle accroît son espérance, purifie son amour, et que l'affliction d'un moment enfantera une joie éternelle. _Persévérez donc dans la patience jusqu'à l'avénement du Seigneur. Dans l'espoir de recueillir le fruit précieux de la terre, le laboureur attend patiemment les pluies de la première et de l'arrière-saison. Et vous aussi soyez donc patients, car l'avénement du Seigneur approche_[314].
[312] Jacob., V, 1, 5.
[313] Matth., XIX, 23, 24.
[314] Jacob., V, 7, 8.
CHAPITRE XXVIII.
Qu'il faut mépriser les jugements humains.
1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de vous, et en disent des choses qu'il vous soit pénible d'entendre.
Vous devez penser encore plus mal de vous-même, et croire que personne n'est plus imparfait que vous.
Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront des paroles qui se dissipent en l'air?
Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps mauvais, et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des jugements humains.
2. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu'ils jugent de vous bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable? n'est-ce pas en moi?
Celui qui ne désire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point de leur déplaire, jouira d'une grande paix.
De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du coeur et la dissipation des sens.
RÉFLEXION.
Quelques-uns s'inquiètent plus des jugements des hommes, que de celui de Dieu. Étrange folie! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que nous importera le blâme ou l'estime des créatures? Nous ne serons ni condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. C'est la vérité qui nous jugera, et sa sentence sera éternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut enivré de louanges, s'en ira expier ses crimes cachés _là où sont les pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt point_[315]. Tel autre qui vécut accablé de mépris et d'outrages, entendra cette parole: _Venez, vous qui êtes le béni de mon Père; possédez le royaume qui vous est préparé dès le commencement du monde_[316]; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos jugements, ni sa justice comme notre justice: _Il sonde l'abîme et le coeur de l'homme_[317]. N'ayez donc que lui seul en vue, et soyez indifférent à tout le reste. À quoi sert ce que nous laissons à l'entrée du tombeau? les éloges recherchés souillent la conscience et tuent le mérite du bien qu'on a fait pour les obtenir. _Prenez garde à ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, pour être vu d'eux: autrement vous n'aurez point de récompense de votre Père qui est dans les cieux. Quand donc vous faites l'aumône, ne sonnez point de la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les carrefours, afin d'être honorés des hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite, afin que votre aumône soit dans le secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous la rendra. Et quand vous priez, ne soyez point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les angles des places publiques, afin d'être vus des hommes; en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le plus reculé, et après avoir fermé la porte, priez votre Père dans le secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra_[318].
[315] Matth., XXV, 30. Marc, IX, 43.
[316] Matth., XXV. 34.
[317] Ecclesiast., XLII, 18.
[318] Matth., VI, 1-6.
CHAPITRE XXIX.
Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction.
1. LE F. Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu m'éprouver par cette peine et cette tentation.
Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier vers vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile?
Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation, mon coeur malade est tourmenté par la passion qui le presse.
_Et maintenant que dirai-je_[319]? Ô Père plein de tendresse! Les angoisses m'ont environné: _Délivrez-moi de cette heure_[320].
[319] Joan., XII, 27.
[320] _Ibid._
Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire, en me délivrant après m'avoir humilié profondément.
Daignez, Seigneur, me secourir: car, pauvre créature que je suis, que puis-je faire, et où irai-je sans vous?
Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.
2. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, _que votre volonté se fasse_[321]. J'ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation.
[321] Matth., V, 10.
Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec patience, jusqu'à ce que la tempête passe, et que le calme revienne.
Votre main toute-puissante peut éloigner de moi cette tentation, et en modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous l'avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde!
Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu: _c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut_[322].
[322] Ps., LXXVI, 10.
RÉFLEXION.
Le premier mouvement de l'âme éprouvée par la tentation doit être de s'humilier, de reconnaître son impuissance; et aussitôt de recourir avec une vive foi à celui qui seul est sa force: _Seigneur, sauvez-moi, car je vais périr_[323]: et Dieu se hâtera de venir au secours de cette pauvre âme; il étendra pour la secourir sa main toute-puissante; _il commandera aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme_[324]. Ainsi encore, lorsque le coeur est brisé d'affliction, oppressé d'angoisse, que fera-t-il? Il se jettera dans le sein _de Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Père de miséricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos épreuves: car de même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en nous, ainsi abonde par Jésus-Christ notre consolation_[325]. Alors, si notre âme, comme celle de Jésus, _est triste jusqu'à la mort_[326], si nous disons comme lui: _Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi!_ comme lui aussi nous ajouterons _Non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez[327]!_
[323] Matth., VIII, 25.
[324] Matth., VIII, 26.
[325] II. Cor., I, 3, 4, 5.
[326] Matth., XXVI, 38.
[327] _Ibid._, 39.
CHAPITRE XXX.
Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce.
1. J.-C. Mon fils, _je suis le Seigneur; c'est moi qui fortifie au jour de la tribulation_[328].
[328] Nah., I, 7.
Venez à moi quand vous souffrirez.
Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que vous recourez trop tard à la prière.
Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du soulagement et une multitude de consolations.
Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que _c'est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi_[329]; et que hors de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil utile, point de remède durable.
[329] Ps. XVI, 7.
Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête, ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes: car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et beaucoup plus encore.
2. _Y a-t-il rien qui me soit difficile_[330]? ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font pas?
[330] Jér., XXXII, 27.
Où est votre foi? Demeurez ferme et persévérez.
Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son temps.
Attendez-moi, attendez: _je viendrai et je vous guérirai_[331].
[331] Matth., VIII, 7.
Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraie une crainte vaine.
Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse sur tristesse? _À chaque jour suffit son mal_[332].
[332] _Ibid._, VI, 34.
Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s'affliger de choses futures qui n'arriveront peut-être jamais?
3. C'est une suite de la misère humaine d'être le jouet de ces imaginations, et la marque d'une âme encore faible de céder si aisément aux suggestions de l'ennemi.
Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets réels ou par de fausses images; et de nous vaincre par l'amour des biens présents ou par la crainte des maux à venir.
_Que votre coeur donc ne se trouble point et ne craigne point._
_Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde_[333].
[333] Joann., XIV, 1, 27.
Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis le plus près de vous.
Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un plus grand mérite.
Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.