L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
Part 11
[228] _Ibid._
[229] Philipp., II, 8.
[230] Jerem., II, 20.
[231] Ps. CXVIII, 19, 20.
CHAPITRE XIV.
Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait.
1. LE F. Vous faites tonner sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes os ont tremblé d'épouvante, et mon âme est dans une profonde terreur.
Interdit, effrayé, je considère que _les cieux ne sont pas purs à vos yeux_[232].
[232] Job, XV, 15.
_Si vous avez trouvé le mal dans vos Anges_[233], et si vous ne les avez pas épargnés, que sera-ce de moi?
[233] _Ibid._, IV, 18.
_Les étoiles sont tombées du ciel_[234]: moi, poussière, que dois-je donc attendre?
[234] Apoc., VI, 13.
Des hommes dont les oeuvres paraissaient louables, sont tombés aussi bas qu'on puisse tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des Anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux.
2. Il n'est donc point de sainteté, Seigneur, si vous retirez votre main.
Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.
Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.
Point de chasteté assurée, si vous n'en prenez la défense.
Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour nous.
Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous périssons: venez-vous à nous, nous nous relevons et nous vivons.
Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes tièdes, mais vous nous enflammez.
3. Ô que je dois avoir d'humbles et basses pensées de moi-même! que je dois estimer peu ce qui paraît de bien en moi!
Ô que je dois m'abaisser profondément, Seigneur, devant vos jugements impénétrables, où je me perds comme dans un abîme, et vois que je ne suis rien que néant et un pur néant!
Ô poids immense! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où je disparais comme le rien au milieu du tout!
Où donc l'orgueil se cachera-t-il? où la confiance dans sa propre vertu?
Toute vanité s'éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi.
4. Qu'est-ce que toute chair devant vous?
_L'argile s'élèvera-t-elle contre celui qui l'a formée_[235]?
[235] Is., XXIX, 16.
Comment celui dont le coeur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il s'enfler d'une louange vaine?
Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil à celui que la vérité a soumis à son empire; et jamais il ne sera ému des applaudissements des hommes, celui dont toute l'espérance est affermie en Dieu.
Car ceux qui parlent ne sont rien: ils s'évanouiront avec le bruit de leurs paroles: mais _la vérité du Seigneur demeure éternellement_[236].
[236] Ps. CXVI, 2.
RÉFLEXION.
Une des plus dangereuses tentations et des plus déliées, est celle de l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche de sa vigilance, l'âme que la grâce avait élevée au-dessus de la nature et de sa corruption, glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est garanti de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus; l'amour-propre s'arrête à cette pensée, et s'y repose avec complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se préfère peut-être à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offense le plus ce Dieu _jaloux et vengeur_[237], _et qui ne donnera sa gloire à nul autre_[238], _et qui résiste aux superbes_[239]. Que fait-il cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles qui étonnent et consternent; ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur sa propre justice! la ruine l'attend. _Je ne sens_, disait l'Apôtre, _rien en moi qui m'accuse; mais je ne suis pas pour cela justifié, car celui qui me juge, c'est le Seigneur_[240]. Et le prophète-roi: _Purifiez-moi de mes fautes cachées_[241], _oubliez celles que j'ignore_[242], _et pardonnez-moi celles d'autrui_[243]: prière admirable qui rappelle à l'homme cette funeste communication du mal, en vertu de laquelle il est, hélas! si peu de péchés purement personnels. Donc nul refuge, nulle assurance que dans l'humilité, dans l'aveu sincère, dans la conviction et le sentiment toujours présent de notre profonde misère, joint à la confiance en Dieu seul. Prosternés à ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste: _Ma honte est sans cesse devant moi_, et la confusion a couvert mon visage[244]: _Seigneur, vous ne mépriserez point un coeur contrit et humilié_[245]!
[237] Nahum., I, 2.
[238] Is., XLII, 8.
[239] I. Petr., V, 5.
[240] I. Cor., IV, 4.
[241] Ps. XVIII, 13.
[242] Ps. XXIV, 7.
[243] Ps. XVIII, 14.
[244] Ps. XLIII, 16.
[245] Ps. L, 19.
CHAPITRE XV.
De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève quelque désir en nous.
1. J.-C. Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi, si c'est votre volonté. Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si vous devez en être honoré.
Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit utile, alors donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.
Mais si vous savez que cela me nuira, ou ne servira point au salut de mon âme, éloignez de moi ce désir.
Car tout désir n'est pas de l'Esprit saint, même lorsqu'il paraît bon et juste à l'homme.
Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon ou mauvais qui vous porte à désirer ceci ou cela, ou même votre esprit propre.
Il s'est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l'illusion, qui semblaient d'abord être conduits par le bon esprit.
2. Ainsi tout ce qui se présente de désirable à votre esprit, vous devez le désirer toujours et le demander avec une grande humilité de coeur, et surtout avec une pleine résignation, vous abandonnant à moi sans réserve, et disant:
Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous le voudrez.
Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le voulez.
Faites de moi ce qui vous plaira, selon ce que vous savez être bon, et pour votre plus grande gloire.
Placez-moi où vous voudrez, et disposez absolument de moi en toutes choses.
Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens, à votre gré.
Voilà que je suis prêt à vous servir en tout: car je ne désire point vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement et parfaitement!
PRIÈRE
POUR DEMANDER À DIEU LA GRÂCE D'ACCOMPLIR SA VOLONTÉ.
1. LE F. Accordez-moi, ô bon Jésus, votre grâce; _qu'elle soit en moi, qu'elle agisse avec moi_[246], et qu'elle demeure avec moi jusqu'à la fin.
[246] Sap., IX, 10.
Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus agréable, et ce que vous aimez le plus.
Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la vôtre, et jamais ne s'en écarte en rien.
Qu'uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous voulez; et qu'il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas.
Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d'aimer à être oublié et méprisé du siècle à cause de vous.
Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut désirer, et que mon coeur ne cherche sa paix qu'en vous.
Vous êtes la véritable paix du coeur, son unique repos: hors de vous, tout pèse et inquiète. _Dans cette paix_, c'est-à-dire en vous seul, éternel et souverain Dieu, _je dormirai et je me reposerai_[247]. Ainsi soit-il.
[247] Ps. IV, 10.
RÉFLEXION.
Jamais satisfait pleinement de ce qu'il est et de ce qu'il possède, fatigué du vide de son coeur, toujours inquiet, toujours aspirant à je ne sais quel bien qui le fuit toujours, l'homme n'a pas un moment de vrai repos, et sa vie s'écoule dans les désirs. Ce n'est pas seulement une grande misère, mais encore un grand danger; _car la racine de tous les maux est la convoitise, et plusieurs, en s'y livrant, ont perdu la foi, et se sont engagés dans une multitude de douleurs_[248]. L'imagination, qui, en cet état, se porte avec force vers tout ce qui l'attire, obscurcit la raison, ébranle et entraîne la volonté même: et ainsi l'on doit s'attacher soigneusement à la réprimer, lors même que les objets qui l'occupent paraîtraient exempts de toute espèce de mal, et qu'on croirait ne chercher dans ses rêves qu'un soulagement permis et une distraction innocente. La piété elle-même s'égare aisément, si elle n'est en garde contre les désirs en apparence les plus saints. Nous ne savons ni ce qui nous est bon, ni ce qui nous est nuisible. Tantôt nous souhaiterons d'être délivrés d'une croix nécessaire peut-être à notre salut, tantôt, dans un mouvement indiscret de ferveur, nous en souhaiterons une autre sous laquelle nos forces succomberaient, si elle nous était imposée. Que faire donc? Demander à Dieu _que sa volonté se fasse_[249] en nous et hors de nous, y conformer la nôtre entièrement, et renfermer en elle tous nos désirs. Nous ne trouverons de paix et de sécurité que dans ce parfait abandon entre les mains de notre Père. _Mon Père, non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez_[250].
[248] I. Timoth., VI. 10.
[249] Matth., VI, 10.
[250] _Ibid._, XXVI, 39.
CHAPITRE XVI.
Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation.
1. LE F. Tout ce que je puis désirer ou imaginer pour ma consolation, je ne l'attends point ici, mais dans l'avenir.
Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais seul de toutes ses délices, il est certain que tout cela ne durerait pas longtemps.
Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de joie sans mélange qu'en Dieu, qui console les pauvres et relève les humbles.
Attends un peu, mon âme, attends la divine promesse, et tu posséderas dans le ciel tous les biens en abondance.
Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les biens éternels et célestes.
Use des uns et désire les autres.
Aucun bien temporel ne saurait te rassasier, parce que tu n'as point été créée pour en jouir.
2. Quand tu posséderais tous les biens créés, ils ne pourraient te rendre ni heureuse ni contente: en Dieu, qui a tout créé, en lui seul est ta félicité et tout ton bonheur;
Bonheur non pas tel que se le figurent et que le souhaitent les amis insensés du monde, mais tel que l'attendent les vrais serviteurs de Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois par avance les âmes pieuses et les coeurs purs, _dont l'entretien est dans le ciel_[251].
[251] Philipp., III, 20.
Toute consolation humaine est vide et dure peu.
La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir intérieurement.
L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui dit: Seigneur Jésus, soyez près de moi en tout temps et en tout lieu.
Que ma consolation soit d'être volontiers privé de toute consolation humaine.
Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste épreuve me soient une consolation au-dessus de toutes les autres.
_Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront point éternelles_[252].
[252] Ps. CII, 9.
RÉFLEXION.
Toute créature gémit, dit l'Apôtre[253]; et, de siècle en siècle, le monde entier le redit après lui. Que cherchez-vous donc dans les créatures? que leur demandez-vous, et que peuvent-elles vous donner? Toujours agitées, pleines de troubles, ainsi que vous elles souhaitent le repos, et ne le trouvent point. Comment la paix vous viendrait-elle du sein même de l'angoisse et des orages perpétuellement soulevés par les passions? Cessez de vous abuser, cessez de dire aux tempêtes, calmez-moi. Le calme est en Dieu; et n'est que là: en lui seul est le repos, la paix, la joie, la consolation. _Tournez-vous donc vers le Seigneur votre Dieu_[254], et renoncez à tout le reste: alors, seulement alors, vous commencerez à jouir de la vraie félicité. «Rien, non, rien n'est comparable au bonheur de celui qui, méprisant les sens, détaché de la chair et du monde, ne tient plus aux choses humaines que par les seuls liens de la nécessité, converse uniquement avec Dieu et avec lui-même, et, s'élevant au-dessus des objets sensibles, ne vit que des divines clartés qu'il conserve en soi toujours pures, toujours brillantes, sans aucun mélange des ombres de la terre et des vains fantômes errants ici-bas autour de nous; qui, réfléchissant comme un miroir céleste, Dieu et ses éblouissantes perfections, sans cesse ajoute à la lumière une lumière plus vive, jusqu'au moment où la vérité dissipant tous les nuages, il arrive à la source même de toute lumière, à l'éternelle fontaine de splendeur, fin bienheureuse de son être et son immortel ravissement[255].»
[253] Rom., VIII, 22.
[254] Osee, XIV, 2.
[255] S. Greg. Nazianz., Orat. XXIX, in Princ.
CHAPITRE XVII.
Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde.
1. J.-C. Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plaît, car je sais ce qui vous est bon.
Vos pensées sont celles de l'homme, et vos sentiments sont, en beaucoup de choses, conformes aux penchants de son coeur.
2. LE F. Il est vrai, Seigneur: vous prenez de moi beaucoup plus de soin que je n'en puis prendre moi-même.
Il est menacé d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas uniquement sur vous.
Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu'elle soit affermie en vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira: car tout ce que vous ferez de moi ne peut être que bon.
Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni: et si vous voulez que je sois dans la lumière, soyez encore béni.
Si vous daignez me consoler, soyez béni: et si vous voulez que j'éprouve des tribulations, soyez également toujours béni.
3. J.-C. Mon fils, c'est ainsi que vous devez être, si vous voulez ne pas vous séparer de moi.
Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu'à la joie, au dénûment et à la pauvreté, autant qu'aux richesses et à l'abondance.
4. LE F. Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous voudrez qui vienne sur moi.
Je veux recevoir indifféremment, de votre main, le bien et le mal, les douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre grâces de tout ce qui m'arrivera.
Préservez-moi à jamais de tout péché, et je ne craindrai ni la mort ni l'enfer.
Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.
RÉFLEXION.
On ne saurait trop le répéter, la vie chrétienne consiste uniquement à vouloir ce que Dieu veut, et à ne vouloir que ce qu'il veut. Presque toujours nos désirs nous trompent, par une suite de notre ignorance et de notre corruption. Mais Dieu sait tout ce qui nous est caché; il connaît les secrètes dispositions de notre coeur, la mesure de sa faiblesse, les épreuves auxquelles il est bon que nous soyons soumis, les secours nécessaires pour les supporter, car _il ne permettra pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces_[256]: _sa sagesse est infinie, et il nous a aimés jusqu'à donner pour nous son Fils unique_[257]. Quelle confiance, quelle paix ne devons-nous pas trouver dans cette pensée! Quoi de plus doux que de s'abandonner sans réserve à celui qui a tout fait pour sa pauvre créature, que de se perdre en lui par l'union intime de notre volonté à la sienne, ne nous réservant rien que l'action de grâces et l'amour; de sorte que notre âme, notre être entier s'exhale, en quelque sorte, dans cette parole qui comprend tout: _mon Seigneur et mon Dieu_[258]!
[256] I. Cor., X, 13.
[257] Joann., III, 16.
[258] _Ibid._, XX.
CHAPITRE XVIII.
Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie, à l'exemple de Jésus-Christ.
1. J.-C. Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis chargé de vos misères, afin de vous former, par mon exemple, à la patience, et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans murmurer.
Car, depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ma mort sur la croix, je n'ai jamais été sans douleur.
J'ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j'ai entendu souvent bien des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur les affronts et les outrages: je n'ai recueilli sur la terre, pour mes bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que des blasphèmes; pour ma doctrine, que des censures.
2. LE F. Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patience durant votre vie, accomplissant par là, d'une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère pour votre volonté, et que je porte selon mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie corruptible.
Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre exemple, suivi par vos Saints, la rend supportable et précieuse, même aux faibles.
Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolation que dans l'ancienne loi, quand les portes du ciel étaient encore fermées, que la voie du ciel semblait plus obscure, et que si peu s'occupaient de chercher le royaume de Dieu.
Les justes même à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer dans le royaume céleste qu'après la consommation de vos souffrances et le tribut sacré de votre mort.
3. Ô quelles grâces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez daigné me montrer, et à tous les fidèles, la voie droite et sûre qui conduit à votre royaume éternel.
Car votre vie est notre voie; et par une sainte patience, nous marchons vers vous, qui êtes notre couronne.
Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous suivre?
Hélas! combien resteraient en arrière, et bien loin, s'ils n'avaient sous les yeux vos sacrés exemples!
Après tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tièdes! que serait-ce si tant de lumière ne nous guidait sur vos traces?
RÉFLEXION.
La vie de l'homme sur la terre est pleine de douleur, de misère, de souffrances; qui ne le sait? Nous sommes visiblement punis, et comme la justice qui nous châtie est toute-puissante, nul moyen d'échapper au châtiment. Or, en cet état, la sagesse humaine n'a vu que le choix entre deux partis: ou de se raidir contre la nature et de nier le supplice, ou d'y chercher une distraction dans la volupté. Elle a demandé le bonheur à l'orgueil et aux sens, et, trompée dans ses espérances, elle s'est voilée la tête, en disant: Il n'y a point de remède. Le monde en était là, quand tout à coup une voix s'élève: _Heureux ceux qui pleurent_[259]! Les peuples écoutent et s'étonnent; quelque chose de nouveau se remue en eux; ils comprennent, ils goûtent la joie des larmes, et du haut de la croix où _l'homme de douleurs_[260] est attaché, un fleuve inépuisable de consolations inconnues coule sur le genre humain. La vie a perdu sa tristesse, depuis que, baigné d'une sueur de sang, et dans les transes de l'agonie, Jésus s'est écrié: _Mon âme est triste jusqu'à sa mort_[261]. Elle n'a plus assez de souffrances pour le repentir qui les cherche, pour l'amour qui les désire et qui s'y complaît. Qu'est-ce donc que cette merveille? Ô Fils du Dieu vivant, c'est que votre lumière a éclairé le monde, et que votre grâce l'a touché; c'est que l'homme, sorti de sa voie, l'a retrouvée en vous _qui êtes la voie, la vérité et la vie_[262]; c'est qu'il a conçu qu'après le péché, le seul bien qui reste est l'expiation, et il a dit en regardant la croix: _Ou souffrir, ou mourir!_ Victime sainte, _Agneau de Dieu qui ôtez le péché du monde_[263], donnez-moi de souffrir avec vous, et de mourir en unissant mes dernières souffrances à celles qui nous ont rouvert le ciel que le péché nous avait fermé!
[259] Matth., V. 5.
[260] Is., LIII, 3.
[261] Marc., XIV, 34.
[262] Joann., XIV, 6.
[263] _Ibid._, I, 29.
CHAPITRE XIX.
De la souffrance des injures et de la véritable patience.
1. J.-C. Pourquoi ces paroles, mon fils? cessez de vous plaindre, en considérant mes souffrances et celles des Saints.
_Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang_[264].
[264] Heb., XII, 4.
Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'ont souffert tant d'autres, qui ont été éprouvés et exercés par de si fortes tentations, par des tribulations si pesantes.
Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin d'en supporter paisiblement de plus légères.
Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela ne vienne de votre impatience.
Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment.
2. Plus vous vous disposez à souffrir, plus vous montrez de sagesse et acquérez de mérites. La ferme résolution et l'habitude de souffrir vous rendront même la souffrance moins dure.
Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme: ce sont des offenses qu'on n'endure point. Il m'a fait un très-grand tort, et il me reproche des choses auxquelles je n'ai jamais pensé: mais d'un autre je le souffrirai avec moins de peine, et comme je croirai devoir le souffrir.
Ce discours est insensé: car, au lieu de considérer la vertu de patience, et ce qui doit la couronner, c'est regarder seulement à l'injure et à la personne de qui on l'a reçue.
3. Celui-là n'a pas la vraie patience, qui ne veut souffrir qu'autant qu'il lui plaît, et de qui il lui plaît.
L'homme vraiment patient n'examine point qui l'éprouve, si c'est son supérieur, son égal ou son inférieur, un homme de bien ou un méchant.
Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu, avec reconnaissance, et aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui arrive de contraire, et l'estime un grand gain.
Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère, qu'on aura soufferte pour lui.
4. Soyez donc prêt au combat, si vous voulez remporter la victoire.
On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de combattre, c'est refuser d'être couronné.
Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec patience.
On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la victoire.
5. LE F. Seigneur, que ce qui paraît impossible à la nature me devienne possible par votre grâce!
J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversité m'abat aussitôt.
Faites que j'aime, que je désire d'être exercé, affligé pour votre nom: car subir l'injure et souffrir pour vous est très-salutaire à mon âme.
RÉFLEXION.