L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 10

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Dieu se montre, dans l'Écriture, plein d'une immense compassion pour les fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans pitié pour l'orgueil, _principe de tout mal_[203], pour l'orgueil, qui est le crime propre de l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au souverain Être. Il a dit: _Je suis Jéhova, c'est mon nom; je ne donnerai point ma gloire à un autre_[204]. Or tout orgueil tend, par essence, à s'égaler à Dieu, à se faire Dieu: désordre tel que non-seulement on n'en conçoit pas de plus grand, mais qu'on hésiterait à le croire possible, s'il n'était sans cesse présent sous nos yeux, et si l'on n'en sentait pas le germe en soi-même. Aussi voyez comme Dieu le foudroie: et d'abord cette ironie qui glace l'âme d'un effroi surnaturel: _Voilà qu'Adam est devenu comme l'un de nous_[205]; Adam jeté nu avec son péché, sur une terre maudite! Adam qui venait d'entendre cette parole: _Tu mourras de mort_[206]! Ses enfants imitent son crime, leur orgueil s'élève sans mesure. Alors l'esprit divin; _Comment es-tu tombé, toi qui te levais comme l'astre du matin, qui disais en ton coeur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon trône au-dessus des étoiles et je serai semblable au Très-Haut. Voilà que tu seras traîné aux enfers, dans la profondeur du lac: on se baissera pour te voir_[207]. Lisez, dans l'Évangile, les effroyables malédictions prononcées contre les Pharisiens superbes, tandis que celui qui s'abaisse est à l'instant justifié. Une femme pleure aux pieds de Jésus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose presque en solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur ému la console: _Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé_[208]. Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore là un de ses caractères, et comme le type infernal. Il est le père de la haine, de l'envie, de la violence, de la fausse sécurité et de l'endurcissement. Sorti de l'abîme, il s'y replonge: le reste est le mystère de l'éternelle justice. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature! Le front dans la poussière, je m'anéantis devant vous. Je sens, je confesse ma misère, ma corruption profonde, ma désolante impuissance et tout ce qui à jamais me séparerait de vous, si votre grande miséricorde ne venait à mon secours par le don gratuit de la grâce. Daignez, daignez la répandre en mon âme. Ne m'abandonnez pas, Seigneur; _sauvez-moi, ou je vais périr_[209]. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature!

[203] Eccli., X, 15.

[204] Is., XLII, 8.

[205] Genes., III, 22.

[206] _Ibid._, II, 17.

[207] Is., XIV. 12-16.

[208] Luc., VII, 47.

[209] Matth., VIII, 25.

CHAPITRE IX.

Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.

1. Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si véritablement vous désirez être heureux.

Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'à vous et aux créatures.

Car, si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans la langueur et la sécheresse.

Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui vous ai tout donné.

Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien; et songez que, dès lors, ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine.

2. En moi, comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le pauvre et le riche, puisent l'eau vive, et ceux qui me servent volontairement et de coeur recevront grâce sur grâce.

Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son coeur toujours à la gêne, toujours à l'étroit, ne trouvera que des angoisses.

Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa vertu; mais rendez tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.

C'est moi qui vous ai tout donné, et je veux que vous vous donniez à moi tout entier: j'exige avec une extrême rigueur les actions de grâces qui me sont dues.

3. Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire.

Là où pénètre la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus de place pour l'amour-propre, ni pour l'envie qui torture le coeur.

Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'âme.

Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous n'espérerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul, à qui, en tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la bénédiction.

RÉFLEXION.

Tout bien découle de Dieu, qui est le bien suprême, et tout ce qu'il fait est bon[210], parce qu'il le tire de lui. Il n'y a dans le monde d'autre mal que le péché; car la peine du péché n'est pas un mal, puisque, supportée patiemment, elle l'expie, et que toujours elle rétablit l'ordre que le péché avait troublé. Ainsi nous tenons de Dieu la vie, l'intelligence, l'amour, qui doit remonter perpétuellement vers sa source, et de nous-mêmes nous ne pouvons rien, pas même dire: _Mon Père_[211]! car _nous ne savons pas prier, et c'est l'esprit qui demande en nous avec des gémissements ineffables_[212]. L'unique chose qui nous appartienne, c'est le péché; il est le fruit de notre volonté libre, _et son salaire est la mort_[213]. Élevons-nous tant que nous voudrons dans notre pensée, voilà ce que nous sommes; nous n'avons rien de plus que ce que Dieu nous donne dans sa bonté et sa miséricorde toute gratuite. Donc à nous le mépris, la confusion, la honte, en nous trouvant si misérables; et à Dieu _la bénédiction, l'honneur, la gloire, la puissance_[214], comme les saints le chantent dans le Ciel, au pied du trône de l'Agneau.

[210] Genes., I, 4 et seq.

[211] Rom., VIII, 15.

[212] _Ibid._, 26.

[213] Rom., VI, 23.

[214] Apoc., V, 13.

CHAPITRE X.

Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.

1. LE F. Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je dirai à mon Dieu, mon Seigneur et mon roi, assis dans les hauteurs des cieux:

_Ô quelle abondance de douceurs vous avez réservée pour ceux qui vous craignent_[215]! Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux qui vous servent de tout leur coeur?

[215] Ps. XXX, 20.

Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui vous aiment, quand leur âme vous contemple.

Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre amour: je n'étais pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de vous, vous m'avez ramené pour vous servir, et vous m'avez commandé de vous aimer.

2. Ô source d'amour éternel, que dirai-je de vous?

Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de moi, lorsque déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort?

Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance; et vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour, bien au-delà de tout ce qu'il pouvait mériter.

Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n'est pas donné à tous de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse.

Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes les créatures?

Cela doit me sembler peu de chose: mais ce qui me paraît grand et merveilleux, c'est que vous daigniez agréer le service d'une créature si pauvre et si misérable, et l'admettre parmi les serviteurs que vous aimez.

3. Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer à votre service, est à vous.

Et néanmoins prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que moi-même je ne vous sers.

Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous leur avez commandé.

C'est peu encore: vous avez préparé pour l'homme le ministère même des Anges.

Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous avez promis de vous donner à lui.

4. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir tous les jours de ma vie! si je pouvais même un seul jour vous servir dignement!

Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement, digne de tout honneur et d'une louange éternelle.

Vous êtes vraiment mon Seigneur, et je suis votre pauvre serviteur, qui dois vous servir de toutes mes forces, et ne me lasser jamais de vous louer.

Je le veux ainsi, je le désire ainsi: daignez suppléer vous-même à tout ce qui me manque.

5. C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir et de mépriser tout à cause de vous.

Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent volontairement sous votre joug très-saint.

Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit saint, ceux qui, pour votre amour, auront rejeté tous les plaisirs des sens.

Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui, pour la gloire de votre nom, seront entrés dans la voie étroite, et auront renoncé à toutes les sollicitudes du monde.

6. Ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve la vraie liberté et la sainteté!

Ô saint assujettissement de la vie religieuse, qui rend l'homme agréable à Dieu, égal aux Anges, terrible aux démons, respectable à tous les fidèles!

Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle!

RÉFLEXION.

Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien comprendre à la félicité des enfants de Dieu. Quelquefois il les plaint, comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de mépris; quelquefois il les contemple avec une sorte d'étonnement stupide. Il n'a nulle idée de ce qui se passe dans l'âme unie à son Créateur, nulle idée des consolations et du calme délicieux dont elle jouit. Saint Paul s'écriant: _Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations_[216], lui est un mystère inexpliquable; jamais il ne concevra cette joie pure, _qui est justice et paix dans le Saint-Esprit_[217]. Quel est donc le partage du serviteur du monde? un immense ennui parsemé de quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne l'abandonne pas entièrement, le remords. Creusez dans son coeur, vous n'y trouverez que cela. Le remords est sa _justice_ et l'ennui sa _paix_. Âmes chrétiennes, âmes détachées, qui avez renoncé au monde et à tout ce qui est du monde, plaignez à votre tour les infortunés chargés encore de ses pesantes chaînes; mais plaignez-les en vous humiliant aux pieds de celui qui vous a délivrés, et dont la grâce, qui ne vous était pas due, vous met en possession des seuls biens véritables. Gardez avec soin ce bon trésor que vous a confié _le Père des lumières, de qui découle tout don parfait_[218], et demandez-lui avec amour qu'après avoir commencé votre joie sur la terre, il la consomme un jour dans les cieux.

[216] II. Cor., VII, 4.

[217] Rom., XIV, 17.

[218] Jacob., I, 17.

CHAPITRE XI.

Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur.

1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que vous ne savez pas encore assez.

2. LE F. Eh quoi, Seigneur?

3. J.-C. Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me plaît.

Souvent vos désirs s'enflamment, et vous emportent impétueusement: mais considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intérêt propre.

Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au fond de votre coeur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.

4. Prenez donc garde à ne vous pas trop attacher à des désirs sur lesquels vous ne m'avez point consulté, de peur qu'ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous éprouviez du dégoût pour ce qui vous avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.

Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.

Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre esprit; ou qu'en les suivant indiscrètement, vous ne causiez du scandale aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l'abattement.

5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et résister aux convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde à ce que veut la chair, et à ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout à la soumettre à l'esprit malgré elle.

Il faut la châtier et l'asservir, jusqu'à ce que, prête à tout, elle ait appris à se contenter de peu, à aimer les choses les plus simples, et à ne jamais se plaindre de rien.

RÉFLEXION.

Nous avons un grand combat à soutenir: contre notre esprit, qui nous égare, séduit par de fausses lueurs et par une funeste curiosité; contre nos désirs, qui nous troublent; contre nos sens, dont les convoitises souillent l'âme et la courbent vers la terre. Lamentable condition de l'homme déchu! Mais Dieu ne l'a point abandonné: il peut vaincre s'il veut. La foi réprime l'inquiétude maladive de l'esprit, et le fixe dans la vérité. Une entière soumission à la volonté divine produit la paix du coeur, en étouffant les vains désirs et ceux même qui trompent la piété par une apparence de bien. Enfin nous triomphons des sens par la prière, l'humilité, la pénitence, en _châtiant le corps_ rebelle, et le _réduisant en servitude_[219]. C'est dans cette guerre de chaque moment que le chrétien se perfectionne, et c'est en combattant avec fidélité qu'il peut dire comme l'Apôtre: _Je ne pense point être encore arrivé où j'aspire; mais oubliant ce qui est en arrière, et m'étendant à ce qui est devant, je cours au terme de la carrière pour saisir le prix que Dieu nous a destiné_, la félicité céleste _à laquelle il nous a appelés par Jésus-Christ_[220].

[219] I. Cor., IX, 27.

[220] Philipp., III, 13, 14.

CHAPITRE XII.

Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions.

1. LE F. Seigneur, mon Dieu, je vois combien la patience m'est nécessaire; car cette vie est pleine de contradictions.

Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je fasse pour avoir la paix.

2. J.-C. Il en est ainsi, mon fils; mais je ne veux pas que vous cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni tentations à vaincre ni contrariétés à souffrir.

Croyez, au contraire, avoir trouvé la paix, lorsque vous serez exercé par beaucoup de tribulations, et éprouvé par beaucoup de traverses.

Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment supporterez-vous le feu du purgatoire?

Afin donc d'éviter des supplices éternels, efforcez-vous d'endurer pour Dieu, avec patience, les maux présents.

Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de choses à souffrir? C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent environnés de plus de délices.

3. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent toutes leurs volontés; et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.

Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent: combien cela durera-t-il?

Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il ne restera pas même un souvenir de leurs joies passées.

Et, durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans ennui et sans crainte.

Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent dans le désordre.

4. Ô que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels, honteux!

Et cependant ces malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent point; mais, semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme à la mort, pour quelques jouissances misérables dans une vie qui va finir.

Pour vous, mon fils, _ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur demande_[221].

[221] Eccli., XVIII, 30; Ps. XXXVI, 4.

Si vous voulez goûter une véritable joie, et des consolations abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations.

Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes.

Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d'un travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre âme.

RÉFLEXION.

Toute chair a péché, toute chair doit souffrir: c'est la loi présente de l'humanité; loi de justice, car Dieu ne serait pas Dieu si le désordre restait impuni; loi d'amour, car la souffrance, acceptée et unie aux souffrances du Sauveur, guérit l'âme et la rétablit dans l'état primitif d'innocence. De quoi donc vous plaignez-vous quand cette loi divine s'accomplit à votre égard? Est-ce de ce que la miséricorde prend soin de vous regénérer? Est-ce d'être semblable à Jésus-Christ, qui a voulu, qui a _dû_, selon les paroles de l'Évangéliste, souffrir pour vous racheter: _Et il commença à leur enseigner comment il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup de douleurs, qu'il fût réprouvé par les anciens, les souverains pontifes et les scribes, et mis à mort_[222]? Voilà la grande expiation; mais, pour qu'elle nous soit appliquée, il est nécessaire que nous nous la rendions propre, en y joignant la nôtre. Le mystère du salut se consomme en chacun de nous sur la Croix; et la Croix est l'unique félicité de la terre, car il n'y en a point d'autre que la parfaite soumission à l'ordre, d'où naît le calme de la conscience et la paix du coeur. Le monde vous éblouit par ses joies apparentes, mais pensez-vous donc que ses sectateurs, même les plus favorisés, n'aient rien à souffrir? Tourmentés de leurs convoitises, qui s'accroissent avec la jouissance, en vîtes-vous jamais un seul content? De nouveaux désirs les dévorent sans cesse. Et n'ont-ils pas, d'ailleurs, autant que les autres, et plus que les autres, à supporter les maux de la vie, les soucis, les peines, les inquiétudes, et la foule innombrable des maladies, filles des vices et des troubles secrets de l'âme? Après arrive la fin; la justice inexorable exige sa dette; ce riche de la terre est jeté nu _dans la prison: en vérité, je vous le dis, il n'en sortira pas qu'il n'ait payé jusqu'à la dernière obole_[223]. Réjouissez-vous donc, vous que le Seigneur purifie, délivre dès ici-bas: accomplissez avec amour le sacrifice de justice. Plusieurs disent: _Qui nous montrera les biens? Seigneur, la lumière de votre face a été marquée sur nous: vous avez donné la paix à mon coeur. C'est pourquoi je m'endormirai dans la paix, et je reposerai, parce que vous m'avez, ô mon Dieu, affermi dans l'espérance_[224].

[222] Marc., VIII, 31.

[223] Matth., V, 25, 26.

[224] Ps. IV, 6, 7, 9, 10.

CHAPITRE XIII.

Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de Jésus-Christ.

1. J.-C. Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l'obéissance, se soustrait à la grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose, perd ce qui est à tous.

Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur à son supérieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte.

Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs, si vous désirez dompter votre chair.

Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu, quand l'homme n'a pas la guerre au dedans de soi.

L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même.

Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement, si vous voulez triompher de la chair et du sang.

L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des autres.

2. Est-ce donc cependant un si grand effort, que toi, poussière et néant, tu te soumettes à l'homme à cause de Dieu; lorsque moi, le Tout-Puissant, moi, le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis soumis humblement à l'homme à cause de toi.

Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous, afin que mon humilité t'apprît à vaincre ton orgueil.

Poussière, apprends à obéir: apprends à t'humilier, terre et limon, à t'abaisser sous les pieds de tout le monde.

Apprends à briser ta volonté, et à ne refuser aucune dépendance.

3. Enflamme-toi de zèle contre toi-même, et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit, et mets-toi si bas, que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la boue des places publiques.

Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre? Pécheur couvert d'ignominie, qu'as-tu à répondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l'enfer?

Mais ma bonté t'a épargné, parce que ton âme a été précieuse devant moi: je ne t'ai point délaissé, afin que tu connusses mon amour, et que mes bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton coeur; afin que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à t'humilier, et à souffrir les mépris avec patience.

RÉFLEXION.

Il n'existe qu'une volonté qui ait le droit essentiel et absolu d'être obéie, la volonté de l'Être éternel qui a tout créé et qui conserve tout; et de là l'admirable prière du prophète-roi: _Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu_[225]. Cette volonté souveraine a des ministres pour rappeler ses ordonnances et en maintenir l'exécution dans la famille, dans l'État, dans l'Église; et l'obéissance leur est due, parce qu'ils représentent Dieu chacun dans son ordre, selon les degrés d'une sublime hiérarchie, qui remonte du père au roi, du roi au pontife, du pontife à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à celui qui l'a envoyé, et _de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom_[226], c'est-à-dire son autorité. Ainsi le devoir n'est autre chose que le commandement divin, et la vertu n'est que l'obéissance à ce commandement. Tout péché, au contraire, n'est, comme le premier, qu'une désobéissance, une révolte; et l'homme est conçu dans la révolte, puisqu'il _est conçu dans le péché_[227]; d'où cette belle et profonde expression du Psalmiste: _Le pécheur est rebelle dès le sein de sa mère, et livré au mal dans ses entrailles_[228]. Aussi le sacrifice qui a expié le péché et réparé la nature humaine, consista-t-il essentiellement, suivant la doctrine du grand Apôtre, dans une obéissance infinie. _Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix_[229]. Et nous, misérables créatures, rachetées par cette prodigieuse obéissance, nous refuserions d'obéir! Nous opposerions notre volonté à la volonté du Tout-Puissant, par cet épouvantable orgueil qui a créé l'enfer, où, dans les ténèbres, dans le supplice, dans la rage et le désespoir, dans l'ignominie de l'esclavage le plus abject et le plus hideux, l'ange prévaricateur et ses complices répéteront éternellement: _Je n'obéirai point, non serviam_[230]! Ô Dieu, préservez-moi d'un orgueil aussi insensé, aussi criminel! Que votre grâce m'apprenne à me soumettre et à vous, et à tous ceux que vous avez préposés sur moi! _Je suis étranger sur la terre; ne me cachez point vos commandements. Mon âme, à toute heure, en rappelle le désir_[231]. _Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu!_

[225] Ps. CXLII, 10.

[226] Ephes., III, 15.

[227] Ps. L, 7.