L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Part 1

Chapter 13,846 wordsPublic domain

Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)

L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST,

TRADUCTION NOUVELLE

AVEC DES

RÉFLEXIONS À LA FIN DE CHAQUE CHAPITRE,

PAR M. L'ABBÉ

F. DE LAMENNAIS;

Suivie de la Messe tirée de Fénelon et des Vêpres du Dimanche.

XLIIIe Édition.

PARIS.

ANCIENNE MAISON SAGNIER ET BRAY.

AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE DES SAINTS-PÈRES, 66.

1859

Ouvrages du même Auteur:

L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST, traduction nouvelle, avec des réflexions à la fin de chaque chapitre; suivie de la MESSE tirée de Fénelon et des Vêpres du Dimanche. 1 vol. in-32 diamant. 2 fr.

--MÊME OUVRAGE, in-32 raisin, papier vélin glacé. 2 fr. 50

--_Idem_, in-18, papier ordinaire. 2 fr. 50

--_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé. 3 fr. 50

--_Idem_, grand in-8º, papier Jésus vélin glacé, orné de 4 magnifiques gravures sur acier. 12 fr.

JOURNÉE DU CHRÉTIEN, ou moyen de se sanctifier au milieu du monde. 1 vol. in-32. 2 fr.

--MÊME OUVRAGE, grand in-32, papier vélin glacé. 3 fr.

--_Idem_, in-18, papier ordinaire. 2 fr. 50

--_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé. 3 fr. 50

LE GUIDE DE LA JEUNESSE. 1 vol. in-18. 1 fr.

--MÊME OUVRAGE, gr. in-18, pap. vél. gl. 1 fr. 50

SOMMAIRE: Dangers du monde dans le premier âge.--De la vraie fin de l'homme.--De la fidélité aux devoirs.--De la confession.--De la communion.--De la dévotion à la sainte Vierge, aux saints Patrons et aux Saints Anges.--Messe, Vêpres du Dimanche.

GUIDE SPIRITUEL, ou le _Miroir des âmes religieuses_, par le V. LOUIS DE BLOIS; traduit du latin et précédé d'une Introduction. Ouvrage suivi des _Maximes spirituelles_ de saint Jean-de-la-Croix. 1 vol. in-30. 80 c.

H. Lazerges del. A. Leroy sc.

LAISSEZ LÀ CE MISÉRABLE MONDE, ET VOTRE COEUR TROUVERA LE REPOS.

Imit. Livre II.

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

Les personnes qui recherchent avec une préférence fondée sur le mérite incontestable de la traduction et surtout des Réflexions, l'_Imitation de Jésus-Christ_ de M. l'abbé de Lamennais, sont induites en erreur, lorsqu'on leur présente comme enrichie de ces Réflexions la traduction qui a paru sous le nom de M. de Genoude. Ce qui a pu accréditer cette erreur, c'est que M. de Lamennais a donné en effet des Réflexions pour quatre ou cinq chapitres de cette traduction, lorsqu'elle a été publiée par les éditeurs de la _Bibliothèque des Dames chrétiennes_.

PRÉFACE.

Décembre 1824.

On ne connaît point l'auteur de l'_Imitation_. Les uns l'attribuent à Thomas A-Kempis, les autres à l'abbé Gersen: et cette diversité d'opinions a été la source de longues controverses, selon nous assez inutiles. Mais il n'est point d'objet frivole pour la curiosité humaine. On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d'un pauvre solitaire du treizième siècle. Qu'est-il résulté de tant de travaux? Le solitaire est demeuré inconnu, et l'heureuse obscurité où s'écoula sa vie a protégé son humilité contre notre vaine science.

Au reste, si l'on se divise sur l'auteur, tout le monde est d'accord sur l'ouvrage, _le plus beau_, dit Fontenelle, _qui soit parti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas_. Il y a, en effet, quelque chose de céleste dans la simplicité de ce livre prodigieux. On croirait presque qu'un de ces purs esprits qui voient Dieu face à face soit venu nous expliquer sa parole, et nous révéler ses secrets. On est ému profondément à l'aspect de cette douce lumière, qui nourrit l'âme et la fortifie, et l'échauffe sans la troubler. C'est ainsi qu'après avoir entendu Jésus-Christ lui-même, les disciples d'Emmaüs se disaient l'un à l'autre: _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les Écritures[1]?_

[1] Luc., XXIV, 32.

On a dit que l'_Imitation_ était le livre des parfaits: elle ne laisse pas néanmoins d'être utile à ceux qui commencent. Nulle part on ne trouvera une plus profonde connaissance de l'homme, de ses contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son coeur. Mais l'auteur ne se borne pas à nous montrer nos misères; il en indique le remède, il nous le fait goûter; et c'est un des caractères qui distinguent les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que sonder la plaie de notre nature; ils nous effraient de nous-mêmes, et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous relever; et, plaçant dans le Ciel notre point d'appui, ils nous apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.

De là ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on éprouve en lisant leurs écrits avec une foi docile et un humble amour. Il semble que les bruits de la terre s'éteignent autour de nous. Alors, au milieu d'un grand silence, on n'entend plus qu'une seule voix, qui parle du sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme irrésistible. L'âme transportée aspire au moment où se consommera son union avec le céleste Époux. _Et l'esprit et l'épouse disent: Venez. Et que celui qui écoute, dise: Venez. Oui, je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jésus_[2].

[2] Apoc., XXII, 17 et 20.

Que sont les plaisirs du monde près de ces joies inénarrables de la foi? Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur à quelques instants d'ivresse, bientôt suivis de longs regrets et d'un amer dégoût? Oh! _si vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous appelle_[3], qui vous presse de vous donner à lui, afin de se donner lui-même à vous, avec quelle ardeur vous répondriez aux invitations de son amour! _Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux_[4]: venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n'est pas vivre que d'être séparé de celui qui a dit: _Je suis la vérité et la vie_[5]. Mais quand vous l'aurez connu, quand votre coeur fatigué se sera délicieusement reposé sur le sien, il ne vous restera que cette parole: _Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui_[6]. _J'ai trouvé celui qu'aime mon âme: je l'ai saisi, et ne le laisserai point aller_[7].

[3] Joan., IV, 10.

[4] Ps. XXXIII, 9.

[5] Joan., XIV, 6.

[6] Cant., II, 16.

[7] _Ibid._, III, 4.

Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez à Jésus: il bénira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante. Son âme est toute tendresse et commisération. _Il a porté nos infirmités, et connu nos langueurs_[8]: il sait ce que c'est que pleurer.

[8] Is., LIII, 3 et 4.

L'_Imitation_ ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher l'âme, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant; écoutons-le parler lui-même.

«J'étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j'étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle; mais elle m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède: rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon coeur était abattu, et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que vais-je devenir? J'avais sur une table l'_Imitation_; et l'on m'avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces paroles: _Me voici, mon fils! je viens à vous parce que vous m'avez invoqué_. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'éprouvais est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon coeur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon coeur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux; et que ces mots, _Me voici, mon fils!_ ne cessaient de retentir dans mon âme, et d'en ébranler puissamment toutes les facultés.»

Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment salutaire, l'_Imitation_ demande un Coeur préparé. On peut, jusqu'à un certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme est-il capable? À quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l'amour nous seront donnés: humilions-nous, et le salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du Ciel, que fit-il? _Jésus appelant un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des Cieux_[9].

[9] Matth., XVIII, 2 et 3.

* * * * *

_P. S._ On a cru qu'il serait utile de placer à la fin des chapitres de l'_Imitation_ quelques _Réflexions_ qui en fussent comme le résumé. Elles tiendront lieu des pratiques du P. GONNELIEU. Ces pratiques, qui furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les coeurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues insuffisantes dans des temps malheureux où le _raisonnement_ a tout attaqué et tout corrompu. On s'est néanmoins efforcé d'atteindre, par des moyens différents, le même but que s'était proposé ce pieux écrivain, en fixant l'attention sur les principaux préceptes ou sur les plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.

Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans notre langue, du livre de l'_Imitation_.

La plus ancienne de celles qui méritent d'être citées a pour auteur le chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux langage, beaucoup de grâce et de naïveté: il est remarquable qu'elle n'a été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.

En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succès. Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase élégante du texte. Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauzée, dont la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant, manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de précision que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d'avoir fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l'expression souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et l'autre s'emparèrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugèrent bien traduit par leurs devanciers.

[10] Il avait alors quatre-vingts ans.

La traduction de Saci a été depuis revue et corrigée par l'abbé de La Hogue, qui l'a fort améliorée, sans avoir cependant rien changé au système de paraphrase adopté par ce traducteur.

Il nous reste à parler de la traduction qui, depuis un siècle, a été le plus souvent réimprimée, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des pratiques et des prières dont elle est constamment accompagnée, passe pour la plus parfaite de toutes. _Habent sua fata libelli_; ce singulier jugement que répète, à peu près dans les mêmes termes, chaque nouvel éditeur de cette traduction, l'a rendue, en quelque sorte, l'objet d'un respect religieux, qu'il semble bien hardi de vouloir essayer de détruire. La vérité est cependant que le P. Gonnelieu n'a jamais traduit l'_Imitation_; que cette traduction, depuis si longtemps honorée d'une si grande faveur, est d'un libraire de Paris, nommé Jean Cusson, qui la fit paraître pour la première fois en 1673; et que, bien qu'elle ait été retouchée et corrigée par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de nouveau en 1712[11], y joignant alors, pour la première fois, les pratiques du P. Gonnelieu, elle n'est en effet qu'une continuelle et faible copie de celle de Saci, et, à notre avis, la plus médiocre de toutes les traductions que nous venons de citer[12].

[11] Ces documents bibliographiques ont été puisés dans une dissertation très-savante et très-bien faite sur soixante traductions françaises de l'_Imitation_, publiée en 1812 par M. A. A. Barbier, bibliothécaire du Roi.

[12] Tous les traducteurs de l'_Imitation_ n'ont cessé de se copier les uns les autres; et Saci est celui auquel on a le plus fréquemment emprunté. (_Voy._ la dissertation déjà citée.) Du reste, tel est le désordre qui règne dans les réimpressions continuelles que l'on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se trouvent, dans plusieurs éditions, à la suite des traductions de Beauzée, de Lallemant, etc.; et néanmoins, dans l'avertissement de l'éditeur, c'est toujours «_l'excellente traduction_ du P. Gonnelieu que l'on présente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes les autres _pour la fidélité et l'onction_.»

Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait quelquefois corrigées heureusement, peut-être laisse-t-il encore quelque chose à désirer. Il nous a paru du moins qu'on pouvait, en conservant ce qu'il y a de bon dans les traductions anciennes[13], essayer de reproduire plus fidèlement quelques unes des beautés de l'_Imitation_. En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage: heureux si nous avons su en profiter pour le bien des âmes, et si nous pouvons ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit tous les jours ce saint livre!

[13] Le P. Lallemant justifie cette manière de traduire l'_Imitation_ par une réflexion pleine de sens: «Il y a, dit-il à la fin de sa préface, dans l'_Imitation_, un nombre d'expressions si simples, qu'il n'est pas possible de les rendre bien en deux façons. On ne doit donc pas être surpris de trouver en cette traduction plusieurs versets exprimés de la même manière que dans les éditions précédentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur de traduire moins bien un texte, pour s'éloigner de ceux qui ont saisi la seule bonne manière de le traduire.»

L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST.

LIVRE PREMIER.

AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.

CHAPITRE PREMIER.

Qu'il faut imiter JÉSUS-CHRIST, et mépriser toutes les vanités du monde.

1. _Celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres_, dit le Seigneur[14]. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.

[14] Joan., VIII, 12.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints; et qui posséderait son esprit, y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Évangile n'en sont que peu touchés, parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ: appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humbles, et que par là vous déplaisiez à la Trinité?

Certes les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint; mais une vie pure rend cher à Dieu.

J'aime mieux sentir la componction, que d'en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité?

_Vanité des vanités, et tout n'est que vanité_[15], hors aimer Dieu, et le servir lui seul.

[15] Eccl., I, 2.

La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du monde.

4. Vanité donc, d'amasser des richesses périssables, et d'espérer en elles.

Vanité, d'aspirer aux honneurs, et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair, et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien vivre.

Vanité, de ne penser qu'à la vie présente, et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite, et de ne se pas hâter vers la joie qui ne finit point.

5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: _L'oeil n'est pas rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend_[16].

[16] Eccl., I, 8.

Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.

Car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur âme, et perdent la grâce de Dieu.

RÉFLEXION.

Nous n'avons ici-bas qu'un intérêt, celui de notre salut[17], et nul ne peut être sauvé qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ[18]; la foi en sa parole, l'obéissance à ses commandements, l'imitation de ses vertus, voilà la vie, il n'y en a point d'autre: tout le reste est vanité, et j'ai vu, dit le Sage, que _l'homme n'a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil_[19]: richesses, plaisirs, grandeurs, qu'est-ce que cela, lorsqu'on jette le corps dans la fosse, et que l'âme s'en va dans son éternité? Pensez-y dès aujourd'hui, dès ce moment même, car, demain peut-être, il ne sera plus temps. Travaillez pendant que le jour luit: hâtez-vous d'amasser un trésor qui ne périsse point[20]: _la nuit vient où l'on ne peut rien faire_[21]. De stériles désirs ne vous sauveront pas: ce sont des oeuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jésus, si vous voulez vivre éternellement avec Jésus.

[17] Luc., X, 42.

[18] Act., IV, 12.

[19] Eccl., I, 3.

[20] Matth., VI, 20.

[21] Joan., IX, 4.

CHAPITRE II.

Avoir d'humbles sentiments de soi-même.

1. Tout homme désire naturellement de savoir: mais la science sans la crainte de Dieu, que vaut-elle?

Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.

Celui qui se connaît bien, se méprise, et ne se plaît point aux louanges des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres?

2. Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande dissipation et une grande illusion.

Les savants sont bien aises de paraître et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre chose que de ce qui intéresse son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte et une conscience pure donnent le repos du coeur et une grande confiance près de Dieu.

3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n'en vivez pas plus saintement.

Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point de vanité: craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.

Si vous croyez beaucoup savoir, et savoir bien, souvenez-vous que c'est peu de chose près de ce que vous ignorez.

_Ne vous élevez point en vous-même_[22]: avouez plutôt votre ignorance.

[22] Rom., XI, 20.

Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez à vivre inconnu et à n'être compté pour rien.

4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de soi-même.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande sagesse et une grande perfection.

Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très-grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui: car vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles; mais croyez que personne n'est plus fragile que vous.

RÉFLEXION.

L'orgueil a perdu l'homme, l'humilité le relève et le rétablit en grâce avec Dieu. Son mérite n'est pas dans ce qu'il sait, mais dans ce qu'il fait. La science sans les oeuvres ne le justifiera point au tribunal suprême; elle aggravera plutôt son jugement. Ce n'est pas que la science n'ait ses avantages, puisqu'elle vient de Dieu: mais elle cache un grand piége et une grande tentation. _Elle enfle_, dit l'Apôtre[23]; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrète préférence de soi, préférence criminelle et folle en même temps, car la science la plus étendue n'est qu'un autre genre d'ignorance, et la vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du coeur. N'oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possédons en propre que le péché, que la justice veut que nous nous abaissions au-dessous de toutes les créatures, et que, dans le royaume de Jésus-Christ, _les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers_[24].

[23] I Cor., VIII, 1.

[24] Matth., XIX, 30.

CHAPITRE III.

De la Doctrine de vérité.

1. Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.

À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées?

C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour s'appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.

2. Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces?

Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique: de lui procède toute parole, _il en est le principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous_[25].

[25] Joan., VIII, 25.