L'image

Part 9

Chapter 93,666 wordsPublic domain

Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière. Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices; l'évocateur était devenu l'obsédé.

Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne que depuis le divorce de nos coeurs.

Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait; une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la régularité par trop mécanique des journées et des heures.

Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et vibrante que j'avais plaisir à manier.

Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave. Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus qu'elle allait s'effacer.

Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui, même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à Thérèse.

Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.

L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas le courage de le retenir. A quoi bon?

XXII

Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée, investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique avait échoué; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être tentée.

Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous; je bouclai mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent, si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue; j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère! qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale; déserteur du foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois!

Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant, avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie montagnarde pour m'y aventurer sans péril.

Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage; ces bergers, j'en connaissais quelques-uns; les plus âgés m'avaient servi de guide autrefois; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même, peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil; j'avais appris les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une averse.

Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité des abîmes.

Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement; les abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois, surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit. Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte; je m'écartai pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.

Les journées passaient ainsi: huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle, plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes, favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout; elle m'attendait le soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au bord des abîmes.

La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à la portée de mon désir.

Mon courage était à bout; mes forces défaillaient. Ce train de marche, soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade; je glissai, je roulai dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée, ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave. Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au logis.

J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus; l'instinct de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que le pouvoir d'imaginer et de sentir; mais imaginer ne me suffisait plus, et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr, je m'enfonçais dans le néant.

La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait, s'accommodait à mon deuil.

La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes; le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard. J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille; j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des arbres, à la boue des chemins.

Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier; dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres, compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là, prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte; combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et que je laissais en suspens.

XXIII

Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la discordance.

--Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle; que se passe-t-il dans votre tête? Voilà plus de huit jours que vous ne m'avez pas dit un mot d'amitié. Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et moi, comme des étrangères. Rien ne vous intéresse d'ailleurs; vous ne vous occupez de rien. Qu'avez-vous? Vous paraissez souffrant; si vous l'êtes, dites-le; on vous guérira; vous savez que je m'entends à soigner les malades.

--Un peu de fatigue simplement, répondis-je.

--Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait mal, reprit Cyprienne. Mais quelle idée aussi! Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!

--Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous ne voyez donc pas que c'est le désoeuvrement qui me tue! Oh! si j'avais un métier!

--N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je encore? répliqua-t-elle.

--Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction qu'il me faudrait.

La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui; j'énumérais de récentes catastrophes.

Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un état.

--Vieux, soit, répliquais-je; cependant je suis déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer.

--A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà étudiant!

Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce premier avantage.

--Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un peu lourde.

Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla la première.

--Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir.

Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à passer.

Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de visites.

Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette idée. Je feignais d'hésiter moi-même; je poussais l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des ennuis que me donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. Je déplorais le supplice des restaurants, la tristesse de la chambre d'hôtel. Et j'invitais ces dames à m'accompagner, sachant bien qu'elles se refuseraient à ce supplément de dépenses. Une catastrophe imprévue, un trou de quelques milliers de francs creusé tout à coup dans les finances de ma belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts, précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer la brèche. Il fut convenu que j'irais à Toulouse m'entendre avec ces messieurs de la Faculté pour mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures à Me Dartigue.

La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames m'engagèrent à presser mon départ. Une fois entrées dans la combinaison, elles pointaient en avant, s'animaient à décréter l'avenir; et, tout en calculant et en projetant, elles travaillaient à la réfection de ma garde-robe, elles inspectaient soigneusement le linge et les habits destinés au voyage. On m'avait donné des commissions pour Thérèse. On avait préparé des cadeaux. Il y avait entre autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous et une provision de farine de blé noir pour faire des crêpes. J'y avais joint en mon nom une clarine de vache de fabrication ancienne et encore une de ces quenouilles en bois de frêne que les pâtres pyrénéens décorent de dessins rose vif et bleu pâle dans le goût arabe le plus pur.

Tout était prêt. C'était moi maintenant qui retardais le départ. Tant qu'il s'était agi de machiner ou de manoeuvrer le piège où devaient tomber ma femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne s'était pas démentie. Mais aussitôt le succès de ma mauvaise action assuré, le remords m'était venu, le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce que j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je sacrifiais: pitié de Jacques, pitié de Cyprienne. Pauvre femme! Tous mes griefs contre elle, si légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien; je ne voyais que ses qualités d'ordre, de fidélité, de dévouement. Ce lien entre nous, que je croyais si relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais à le rompre.

Dix fois je fus au moment de renoncer à mon projet, de demander pardon à ma dupe. Je m'y serais décidé peut-être si mon secret n'eût appartenu qu'à moi seul. Chaque marque d'affection--même la plus insignifiante--que je recevais de Cyprienne, chacune des recommandations puériles et touchantes qu'elle me prodiguait au sujet de mon voyage me mettait le rouge à la figure. Je me détournais d'elle et de mon fils; je n'osais pas les regarder en face.

Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes remords disparaissaient; je ne pensais plus qu'au départ.

Je me souviens de la dernière journée.

C'était au commencement de novembre, un après-midi triste et doux infiniment. Jacques était là, en congé du jeudi. Il me donnait ses commissions pour Toulouse.

--Vous embrasserez Thérèse pour moi! me recommandait-il.

Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne les reverrai-je jamais, pensais-je. Qui sait à quel désastre je cours. Et je me figurais ce qui se passerait après la catastrophe, la maison sans moi, sans rien qui rappelât que j'avais existé, sans un portrait au mur, sans un mot de souvenir sur les lèvres. Mon coeur se serrait. L'intimité des choses autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient la désertion plus coupable, la séparation plus cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis par moi, ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient l'illusion de l'entrée en ménage, le château de bonheur, le château fragile construit hier et sitôt détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà dépouillés de la terrasse; par la porte à vitres, entr'ouverte, l'odeur de la saison nous arrivait, une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.

Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes yeux se mouillèrent. Et, ce n'était pas seulement mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore mon amour pour Thérèse, ou du moins la première fleur de cet amour, le fantôme léger de la jeune étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la tendresse voilée, la pudeur aurorale de ma passion naissante.

L'ombre du soir cachait mon trouble.

L'omnibus était là; j'abrégeai les adieux.

--Télégraphie-nous en arrivant, recommanda Cyprienne. Et Jacques:

--N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.

Mon Jacques! ma Cyprienne!

Je partais et un Argelès crépusculaire défilait devant moi, un Argelès déformé par l'émotion de l'adieu; les maisons, les jardins, la montagne au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou les prolongements du souvenir, l'Argelès d'autrefois mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui: une chose illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.

Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme jalouse. Et, aussitôt revenue, elle me reprenait, me remplissait tout entier. Calculs, hésitations, regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet de la force imprudemment appelée par l'incantation de mon désir, frénétique et passif, je me laissai porter vers l'Image.

XXIV

J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte, j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli, était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine, avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois, j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des mêmes armes que la prudence égoïste?