Part 8
--Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience. Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid. Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous parle, cette fiancée sans le savoir; vous venez de passer un mois avec elle, elle vous a parlé de moi, sans doute; croyez-vous qu'elle m'aime un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son coeur? C'est que, voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte; ni mon caractère, ni mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle? Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour l'autre; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout change, tout se gâte; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses? Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel?
La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse. Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son image me resterait; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me sentais capable de me contenter de cette union malgré elle.
Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de grand coeur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs termes; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en demandait trop; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre.
Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je venais de lui conseiller: première et douloureuse épreuve de son amour. Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude, l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de sa démarche.
Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se fermait; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan, tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la descente.
Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était misérable; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir; ils allumèrent en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de genévriers; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient: du pain, du lait et du fromage.
C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre; ils ne devaient descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes; les sautes de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et les glissements de terrain causés par les pluies d'orage; et la nuit, si les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse; ils avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.
Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis six mois: un autre était fiancé; sa promise était servante à Cauterets; ils devaient _épouser_ après la saison.
--Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait Marc.
--A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je connais Méniquette depuis longtemps; j'ai confiance.
--Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté: vous l'avez entendu, me dit-il; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai confiance.
Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire; il m'avait prévenu, il avait pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.
Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets. Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité; je le conduisis à la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure. L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu que je les crus utiles, son appui et ses conseils: Si vous avez besoin d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des bibliothèques et des catalogues; vous pouvez vous fier à mon exactitude. D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse. Ce ne sera qu'un échange, concluait-il.
Le train partait; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée; des flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du casino, la frêle crécelle des sauterelles.
Je m'abandonnai à la nuit; je la laissai tisser autour de moi ses voiles de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue, la sérénité du rêve.
Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait ma flânerie, au bord des massifs de lilas, sur les blocs de rocher le long du gave, je frôlai plusieurs fois des couples d'amoureux; les voix se taisaient à mon approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite légère d'une robe. Et je les plaignais de fuir, je les dédaignais de se cacher. Que ne s'affranchissaient-ils eux aussi du servage de la chair?
XX
Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain; une vie en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus; pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait devant moi; je la lisais, j'en parlais aussi; mais cette Thérèse récente n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété entretenait l'image.
C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre; je m'y enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait, et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux hôtes; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout.
Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état d'âme qui devait m'être si funeste!
L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour; peut-être même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je crois, aux débuts de la passion; mais cette faculté ne se développa chez moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence.
Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers, ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année, était déserte; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul, interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes.
Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres, quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique ne me quitta plus désormais.
Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets matériels; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse. Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la définition totale, je travaillais à me la représenter en détail; je restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses lèvres; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et enflammée diversifiait à l'infini.
A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter, j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait; j'étais avec elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque chose m'enlevait doucement à moi-même; je me sentais porté dans un autre et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de cette félicité paraissait inépuisable; les ondes de bonheur où je me répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal.
J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour; j'avais franchi les limites du possible; la porte du jardin mystique s'ouvrait devant moi; devant moi, s'étendait, illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus besoin d'évoquer son image; elle habitait ma pensée; elle s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche; sa robe claire ondulait au rythme de son pas silencieux; la tête un peu tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre; ou bien elle se reposait assise dans son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.
C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et,--détail étrange qui aurait dû me mettre en garde,--les sens même y avaient une part, une part de plus en plus marquée.
Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines. L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait; c'était fini de mon union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.
Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les trompe-l'oeil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque; je fermais les yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.
A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes lèvres; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste; je formais de vains projets de réunion avec elle; j'en venais à souhaiter quelque malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par désoeuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée; je calculais le temps nécessaire, les retards possibles des trains, et le coeur me battait chaque fois que l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais partout; je me laissais prendre aux plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure de mon amie.
Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière, qui me parut plus froide, me donna à réfléchir: elle m'oublie! pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La jalousie me reprit; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté, aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il autre chose entre eux maintenant; je le craignais du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait consenti; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de l'état civil.
XXI
Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi, retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas. J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette suprême folie.
La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à me rejeter vers le rivage.
La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux. Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi; Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance, le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue, la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!